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8 mars 2015 7 08 /03 /mars /2015 00:25

RAGTIME DE LA RIVIERE DE CASSIS III

« Que le piéton regarde à ces clairevoies :
              Il ira plus courageux.
Soldats des forêts que le Seigneur envoie,
              Chers corbeaux délicieux !
Faites fuir d'ici le paysan matois
              Qui trinque d'un moignon vieux. »
(Rimbaud, "La Rivière de Cassis", v.13-18)

1.
« piéton » : l'Arthur lui-même, marche, marche, marche avec ton tambour invisible, marche, marche, marche du roulis dans ta caboche.

2.
Roulement du tambour roulis de l'ivre navire de l'ivresse du rire terrible du vent plongeant roulement roulis bord sur bord du grand cercle.

3.
Regarder : l’œil encourage le futur, « il ira plus courageux », plus loin que ces « clairevoies », que ces « paysans matois » et « moignons vieux ». L’œil est déjà dans son avenir ; il a pour lui les corbeaux.

4.
Songeur épique, se voit-il en corbeau, en dépeceur perspicace, en « soldat des forêts », en messager du paradoxe ?

5.
Les corbeaux de Rimbaud, cet émiettement en cruautés ailées, griffues, becquetantes, littéralement des envoyés du Seigneur.

6.
Non, je ne veux pas réduire le commentaire à ce composé, à la pesanteur des dissertations, à ce professeur qui se croit plus malin que le singe, à ce tableau noir, ce référentiel, à cette armée condescendante et inculte des pédagogues.

7.
« clairevoies » : éclairs, les yeux cachés, on voit passer la file indienne des silhouettes.

8.
L'horizon, ce fil tendu pour les indiennes des spectres qui silhouettes vous saluent avec une belle et longue ironie.

9.
Comme si un vers pouvait rivaliser avec une équation ! Quelle dérision ! Le poète est pauvre et l'ingénieur, ce déjoueur de catastrophes, bien payé.

10.
Cependant que l'on peut tomber dans un vers comme on tombe dans un trou, un œil de corbeau, un blanc dans l'espace, toute chose.

11.
C'est par les « clairevoies » que le « piéton » - c'est littéral – y verra clair, d'autant que l'accompagne une armée de regards.

12.
« La Rivière de Cassis » : flèche rouge, cette fantaisie rimbaldienne est de mai 1872. Faisait-il bon, beau, clair temps ? Pour l'heure, les vents « plongent », les corbeaux s'escadrillent, le passé révolte et l'invisible chante ses « passions mortes ».

13.
La forêt, profonde comme la gorge d'un géant feuillu.

14.
Forêts : profondes, soldats, combat de retardement, dévotion dans les feuilles, bras, jambes, têtes, troncs soufflés dans les branches.

15.
« Seigneur » : majuscule envoyeur, envoleur, convoleur, sorteur des corbeaux du bois, en compagnie, en renfort du « chevalier errant ».

16.
Arthur en Arthur de l'arthurienne alors, matière d'une Bretagne flottante, d'Irlande en Finistère, jusqu'à cette caboche têtue, taiseuse, là-bas, à l'Est froid.

17.
- « dé-li-ci-eux » ; il en détache les syllabes comme on détache la viande de l'os.

18.
« Faites fuir » : le f siffle comme un ordre qu'il donne, l'Arthur, en roi des corbeaux.

19.
Fût-il « délicieux » comme une fantaisie rimbaldienne, peut-on aimer un corbeau ? Peut-on aimer ce il ne fut pas tant corbeau, cet homme que le vent déploya ?

20.
Le nomade s'en prend des fois au sédentaire, au « paysan matois », au défiant des corbeaux, au « vieux ».

21.
Ce bras cassé, ce « moignon vieux », cet héritier des « mystères révoltants », cet amputé des travaux et des combats, ce « matois » pour survivre.

22.
Nous sommes entre deux forces : celle des raisons et celle de la raison ; nous cédons à la première tout en louant la seconde.

23.
L'auraient-ils voulu lyrique qu'il siffla en cynique.

24.
Résiliation : le vent chasse le « vieux »; les corbeaux font fuir l'ivrogne. A la convivialité des trinquants, ce roi en songe préfère la compagnie des becs ; solitude, royale solitude.

25.
Ceci dit, « trinquer d'un moignon vieux », ça doit pas être facile. Celui qui trinque, c'est celui qui souffre, qui hérite d'une souffrance ; ou alors, ce « paysan matois » ce boit sans boire, ce boit quand même, ce « moignon vieux », ce serait un double à venir du narrateur rimbaldien, une anticipation de ce qu'il deviendrait s'il ne fuit pas, s'il ne donne pas l'ordre aux corbeaux du Seigneur de le faire fuir d'ici.

26.
« vieux » : dernier mot du poème, puisque tout est vieux comme le déjà, comme le présent.

27.
présent : ce semeur de poussière, ce jeteur de vieux sorts, ce fabricant de vieilleries, ce refourgueur de vieux cœurs, de rossignols.

28.
Le dépositaire de l'ignoré, de la rivière au val étrange, quand il aura fini de parler, bien après, bien après, on se demandera ce qu'il a voulu dire. Quant au paysan, au trinquant, au matois, hé bé, il haussera les épaules.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 7 mars 2015.

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Published by PATRICE HOUZEAU - dans FASCINATIONS RIMBALDIENNES
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