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L'ILLUSION COMIQUE

Fantoche à fils

A la scène 9 de l'acte III de L'Illusion comique de Corneille, Clindor, en réponse à une interrogative, menace Matamore :

     MATAMORE :
                      "Quel choix proposes-tu ?

    
CLINDOR :
     De fuir en diligence ou d'être bien battu."
     (vers 931-932)

L'interrogative active la menace.
A l'affirmative sans détours, à l'avertissement très clair, Matamore répond par l'exclamation et l'hyperbole :

     "Me menacer encore ! Ah, ventre ! quelle audace !
       Au lieu d'être à genoux et d'implorer ma grâce !...
       Il a donné le mot, ces valets vont sortir...
       Je m'en vais commander aux mers de t'engloutir.
                                        
(vers 933-936)

Discours inadapté qui le ridiculise et c'est ce ridicule qui le sauve des coups puisque frapper Matamore, c'est frapper un guignol, un fantoche à fils, un pantin de mascarade, une "illusion comique".
On pourrait ainsi imaginer une mise en scène qui figurerait Matamore par une marionnette de taille humaine, sa voix provenant alors des coulisses et pouvant être travaillée par un ingénieur du son.
On imagine assez les effets tonitruants, emphatiques et caverneux que l'on pourrait en tirer.
A titre d'exemple, les vers 924 à 930 :

      MATAMORE :
    "Je te donne le choix de trois ou quatre morts :
      Je vais, d'un coup de poing, te briser comme verre,
      Ou t'enfoncer tout vif au centre de la terre,
      Ou te fendre en dix parts d'un seul coup de revers,
      Ou te jeter si haut au-dessus des éclairs,
      Que tu sois dévoré des feux élémentaires.
      Choisis donc promptement, et pense à tes affaires."

Quel effet cela aurait, cette voix descendant dans les airs !

Ceci dit, mettre en scène des marionnettes parmi les comédiens, surtout si ces marionnettes tiennent lieu de comédiens, n'est jamais chose facile comme le montrent les nombreuses difficultés d'une mise en scène des Tréteaux de Maïtre Pierre de Manuel de Falla.

                 Patrice Houzeau
                 Hondeghem, le 24 juillet 2005

Clindor et Anubis

Notes sur le personnage de Clindor dans l'Illusion comique de Corneille.

Réalisme, lucidité, maturité marquent souvent le discours de Clindor. Ainsi à la scène 5 de l'acte III, s'adressant à Lyse :

"Je suis dans la misère, et tu n'as point de bien :
  Un rien s'ajuste mal avec un autre rien;
  Et malgré les douceurs que l'amour y déploie,
  Deux malheureux ensemble ont toujours courte joie."
  (vers 791-794)

Ce discours pourrait être le discours d'un père de famille; il en reprend le présent de vérité générale et Pridamant écoutant le fantasme, l'illusion de son fils est ainsi assuré de retrouver un Clindor mûri, assagi, responsable.

Mais Clindor est aussi un homme passionné. A la scène 11 de l'acte III, il est arrêté pour avoir blessé son rival Adraste. Dans son désespoir, un seul nom lui vient :

"Ah, ciel ! je cède au nombre. Adieu, chère Isabelle :
  Je tombe au précipice où mon destin m'appelle."
  (vers 981-982)

Il évoque le ciel et chute aux enfers.
Et en l'occurrence les enfers, c'est pour Clindor la prison et l'antichambre de la mort.
A la scène 7 de l'acte IV, Clindor est en prison et le monologue qu'il tient alors a des accents de tragédie :

"Quel bonheur m'accompagne à la fin de ma vie !
  Isabelle, je meurs pour vous avoir servie
  Et de quelque tranchant que je souffre les coups,
  Je meurs trop glorieux puisque je meurs pour vous."
  (vers 1241-1244)

Il s'adresse à une Isabelle absente. Il est donc absolument sincère. Il se parle et nous parle. Monologue.
Les monologues sont destinés au public et ne mentent pas. Les personnages qui monologuent sont, le temps d'une scène, déliés des obligations sociales et de ses nécessaires hypocrisies dont le théâtre fait oeuvre. Le public a donc droit à toute la vérité.  Ainsi placé dans la position d'un juge extérieur et tout puissant, - puisqu'il peut "mettre à mort" un spectacle en quittant la salle -, le public s'apparente dès lors à une divinité vouée au jugement, à l'instar du dieu égyptien Anubis qui pesait les mérites et les fautes des défunts.
Ainsi, les personnages de L'Illusion comique, "spectres pareils à des corps animés" (cf v.152), assemblée de "vivants et de morts" (cf v.1616) sont-ils des fantômes dont nous pesons les mérites.

Sur une autre scène, la scène politique, il en va de même. L'acteur politique ne peut mentir face à son public, -les électeurs-, sans risquer d'être condamné à l'échec.
Nous sommes en juin 2005 et notre ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy, vient de mettre en cause les juges pilates qui, se lavant les mains de ce qui peut arriver lorsque des personnes potentiellement dangereuses sont relâchées avant d'avoir purgé toute leur peine, refusent leur part de responsabilité dans les crimes que ces personnes commettent ensuite.
Bien sûr, le juge n'est pas le seul responsable. C'est un ensemble de dispositions administratives qui aboutit en fin de compte à la récidive meurtrière.
Mais Nicolas Sarkozy tient ici son vrai rôle. Il se place devant son public, les Français, et pose les bonnes questions. Sa sincérité, n'en doutons pas, servira ses projets.
Ceci dit, il peut sembler difficile de condamner quelqu'un à 30 ans de prison sans lui laisser l'espoir d'une libération "anticipée". C'est le plus sûr moyen de transformer les prisons en asile pour bêtes fauves, individus qui, n'ayant plus rien à perdre, pourraient se montrer extrêmement dangereux pour le personnel pénitentiaire et les autres détenus.
A mon avis, la question de la peine de mort ne manquera pas d'être d'actualité d'ici quelques temps.
Si on en faisait un référendum ?

Note du 1er février 2009 : Entre-temps, il est devenu, comme le chante Bashung, "président-résident de la République", le Nicolas Sarkozy et maintenant il envisagerait de supprimer purement et simplement les juges d'instruction. Il a aussi nommé Rachida Dati Ministre de la Justice (ceci dit, il vient de l'envoyer se faire cuire un oeuf en la nommant tête de liste pour les futures élections européennes...). Elle a fait couler beaucoup d'encre, Rachida Dati. En tout cas, la fin de 2008 et le début de 2009 furent marqués par une vague de suicides dans ces prisons françaises dont on nous dit partout qu'elles sont dans un piteux état. "Ouvrez une école, vous fermerez une prison", qu'il s'est mis le doigt dans l'oeil le grand Hugo. Les écoles sont pleines d'élèves, les universités sont pleines d'étudiants, et cependant il n'y a pas assez de place dans nos prisons que l'on doive y entasser toutes ensembles brutes et pauvres bougres, criminels endurcis et voleurs de poules, pendant que dehors, spéculateurs indélicats et banquiers véreux continuent, les gueux, leur petit bonhomme de chemin...

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 juin 2005

La jeune fille et le fâcheux

Notes sur L'illusion comiquede Corneille (Acte II, scène 3).

Eloge d'Isabelle : la jeune fille et le fâcheux.

De la didascalie initiale seuls les prénoms féminins, Isabelle et Lyse, sonnent encore agréablement, familiérement, à nos oreilles.

L'Acte II de L'Illusion comique est essentiel dans la compréhension du personnage d'Isabelle.
Enjeu d'une intrigue amoureuse, la demoiselle fait successivement face à trois hommes : Adraste (scène 3), Matamore (scène 4), Clindor (scène 6).

Isabelle entre en scène à la scène 3 de l'acte II et sa première réplique (vers 351-360) est celle d'une jeune fille dont la qualité première semble être la sincérité; "elle est dès le départ une héroïne dans le vrai sens du terme - noble, fière et franche", lit-on dans la Notice de Marc Fumaroli (cf Classiques Larousse, juin 1989, Notice, p.35).
Sincère donc, faisant face à Adraste qui lui fait reproche de ne pas répondre à son amour :

"Je ne sais pas, Monsieur, de quoi vous me blâmez.
  Je me connais aimable, et crois que vous m'aimez :
  Dans vos soupirs ardents j'en vois trop d'apparence;
  Et quand bien de leur part j'aurais moins d'assurance,
  Pour peu qu'un honnête homme ait vers moi de crédit,
  Je lui fais la faveur de croire ce qu'il dit.
  Rendez-moi la pareille; et puisqu'à votre flamme
  Je ne déguise rien de ce que j'ai dans l'âme,
  Faites moi la faveur de croire sur ce point
  Que bien que vous m'aimiez, je ne vous aime point.

  (vers 351-360)

Au sujet de cette réplique, Marc Fumaroli (op. cit. p.35) met l'accent sur deux vers qui, parmi "les premiers mots prononcés par Isabelle définissent une fois pour toutes le personnage" :

vers 352 : "Je me connais..."
vers 358 : "Je ne déguise rien de ce que j'ai dans l'âme"

Encombrée de l'amour que lui porte Adraste, Isabelle réagit tout d'abord avec honnêteté et fermeté. Elle se veut maîtresse d'elle-même et traiter avec Adraste d'égal à égal :

v. 352 : "Je me connais aimable, et crois que vous m'aimez"

Adraste a donc bon goût.

v. 355 : "Pour peu qu'un honnête homme ait vers moi de crédit,
v. 356 :  Je lui fais la faveur de croire ce qu'il dit."

Adraste est donc assez honnête pour mériter le crédit que lui accorde Isabelle.
De ce fait, Adraste est donc en position de répondre à la demande implicite d' Isabelle qui attend de lui autant d'honnêteté et de maîtrise. La construction du discours rend compte de cette diplomatie :

v. 356 : "Je lui fais la faveur de croire ce qu'il dit."
v. 359 : "Faites-moi la faveur de croire sur ce point
v. 360 : Que bien que vous m'aimiez, je ne vous aime point."

L'homophonie du mot point et de la négative "je ne vous aime point" qui clôt la réplique, ont bien dû, malgré l'honnêteté de la diplomatie d'Isabelle, blesser Adraste qui, en un second quatrain, accuse Isabelle d'être "cruelle" et "injuste" et tente, par le recours de l'interrogative, de l'amener sur le terrain de la dispute amoureuse :

"Cruelle, est-ce là donc ce que vos injustices
  Ont réservé de prix à de si longs services ?
  Et mon fidèle amour est-il si criminel
  Qu'il doive être puni d'un mépris éternel ?                                    
  
(v. 361-364)

Mais le ton est trop âpre et l'assonance trop plaintive, - le son "i"-, pour relever de l'amoureuse querelle, pour préfigurer le marivaudage.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 juin 2005

Le père, le mage, les spectres

Notes sur L'illusion comique de Corneille (Acte I, scènes 1 et 2)

Pridamant est un père en quête de son fils.
Au début de la pièce, il précise qu'il le cherche depuis dix ans :

v. 21 : "Ce fils, ce cher objet de mes inquiétudes,"
v. 23-24 : "Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux,
                    A caché pour jamais sa présence à mes yeux."

Le fils est donc désormais invisible et son nom même (Clindor) n'est pas prononcé. Cette absence est a priori inéluctable, "pour jamais".
La quête du père est si désespérée que Pridamant ne se fait guère d'illusions sur les pouvoirs du mage consulté :

v. 19-20 : "J'en attends peu de chose et brûle de le voir,
                    J'ai de l'impatience et je manque d'espoir."
v. 40-46 : "J'ai déjà sur ce point consulté les enfers;
                    J'ai vu les plus fameux en la plus haute science
                    Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expérience :
                    On m'en faisait l'état que vous faites de lui,
                    Et pas un d'eux n'a pu soulager mon ennui.
                    L'enfer devient muet quand il me faut répondre,
                    Ou ne me répond rien qu'afin de me confondre."

Ainsi voici Pridamant se perdant dans les sombres assonances de la confusion.
Et il ne pourrait rien apprendre de plus d'Alcandre si celui-ci n'était pas avant tout un homme de théâtre, un homme de l'art dramatique, un réalisateur.
D'ailleurs, le mage donne lui-même l'argument de la pièce qui va être jouée :

v. 147-153 :                             "Je vais de ses amours
                      Et de tous ses hasards vous faire le discours.
                        Toutefois, si votre âme était assez hardie,
                      Sous une illusion vous pourriez voir sa vie,
                      Et tous ses accidents devant vous exprimés
                      Par des spectres pareils à des corps animés :
                      Il ne leur manquera ni geste ni parole."

La représentation théâtrale est donc affaire de discours, c'est-à-dire, en français classique, de récit (cf aussi les vers 63-64 : Et je fus étonné d'entendre le discours / Des traits les plus cachés de toutes mes amours. ).
"Discours" et "parole" s'opposent ainsi au silence des enfers (cf v. 45 : L'enfer devient muet quand il me faut répondre).
La représentation théâtrale selon Alcandre cultive l'ambiguïté : elle demande du courage au spectateur (cf "si votre âme était assez hardie"), elle s'apparente à une "illusion" c'est-à-dire, selon Marc Fumaroli (cf note en bas de page, L'Illusion comique, Classiques Larousse, p.59), à une "fausse apparence attribuée à une puissance surnaturelle".
Et cette illusion est d'ailleurs particuliérement spectaculaire puisqu'elle met en scène des "spectres pareils à des corps animés". Autrement dit, le rituel théâtral est avant tout une évocation des "spectres", des esprits de ceux qui ne sont pas là, - les absents -, et qui, dans la nuit révélatrice, prennent possession du corps des acteurs.
Le comédien devient dès lors le porte-parole de l'absent, ou du mort.
Nous nous permettons ici d'ajouter que dans un autre rituel, le rituel cinématographique, les comédiens deviennent eux-mêmes ces "spectres pareils à des corps animés" à qui il ne manque "ni geste ni parole". Louis Jouvet et Michel Simon sont absents au monde des vivants et pourtant nous retrouvons l'illusion de leur présence chaque fois que nous regardons Drôle de Drame.

                                             Patrice Houzeau
                                             Hondeghem, le 5 juin 2005

L' Illusion comique de Pierre Corneille : Acte premier, scène première

PRIDAMANT, DORANTE

DORANTE
Ce mage, qui d'un mot renverse la nature,
N'a choisi pour palais que cette grotte obscure.
La nuit qu'il entretient sur cet affreux séjour,
N'ouvrant son voile épais qu'aux rayons d'un faux jour,
De leur éclat douteux n'admet en ces lieux sombres
Que ce qu'en peut souffrir le commerce des ombres.

Le champ lexical de l'obscurité rend ici la nuit du mage toute puissante : la nuit, cet affreux séjour, le voile épais, un faux jour, éclat douteux, ces lieux sombres, le commerce des ombres. C'est donc dans la grotte la plus obscure, la moins fréquentée par la lumière du jour, qui n'est ici qu'une tromperie, que peut s'accomplir l'oeuvre du mage, le travail du tempestaire, qui d'un mot renverse la nature et veille "à l'entretien de la nuit" ainsi qu'au commerce des ombres.

N'avancez pas : son art au pied de ce rocher
A mis de quoi punir qui s'en ose approcher
Et cette large bouche est un mur invisible,
Où l'air en sa faveur devient inaccessible,
Et lui fait un rempart dont les funestes bords
Sur un peu de poussière étalent mille morts.

Les larges bouches sont des murs invisibles. Le mage empêche ainsi le profane de pénétrer sur son territoire, cette porte des mystères de la terre : il semble qu'une haleine empestée sorte de cette bouche de pierre dans laquelle oeuvre le mage et empoisonne
qui s'en ose approcher.
                                                                            Patrice Houzeau
                                                                            Hondeghem, le 28 mai 2005

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