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20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 11:27

DANS LA CHAMBRE GOTHIQUE

 

Notes drolatiques sur « La Chambre gothique », d'Aloysius Bertrand.

 

« Nox et solitudo plenae sunt diabolo. »

 

Les Pères de l'Église.

 

« La nuit, ma chambre est pleine de diables. »

 

- « Oh ! la terre, - murmurai-je à la nuit, - est un calice embaumé dont le pistil et les étamines sont la lune et les étoiles ! 

 

Et les yeux lourds de sommeil, je fermai la fenêtre qu'incrusta la croix du calvaire, noire dans la jaune auréole des vitraux.

 

                                                     *

 

Encore, - si ce n'était à minuit, - l'heure blasonnée de dragons et de diables ! – que le gnome qui se soûle de l'huile de ma lampe ! 

 

Si ce n'était que la nourrice qui berce avec un chant monotone, dans la cuirasse de mon père, un petit enfant mort-né !

 

Si ce n'était que le squelette du lansquenet emprisonné dans la boiserie, et heurtant du front, du coude et du genou !

 

Si ce n'était que mon aïeul qui descend en pied de son cadre vermoulu, et trempe son gantelet dans l'eau bénite du bénitier ! 

 

Mais c'est Scarbo qui me mord au cou, et qui, pour cautériser ma blessure sanglante, y plonge son doigt de fer rougi à la fournaise. » 

 

(Aloysius Bertrand, « La Chambre gothique » in « Gaspard de la Nuit », Livre III, 1)

 

1.

« Nox et solitudo plenae sunt diabolo. »

C'est l'exergue de « La Chambre gothique », qu'Aloysius Bertrand attribue aux « Pères de l'Église ».

 

« Nox et solitudo plenae sunt diabolo » : « Le diable habite la nuit et la solitude ».

 

2.

- « Oh ! la terre, - murmurai-je à la nuit, - »

(Aloysius Bertrand)

 

Dans « La Chambre gothique », quelqu'un « murmure à la nuit » qu'ça doit être une ombre, ou un insomniaque, ou un rêve.

 

Pour murmurer comme ça le narrateur i doit s'sentir bien seul, à causer à la nuit comme on cause à sa concierge.

 

Donc un gus murmure à la nuit qu'la terre est un « calice embaumé » qu'il faut avoir du plâtre plein l'pif pour pas la sentir la boue du monde.

 

Avec ça, le zozo rêvant vous sert d'la lune pistil et d'l'étamine stellaire, y en a j'vous jure i sont tout confits niais miellés guimauvés.

 

3.

« Et les yeux lourds de sommeil, je fermai la fenêtre qu'incrusta la croix du calvaire »

(Aloysius Bertrand)

 

Des fois on a les yeux lourds de sommeil ça veut dire qu'c'est l'heure de lui dire à l'aut' marchand de sable d'aller se coucher.

 

On ferme la fenêtre pour pas qu'la pluie les chauve-souris les rampants des murs et les glissants du toit i vous rentrent à l'intérieur.

 

On ferme la fenêtre pour pas qu'les mains invisibles du vent nous attrapent nous roulent en boule nous chutent dans l'décor.

 

4.

Y en a i sont tout fermés comme s'ils avaient peur que les autres leur rentrent dans l'intérieur les possèdent les habitent les hantent.

 

Y en a i sont tout fermés comme s'ils avaient peur que les autres leur rentrent par les oreilles et leur disent les choses.

 

5.

Le narrateur i ferme une fenêtre « qu'incrusta la croix du calvaire », i doit êt' bien fatigué pour s'halluciner d'la croix comme ça.

 

6.

Noir c'est noir elle dit la chanson et même qu'il y a plus d'espoir elle dit la chanson qu'on broie du noir qu'on boit du fort – cauchemar.

 

Des fois j'me souviens de vieilles chansons à Johnny, à Charlebois aussi pis qu'ça s'mélange comme formules à mauvais sort.

 

7.

« Encore, - si ce n'était à minuit, - l'heure blasonnée de dragons et de diables ! – »

(Aloysius Bertrand)

 

On dit « encore » et c'est jamais qui revient que tout l'bonheur qu'on eut i s'met à vivre sa vie à plus être et prend un goût d'absence.

 

A minuit évidemment j'pense à l'heure du crime plutôt que d'penser au lever tôt pis qu'j'écris des brefs, des miettes de temps.

 

Des fois les poèmes j'les comprends plus on dirait qu'ils se mettent à dire l'étrangeté du monde et qu'le passé s'met à r'courir.

 

Minuit, « heure blasonnée de dragons et de diables » écrit-il que moult p'tit démons ailé tout rouge très sautiyans me courent l'enluminure.

 

Dès lors, forcé que Scherzo, certains minuits, se pare de son long manteau de farce et tout cousu de dragons et de diables.

 

8.

« Encore, - si ce n'était à minuit, - (…) que le gnome qui se soûle de l'huile de ma lampe ! »

(Aloysius Bertrand)

 

Drolatique, ce « gnome qui se soûle de l'huile » de la lampe, drolatique à gravure, à vignette, à flamme dans la nuit qui se rit de nous.

 

9.

« Si ce n'était que la nourrice qui berce avec un chant monotone, dans la cuirasse de mon père, un petit enfant mort-né ! »

(Aloysius Bertrand)

 

Evidemment, cette cuirasse « de mon père » fait songer que le « petit enfant mort-né » est le frère - sinon le double - du narrateur.

 

Et y en a i mélancolisent, longuement, durement, comme si leur nourrice berçait un petit enfant mort-né.

 

10.

« Si ce n'était que le squelette du lansquenet emprisonné dans la boiserie, et heurtant du front, du coude et du genou ! »

(Aloysius Bertrand)

 

Dans « La Chambre gothique », on entend quatre fois « si ce n'était » ; quel diable porte-t-elle, cette anaphore ?

 

Lansquenet, mercenaire allemand d'entre XV et XVIIème qu'son squelette à stilal gigote donc du fusil du couteau d'la cuirasse et des os.

 

Dès lors, forcé de penser que ces poltergeists là, ces esprits cognants, sont squelettes d'écorcheurs coincés dans la boiserie.

 

Comme quoi que vacarme et fracas des esprits, ça date pas d'Hollywood, qu'ça fait longtemps qu'ils cognent dans nos portes, les autres…

 

11.

Dans la chambre gothique y a un aïeul i descend d'son portrait et Aloysius dit qu'il « trempe son gantelet dans l'eau bénite du bénitier ! »

 

A force d'habiter tout seul de vieux châteaux de papier, sûr qu'on finit par s'halluciner ses aïeux qu'on en a du drolatique plein les yeux.

 

Qu'on finit par voir les ombres des tableaux se glisser dans le réel et aller faire des incongruités à l'église.

 

12.

Si ce n'était, si ce n'était, si ce n'était, « mais c'est Scarbo qui me mord au cou » explique le narrateur qu'ça vire à l'épouvante donc.

 

Le narrateur d'la chambre gothique, il a du Scarbo qui lui « mord au cou », du vampyr, d'l'insecte à métamorphoses, d'l'hanneton fatal.

 

Ou alors c'est la tique mythique, d'l'assassin silencieux, qui vous grignote la tête en vous sidérant d'hallucinations.

 

Pire ! Pour au narrateur lui cautériser sa plaie, Scarbo Vampyr façon tourment d'la Nuit y plonge un « doigt de fer rougi à la fournaise ».

 

Ce « doigt de fer rougi à la fournaise », c'est aux flammes invisibles qui flambent entre nous, c'est à l'enfer sur terre.

 

13.

J'en ai écrit beaucoup des brefs maintenant, une belle petite collection d'aiguilles plantées dans la poupée du réel.

 

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 20 juin 2016.

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