1.
"Pauvres hommes, travailleurs !" (Une saison en enfer)
Quelle vision réaliste des choses ! L'humain n'existe que par son travail. C'est même un souci démographique. Il y aura-t-il structurellement assez de travail pour tous ? La fin du monde, ce sera
la fin de la nécessité de travailler.
2.
"La vie est la farce à mener par tous." (Une saison en enfer)
C'est le "à mener" qui est intéressant. Vivre, c'est être amené à mener la commune farce de l'humaine condition.
3.
Sans blague, je ne devrais pas trop me ménager, vu que l'on m'a prédit que je n'irai pas très loin (suis trop très autant que pas assez) ; je ne devrais pas trop me ménager, mais je me ménage
pourtant comme si j'étais malade de moi-même (je suis simplement mal à l'aise, c'est très ridicule).
4.
"Où va-t-on? au combat? Je suis faible! les autres avancent. Les outils, les armes... le temps!..." (Une saison en enfer)
Est-ce de son expérience militaire qu'il cause Rimbaud... il a déserté ai-je lu... ou de sa vie avant qu'il trouve une position dans l'ailleurs? "le temps!...", quel sac à tours! C'est Scapin qui
s'a planqué dans l'horloge et qui nous flanque des coups ; temps courbe, temps fourbe. L'en-soi est si périlleux que nous y lisons des fourberies. Le Diable a précédé Dieu, lequel a été créé pour
nous consoler de la fourberie chronique.
5.
Le sablier est un fascinant. Il distille la poudre d'une faux.
6.
Ecrire, c'est donner des chaussettes à l'archiduchesse, c'est octroyer à "la jeune maman trépassée" la possibilité de "descendre le perron", c'est évoquer une "Enfance", c'est-à-dire parler de ce
qui n'est plus que dans la tête.
7.
L'humain est ce qui transcende la viande. Pas toujours cependant : il est alors charogne en action.
8.
Ce qui importe, c'est la rythmique... on doit pouvoir nous lire comme on écoute, qu'il y ait là-dedans une demoiselle qui "comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif...
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines..."
(Roman)
9.
"Je n'en finirais pas de me revoir dans ce passé." (Une saison en enfer)
Hallucination d'historien. La légitimation de l'Histoire comme une étude qui servirait à comprendre le présent et à prévenir l'avenir est spécieuse. Les événements sont pleins de savants généraux
; cela ne les empêche nullement d'ordonner des saloperies.
10.
J'aimerais pouvoir écrire avec certitude que qui me dit cynique, je le mords. Hélas, ma mâchoire est bien faible.
11.
La forme de l'éclair n'épouse pas le palais. J'ai cogité ça ce matin en me rendant au boulot. Je sais pas ce que ça veut dire. Bah! quand j'aurais quatre-vingt piges, j'avouerai que j'ai piqué ça
à René Char. Ce sera tout aussi pompeusement insignifiant, mais ça fera plus énigmatique. Au moins, si je savais le grec et le latin, je pourrais l'attribuer à Héraclite, genre fragment cité par
un illustre antique que seul Pascal Quignard, ou Orlando de Rudder, pourrait connaître, mais hélas suis poutre en gréco-latin.
1.
"Jouet de cet oeil d'eau morne, je n'y puis prendre"
(Rimbaud, Mémoire)
être le jouet de et oeil, être le jouet de l'oeil : sans doute, notre oeil se joue de nous qui nous fait voir ce qui n'existe pas et nous remplit de passion pour l'être de ce qui
n'existe pas.
2.
"Les roses des roseaux dès longtemps dévorées"
(Rimbaud, Mémoire)
"En effet ils furent rois toute une matinée"
(Rimbaud, Royauté)
J'aime bien ces "r" qui roulent comme bêtes croquées roulant dans la mâchoire du fauve.
3.
"J'ai brassé mon sang" (Rimbaud, Vies, III) : Du sang brassé, l'Histoire. Cet être autre du "je" rimbaldien peut ainsi se comprendre comme un "je" qui vise à l'universalité. Une sorte de
"je" collectif, de grand "Je" - celui de l'humanité - opposé au grand "Lui" ou "il" de Dieu. Ainsi est-il "réellement d'outre-tombe" puisque ce "Je" dépasse sa petite durée rimbaldienne pour se
confondre avec le "Je" de tout humain.
4.
"Vite! est-il d'autres vies?" (Rimbaud, Une saison en enfer)
"Ô la face cendrée, l'écusson de crin, les bras de cristal!"
(Rimbaud, illuminations)
Je vois comme une gradation dans cette suite "cendrée / crin / cristal" : de la matière volatile et masquante à la claire et fragile, de la sifflante à la percussive, coups de canon entre les
sifflements des balles : "Le canon sur lequel je dois m'abattre à travers la mêlée des arbres et de l'air léger!" [Rimbaud, ibid.]
5.
"Le soleil essuya de ses poumons ardents"
(Rimbaud, L'orgie parisienne)
Il se prit les poumons, l'astre, et, tout en sifflotant quelque carmagnole, de ses mille mains déployant les chiffons, essuya "les boulevards qu'un soir comblèrent les Barbares" [Rimbaud, ibid.].
6.
"Les mystiques élans se cassent quelquefois..."
(Rimbaud, Les Premières Communions, IV)
Crac-Boum-Uh! V'là l'Jésus qui dégringole.
7.
Ils plantèrent une croix et le monde devint encore plus lourd.
8.
"Entends comme brame
près des acacias
en avril la rame
viride du pois !"
(Rimbaud, Entends comme brame...)
Faut quand même l'faire pour faire
bramer des petits pois & pourquoi
pas dès lors ululer des asperges &
psalmodier des tomates murmurer
des concombres & faire chanter au
topinambour chanson à tambour &
à la salade verte un air à trompette.
9.
"Puis j'expliquai mes sophismes magiques avec l'hallucination des mots !"
(Rimbaud, Une saison en enfer)
Le regard encore... c'est que les mots constituent la grammaire de l'être de ce qui n'existe pas. Les phrases pondent des sophismes. C'est tout à fait magique : il y en a partout.
10.
"Que comprendre à ma parole?"
(Rimbaud, Ô saisons, ô châteaux...)
Ce qu'il y a à comprendre dans toutes ces paroles qui se succèdent dans le sac à paroles qu'il est l'humain. Sac de mots, sac de noeuds.
1.
J'écoute l'album Let It Bleed des Stones. On a beau dire que c'est rien que des requins, des margoulins, et dire pis que pendre des pierres qui roulent, dès que retentissent les premières
mesures de GimmeShelter, on fond.
2.
Parfois, un verre de vin rouge me va comme un faux nez à un clown.
3.
La mélancolie, un cheval qui vous rattrape au galop, et qui vous dit : " Mais tu ne m'avais pas dit que tu ne savais pas monter."
Qu'on puisse tendre des bouillons comme on tend des draps ou des toiles lui flanque une drôle de bobine au carreau : ça lui fait assurément une grosse bouille.
5.
"Madame se tient trop debout dans la prairie"
(Rimbaud, Mémoire)
Quand on se tient trop debout, on fatigue. Faut y mettre des chaises dans la prairie. Et un petit théâtre pour se distraire. Les vaches et les moutons, ça va cinq minutes.
6.
"Ah ! la poudre des saules qu'une aile secoue !"
(Rimbaud, Mémoire)
C'est marrant... vous imaginez l'aile du zoziau s'envolant et la poudre grise qui tombe du saule pour tomber sur le sol. Moi, ça m'amuse. Au fond, des livres, j'en ai pas tellement besoin de
beaucoup pour m'épater la comprenette. C'est d'ailleurs pour ça que je lis assez peu. Pourquoi lirais-je davantage ? Pour m'apercevoir que je ne suis ni Victor Hugo ni Georges Simenon ? Merci, je
le savais déjà.
7.
La démocratie a parfaitement réussi : le nombre de princes qui en usent avec les autres selon leur bon plaisir est infiniment plus important qu'avant la mort de Louis XVI.
8.
Entendu Wolinski dire que si beaucoup d'humoristes étaient des personnes assez tristes, taciturnes, mélancoliques, cela était dû au fait qu'ils étaient sans cesse en recherche d'idées. Je connais
cet état. Si je ne trouve pas matière à débiter le réel en tranches de brefs, je me sens vite tout à fait minable.
9.
Quelquefois, y a comme, c'est comme, on dirait quoi, un squelette courant dans la rue après sa propre chair.
10.
Un abat-jour ne sert pas plus à abattre le jour qu'un abattoir ne sert à abattre le toir.
11.
Ville lointaine et sombre, et dedans la clarté de ton visage.
12.
Les couteaux sur la table ne menacent que des choses mortes. C'est, quand on y songe, une marque de confiance envers les choses vivantes qui partagent votre repas.
13.
"Oh ! les pierres précieuses qui se cachaient, - les fleurs qui regardaient déjà."
(Rimbaud, Après le déluge)
Naïveté feinte... les pierres précieuses qui jouent les vierges effarouchées et les fleurs qui se mettent à battre mirette.
14.
"Dans la grande maison de vitres encore ruisselante les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images."
(Rimbaud, Après le déluge)
La scène, on la visualise très bien... "grande maison de vitres" est un peu curieux... Quant à la ruisselante, c'est qu'il a plu, certes pas le Déluge, rien que l'idée qu'on a eu "quel déluge !",
"un vrai déluge !"... et puis les "merveilleuses images"... les images à détails, à miracles, à couleurs.
On lève le nez de sa bonne nouvelle et on se prend un pain.
16.
Lire Le Pont Mirabeau me rappelle que l'amour est voué à l'eau comme le pendu à sa corde.
17.
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
(Rimbaud, Le Bateau ivre)
Le mât troue les poches. Après c'est un mur rougeoyant. Les bateaux, c'est de l'assaut à l'infini, dans "des lichens de soleil et des morves d'azur", les poitrines du vent et les couteaux
d'écume.
18.
Les bateaux, c'est de l'assaut à l'infini. C'est qu'en naviguant, les humains se seont découverts eux-mêmes.
19.
Il y aura à son enterrement plus de gens qui ne l'auront pas lu que de gens qui auront fréquenté les paradoxes de sa prose. Certains sans doute diront : "Et vous saviez qu'il écrivait ?"
20.
"Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes"
(Rimbaud, Le Bateau ivre)
L'orgueil, on ne peut en traverser que les signes. La chute de Rome n'a pas mis fin à l'orgueil de Rome, non plus que la mort du dernier roi de Rome. Ce n'est que lorsque le nom de Rome aura
disparu de toutes les langues, que l'orgueil de Rome sera définitivement éteint.
Y en a qui sont possédés du démon ; d'autres qui se tourmentent d'amour ; d'autres encore qu'affole la spéculation. Moi, c'est un vers voyez, un alexandrin à Tutur qui me torture, me turlupine,
me triture la méningerie... Tant de temps passé à me le ressasser... C'est que je finis par le décliner sur tous les tons : tons blancs du jour naissant, tons rouges à crépuscule, tons à l'huile
à s'y paumer les mirettes par m'en halluciner de ce vers là qui tourne en boucle en boucle j'finis par C'est un trou trou trou trou trou trou, qui toujours troue, tout ce que je pense, où que
j'soye, ce trou me suit comme mon ombre pis la verdure qui va avec, puisqu'il s'agit du fameux trou de verdure que je l'imagine, le trou alors, dans la salade, percée la salade du fameux trou de
verdure où elle fait pas que chanter la rivière qui n'arrête pas de glouglouter dans ma caboche, de répéter son glouglou, qu'au bout du glouglou, j'arrive à C'est un trou de verdure où elle
chuinte, a fait rien qu'à chuinter, la rivière chuinte chuinte chuinte à chuinter dans ma caboche. Hé oui ! à force qu'i me poursuit & me hante, le rimbaldien, j'finis par délirer ; alors, la
voilà qui chuinte, comme un dentier flanqué par le grand Pan à la vieille mère Nature ! Faut être honnête le ! me permet de gagner un espace ah la la je devrais avoir honte ! D'autant que
j'récidive ; qu'il faut le dire ce ! l'exprimer ce ! Point d'exclamation i faut dire comme on dit fin de citation. Pas faire autrement, sinon bien sûr on pige pas qui chuinte ou qui
suinte : C'est un trou de verdure où suinte une rivière comme si que de s'infiltrer partout & tout inonder elle attendait, la grande flotte, grande marée, de noyer tout dans les grands
mouvements d'sa robe bleue verte grise glauque... Y a itou de temps en temps qu'elle swingue ; ça donne un C'est un trou de verdure où voilà-t-il pas qu'elle swingue, la rivière, qu'elle swingue
manière guitare à jazz manouche, la rivière, Django Reinhardt donc qu'elle virtuose yop ! enchaînant triolets des galets, valsant les cailloux, syncopant grenouilles, crapauds et petits poissons
deviendront grands & c'est des fois qu'elle couine ouine c'te cousine & pourquoi donc qu'elle ouinerait pas ? J'ai rien contre, moi, rapport à ce que ça existe l'expression pleurer des
rivières. Alors, la rivière dans son trou de verdure, elle peut bien couiner, ouiner, couine-ouiner, faire du ramdam coin-coin - ce sont les canards ; de se moquer du monde zont toujours un
peu l'air -. Elle peut bien chuinter suinter coincer, et guincher et swinguer et aguicher l'Ophélie, je commence à en avoir marre aux canards & s'rait temps d'changer de disque, & y a pas
que l'Arthur, y a Sois sage ô mon canard et tiens-toi plus tranquille, car ce trou là, i commence à m'saouler.
1.
"Le loup criait sous les feuilles"
(Rimbaud, Faim)
Il a peut-être mal aux dents. En tout cas, s'il avait chanté, au lieu de crier, il aurait pu donner des concerts : il aurait formé un groupe de hard wolf rock et aurait à chantebeugle interprété
"Born to be wild" et autres hardrockeries propices à faire parler de soi dans les chaumières.
2.
"Mais je ne beurre pas ma chevelure."
(Rimbaud, Mauvais sang)
Et donc j'y mets pas non plus de confiture. Faut pas déconner, c'est pas parce que nos ancêtres, on nous dit qu'ils étaient gaulois, qu'il faudrait assommer des sangliers avec le poing, promener
des menhirs tout au long de la journée et s'acoquiner avec un druide pour amuser le lecteur. Vous me direz que l'on ne nous le demande pas. Je vous répondrai donc que ce n'est pas une raison.
3.
"Ma faim, Anne, Anne,
Fuis sur ton âne"
(Rimbaud, Faim)
Ma faim, Pierre, Pierre,
Fuis sur ta pierre...
Ma faim, Jean, Jean,
Fuis sur tes dents...
Ma faim, Laure, Laure,
Fuis sur les bords...
C'est idiot, idiot, idiot,
Mais je trouve ça rigolo.
4.
"Quand l'ombre bave aux bois comme un mufle de vache"
(Rimbaud, Les Douaniers)
Lors on entend meugler les chevaliers errants.
5.
Je ne sais pas écrire de chansons ; au fur et à mesure que je cogite, les couplets s'détricotent, et le sens s'défile comme un rat filant sur un clavier.
6.
"Je suis réellement d'outre-tombe" qu'il assène le narrateur d'Une Saison. Allez donc vous faire des amis après ça !
7.
"Vous dont les coeurs sautaient d'amour sous les haillons"
(Rimbaud, Morts de Quatre-vingt-douze...)
Salade de coeurs sautés, retournés comme des crêpes donc dans la crêpière poitrine, où des kangourous, d'érotiques kangourous,vous y sautent dans le tout partout du palpitant, et finissent par
vous le cabosser.
8.
"L'observation et les commentaires d'un poème peuvent être profonds, singuliers, brillants ou vraisemblables, ils ne peuvent éviter de réduire à une signification et à un projet un phénomène
qui n'a d'autre raison que d'être."
(René Char, Préface à l'oeuvre de Rimbaud, Poésie/Gallimard, p.9)
De même, il est conseillé d'observer la crêpe que l'on est en train de cuire, de la commenter éventuellement, pour soi, dans la cuisine de sa tête, étant donné qu'en général les gens ne
s'intéressent pas à ce que vous racontez sur les crêpes (à moins de les payer car on sait bien que bonne fortune fait les bons amis). Vous serez alors pour vous-même profond (vous n'avez jamais
l'air aussi profond que quand vous vous taisez), singulier (vous l'êtes déjà), brillant (ça va de soi) et vraisemblable (surtout si ce sont de vraies crêpes que vous faites et que ne vous
contentez pas d'en parler, genre ah que j'aimerais manger quelques crêpes ce soir, ce qui est charmant mais ne vous servira à rien d'autre qu'à alimenter votre sempiternelle rêverie). Ceci dit,
toute cette observation attentionnée - phénoménologique même ! - du phénomène crêpe (en amont pâte à qu'on fit lever, mais non pas confit, sinon j'aurais écrit confite, bande de moules à gaufres
!), tous ces commentaires que vous vous faites ne peuvent éviter de réduire - c'est bien maheureux tout de même - à une signification nutritive et à un projet gustatif un phénomène qui n'a
d'autre raison que d'être, mais pas trop longtemps, sinon, vos crêpes, vous pouvez en faire votre deuil.
9.
Ce n'est que parce que vous la trouvez charmante que vous trouvez charmant cette expression qu'elle a (ne dit-elle pas "marque-ta-page" ?). Si elle ne vous plaisait pas, vous vous diriez : ne
"peut-elle pas dire "marque-page" comme tout le monde, non mais quelle andouille..."
10.
Le fantôme dans le château écossais est une merveilleuse invention : ne buvant, ni ne mangeant, ni ne dormant, ni ne souffrant du froid non plus que du chaud, il ne coûte rien et à ce mérite de
faire fuir les fâcheux qui tenteraient de s'incruster un peu trop longtemps dans vos murs. Suivant un objectif inverse, les Ecossais ont aussi inventé le monstre du Loch Ness : c'est encore mieux
car la grosse bêbête des profondeurs lacustres fait venir tout un tas de gogos du continent qui viennent dépenser leur argent dans l'espoir d'apercevoir un bout d'on ne sait quoi qui ferait
vaguement penser à une caboche préhistorique qui aurait perduré jusqu'à nos jours par un mystère aussi fuyant que le chat à qui vous avez donné votre langue.