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27 mars 2015 5 27 /03 /mars /2015 01:44

CES DIEUX QUI NOUS HABITENT
En lisant « Malpertuis » de Jean Ray, édition de poche J'ai Lu n°1677.

« Mais dans le rêve il faut admettre les choses les plus étonnantes, n'est-il pas vrai ? »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.150 [Piekenbot au Père Euchère])

1.
Ce qu'il faut se dire : ce que nous supportons, nos pommes, peut sembler à d'autres impossible cependant que nous ne supporterions pas ce que tant de gens supportent tous les jours.

2.
Rien n'est jamais ce qu'il était ; c'est même à ça qu'on le reconnaît.

3.
« sorcier sonique », entendu sur France Inter ; « sorcier sonique », j'aime comme ça sonne, cette alliance du sort et du son ; et si les chansons n'étaient pas autre chose que des sorts jetés dans les oreilles ?

4.
« D'étranges volontés vous imposent tour à tour l'oubli et le souvenir. »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.64 [Lampernisse])

Et ces étranges volontés, ce sont les nôtres.

5.
« Je criai d'effroi quand j'entendis un sifflement de serpent et vis soudain Tchiek s'affaisser et disparaître. »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.96 [le narrateur])

6.
Des fois, je pense qu'ils se dégonfleraient, certains, que leurs faces rentreraient en dedans, en sifflant, en sifflant, comme des serpents.

7.
Le fantastique serait-il une drogue ? Le narrateur de Malpertuis en vient à avouer que « dès [son] retour à la vie, le piment des ténèbres (…) [lui] manquait. » (cf p.116)

8.
« - Oh ! se lamenta-t-elle, on dirait que nous tournons dans une sorte de cercle enchanté. »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.129 [Bets])

L'humain, et l'idée parfois qu'il ne peut pas s'en sortir, que, quoi qu'il fasse, toujours le cercle étouffe sa volonté.

9.
Le philosophe vous décrit le cercle, mais dès qu'il aborde la question d'en sortir, le voilà qui convoque l'éthique, la lutte des classes, l'ontologie, la métaphysique et tout son corpus référentiel, dont vous ne savez que faire.

10.
« Ce fut le silence. » Le silence, ce mode d'être au monde qui suppose la résiliation du son et de tous ses possibles de fureur et de bruit, finit par se faire dans la demeure, la demeure, ce silence entre deux hantises.

11.
Vision de demi-sommeil : les rideaux blancs protégeant l'intérieur, deviennent des plantes aux tiges fines et élégantes, aux petites fleurs subtiles.

12.
« Mais soudain mon être se crispe »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.71 [le narrateur])

L'être crispé, on dirait qu'il s'apprête à faire un bond en arrière, laissant planté là son costume de chair et d'os.

13.
Prenons tous les dieux ; soustrayons-les à eux-mêmes ; cela donne zéro.
Prenons tous les dieux ; divisons-les par leur nombre ; cela donne un.

14.
On ne peut plus parler du monde comme il va ; il vaut mieux maintenant parler du monde comme il court.

15.
« L'appel me surprenait souvent dans une partie éloignée de la maison »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.61 [le narrateur])

Les fantômes, ces porte-voix de l'invisible.

16.
« L'appel me surprenait souvent dans une partie éloignée de la maison »
Alors j'entendais Cornichon, cornichon, pâté, saucisson...

17.
« Malpertuis » commence par la découverte d'un manuscrit et se termine par l'évocation d'une fortune. Du manuscrit à la fortune, il fallait donc en passer par les ténèbres.

18.
« Car l'épouvante vint... »
(Jean Ray, « Malpertuis », p.90 [le narrateur])

L'épouvante comme cause ; le fantastique comme origine et non comme destination.

19.
Malpertuis : p.90 « une réalité hallucinante » ; p.109 « Maudite... mille fois maudite, la maison » ; p.124 « et tout son être frémissait ».

20.
p.150. « Il y a trois jours, je le vis en rêve ; or, notez que je ne rêve jamais » dit au Père Euchère le savetier Piekenbot, lequel ajouta un peu plus loin qu'il avait senti qu'il lui fallait « obéir aux ordres reçus dans le songe ». Le récit fantastique, songe littéraire, ne donne pourtant pas d'autre ordre au lecteur que celui de le suivre dans le jeu de la description de ce qui ne peut pas exister. Le récit fantastique n'est pas un conte ; il n'est porteur d'aucune morale. Si on veut l'apparenter au conte, il en serait la dérision, l'hyperbole parodique, la caricature grand guignol. L'ordre reçu en songe, on peut pourtant y souscrire : ne sommes-nous pas influencés par nos rêves, plus sans doute qu'on pourrait le croire ? Nos songes ne nous travaillent-ils pas ?

21.
Que des dieux aient été capturés, qu'ils aient été emprisonnés dans des geôles de chair, que des dragons circulent tout au long du roman relève de l'impossible et de l'ontologie. Ces dieux qui nous habitent et dont nous ne sommes que les caricatures, ces dragons que nous devons affronter à différentes étapes de notre vie relèvent non de la morale, mais d'une immanence fantastique, d'un au-delà le bien et le mal qui est notre réelle condition.

22.
Malpertuis, où circulent des « monstruosités minuscules » cependant que le narrateur se meut dans le « vaste espace des paliers », est une maison qui ne cesse de grandir, de tendre vers l'infini. Au contraire de ce que font parfois les auteurs de romans policiers, Jean Ray ne donne aucune topographie exacte des lieux. Malpertuis a l'air d'être partout et nulle part, comme si quelques-uns parmi nous portaient en eux cette maison hantée par des êtres doubles.

23.
Malpertuis est la demeure des transcendances maléfiques ; si l'humain tend à être, à redevenir un dieu, c'est en passant par les ténèbres. Son apparaître est dès lors monstrueux, griffu, ténébreux.

24.
Malpertuis, une œuvre d'érudition. Ainsi, page 40, l'abbé Doucedame disserte sur « la figure du renard » dans « la démonologie ».

25.
p.40, le narrateur évoque l'ordre des Barbusquins, qui selon l'abbé Doucedame, « n'exista jamais », et pourtant, ils vont venir, n'est-ce pas, venir…

26.
p.41, la façade de « Malpertuis » est comparée à un « masque grave », enseigne de la tragédie unique qui va s'y jouer.

27.
p.42, le narrateur évoque la « compagnie » des « ombres ». Les dieux capturés sont leur propre armée, une armée d'ombres, de noms et de masques, une résistance au réel.

28.
p.43, ce qu'on pêche dans l'étang de Malpertuis, ce sont des épithètes, des « carpes miroir », des « perches nacrées », des « anguilles bleutées ».

29.
Le roman est un puits où, si l'on prétend y trouver du réel, l'on ne pêche guère que des reflets. Ce qu'on y trouve est d'une autre étoffe.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 mars 2015.

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Published by PATRICE HOUZEAU - dans DEMEURES DE JEAN RAY
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