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20 mars 2015 5 20 /03 /mars /2015 00:35

DES OMBRES FANTASTIQUES A LA QUESTION DE L'AUTHENTICITE D'UN PROVERBE
En lisant « Malpertuis » de Jean Ray, édition de poche J'ai Lu n°1677.

1.
Des « ombres fantastiques » s'élèvent dans la page 132 ; elles sont ce que nous réveillons. La langue dote les ombres de possibles surnaturels ; comment, dès lors, ne pas en avoir confusément peur ?

2.
p.45, l'abbé Doucedame remarque que l'on « mangeait mal à la table de Minos ». Manière de dire que si l'on mange mal aux Enfers, la bonne cuisine est donc du côté du bien, du beau, du bon.

3.
Pendant ce temps-là que confusément l'ombre irrigue nos caboches.

4.
p.47 : « charmes noirs » Le fantastique mettrait-il en œuvre les « charmes noirs » qui circulent entre les humains et qui, dieux patients, sont tapis dans les demeures.

5.
Malpertuis est un roman où « aux heures obscures », le narrateur entend passer le fantoche gémissant.

6.
On peut se demander aussi si Malpertuis n'est pas une maison du délire, une hallucination du narrateur.

7.
p.77. « J'attendais je ne sais quoi, mais j'avais quitté Malpertuis dans la certitude de cette attente. »

8.
p.108. Des fois qu'on connaîtrait « le latin, le grec et même les langues jeunes du monde », que connaître les langues anciennes, ce serait s'inscrire dans la diachronie, venir de loin, revenir peut-être…

9.
Les dieux se cachent-ils dans les langues et attendent-ils que l'on prononce certaines phrases, certains mots, pour se manifester ?

10.
La musique n'est pas une langue universelle, c'est la langue des dieux de l'ironie et de la beauté.

11.
Chacun d'entre nous a-t-il une « mission fantastique » à remplir ? Une mission qu'il ignore et dont seuls ses petits dieux portatifs ont la clé et le secret.

12.
L'humain réalise-t-il ce qu'aucun dieu ne peut accomplir ?

13.
C'est dans le détail du jadis, dans l'entrevu qui revient, que se trouve un diable plus puissant que le dieu des petites choses auquel nous sacrifions chaque jour.

14.
Une vie réussie est-elle la somme de tous ces jours où l'on n'a pas perdu son temps ?

15.
Un roman, le récit de tous nos insus ; et ils continuent à se moquer de nous, car nous ne comprenons pas tout de ce qu'ils signifient.

16.
Rimbaldien parfois le style de Jean Ray. Ainsi, page 29, ce délire de Lampernisse :
« - (…) Oho, il est là et je ne puis le voir. Lumière et couleurs, il a tout pris. Il me jette dans la nuit. »
Du reste, Malpertuis n'est-ce pas aussi pour le narrateur le récit d'une « saison en enfer » ?

17.
Page 33 : « Je suis venu, dit une voix qui vibrait comme une cloche. »
Ce n'est pas seulement un personnage qui parle, c'est une voix. Une sonorité singulière.

18.
Le monde est un immense tournoi de voix, un infini concile des syllabes, une infinie recension de tout ce qui est.

19.
Pour en revenir à ce proverbe « flamand » qu'en ouverture du chapitre « La nuit de la chandeleur » cite Jean Ray (« A la chandeleur, le démon, ennemi de la lumière, dresse ses plus terribles pièges »), ce qui me fait douter de son authenticité, c'est son caractère par trop littéraire et explicatif. J'admettrais très volontiers un « A la chandeleur, le démon dresse ses pièges », et même « La nuit de la chandeleur, le démon dresse ses pièges », mais l'explicatif « ennemi de la lumière » et le superlatif « ses plus terribles » nuisent au style énigme et devinette qu'en traversant le temps bien des proverbes finissent par acquérir.

A titre d'exemples :
« À la Chandeleur, le froid fait douleur. »
« À la Chandeleur, Rose n'en sentira que l'odeur. »
« A la Chandeleur, la chandelle pleure »
« Celui qui la rapporte [la chandelle, le cierge de la Chandeleur] chez lui allumée,
C'est sûr ne mourra pas dans l'année. »
J'aime beaucoup ce « Si la loutre voit son ombre le jour de la Chandeleur, pendant quarante jours elle rentre dans son trou », qui rappelle le « Jour de la marmotte » du  beau film « Un jour sans fin » (Harold Ramis, 1993).
Et celui-ci encore :
« S'il pleut sur Notre-Dame des chandelles, beaucoup de miel pour la demoiselle », n'est-il pas magnifique de poésie pure ?

Jean Ray aurait été sans doute plus inspiré de couper dans sa phrase ; il savait pourtant y faire, mais l'on sait que le Maître de Gand aimait à être précis dans cette œuvre magique qui, par son goût du détail, s'apparente au travail de la gravure, ou encore à la beauté gothique des poèmes en prose du « Gaspard de la nuit », sous-titrées « Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot » et chef d'œuvre  d'Aloysius Bertrand (1842).

Post-Scriptum.
Il reste bien entendu que si quelque lecteur peut éclairer ma lanterne sur l'origine de ce fameux proverbe, voire me prouver qu'il n'est pas une pure invention de Jean Ray, je ferai, en dépit de l'arrogance que l'on prête si volontiers aux auteurs français, amende honorable.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 mars 2015.

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Published by PATRICE HOUZEAU - dans DEMEURES DE JEAN RAY
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