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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 08:55

NOTES SUR LA MAISON DES MORTS DE GUILLAUME APOLLINAIRE

"S'étendant sur les côtés du cimetière
  La maison des morts l'encadrait comme un cloître
  A l'intérieur de ses vitrines
  Pareilles à celles des boutiques de modes
  Au lieu de sourire debout
  Les mannequins souriaient pour l'éternité

  Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours
  J'étais entré pour la première fois et par hasard
  Dans ce cimetière presque désert
  Devant toute cette bourgeoisie
  Exposée et vêtue le mieux possible
  En attendant la sépulture"
  (Guillaume Apollinaire, La maison des morts, Alcools, vers 1-13)

« Cloître » : (cf « S’étendant sur les côtés du cimetière / La maison des morts l’encadrait comme un cloître ») : Le cloître est ce qui enferme. La maison des morts enferme comme dans un cloître le cimetière comme pour le préserver de l’extérieur. S’agirait-il d’empêcher les morts de s’enfuir du cimetière ? De protéger les morts de la malveillance des vivants ?

 

Commerce : « commerce », « vitrines », « boutiques de mode », « sourire debout », « mannequins » : le champ lexical tend à assimiler cette énigmatique maison des morts à un commerce, celui des pompes funèbres peut-être.

 

« Et je claquais des dents » : Le narrateur est en terre froide. On peut claquer des dents de froid, de fièvre ou devant la mort. Ici, c’est « Devant toute cette bourgeoisie / Exposée et vêtue le mieux possible / en attendant la sépulture ». C’est que tout bourgeois qu’ils semblent être, ils n’en sont pas moins morts, nus à la terre.

Ces dents qui claquent font écho aux grimaces pour l’éternité que font les mannequins des vitrines (cf « Les mannequins grimaçaient pour l’éternité »). C’est que les objets tendent à la synchronie, même s’ils finissent par s’user, se perdre, se corrompre, se dissoudre.

"Soudain
  Rapide comme ma mémoire
  Les yeux se rallumèrent
  De cellule vitrée en cellule vitrée
  Le ciel se peupla d'une apocalypse
  Vivace

  Et la terre plate à l'infini
  Comme avant Galilée
  Se couvrit de mille mythologes immobiles
  Un ange en diamant brisa toutes les vitrines
  Et les morts m'accostèrent
  Avec des mines de l'autre monde

  Mais leurs visages et leurs attitudes
  Devinrent bientôt moins funèbres
  Le ciel et la terre perdirent
  Leur aspect fantasmagorique

  Les morts se réjouissaient
  De voit leurs corps trépassés entre eux et la lumière
  Ils riaient de leur ombre et l'observaient
  Comme si véritablement
  C'eût été leur vie passée"
  (Guillaume Apollinaire, La maison des morts, Alcools, vers 14-34)

« Rapide comme ma mémoire »
 : la mémoire est une dynamique. Ici, cette célérité est associée à la forte impression visuelle de « yeux qui se rallument ». Le lecteur du début du XXème siècle, nourri d’images autant que de mots, peut se rappeler de ces yeux immenses ouverts soudain dans la nuit du Suspiria de Dario Argento.

 

« Le ciel se peupla d’une apocalypse / Vivace » : La calme unicité du ciel est perturbée par l’irruption d’une vivacité apocalyptique. Il se fait donc dynamique lui aussi, comme la mémoire, comme le travail du poète.

 

« Et la terre plate à l’infini / Comme avant Galilée » : Ce que fut la terre avant les découvertes de Galilée : « plate à l’infini » nous dit le texte. Apollinaire feint de croire que Galilée a en quelque sorte changé la face de la terre et que « l’apocalypse vivace » qui soudain « peupla le ciel » renvoie la terre à une de ses vies antérieures, antédiluviennes diraient les amateurs de mystères et de phénomènes, à un état antérieur donc où elle est, la terre, « plate à l’infini » c’est-à-dire ouverte sans doute sur l’infini des possibles. De cette vie antérieure, de cette vie « antique » reviennent alors « mille mythologies immobiles », des figures, des légendes, de quoi réveiller ces morts qui « accostèrent » le narrateur « avec des mines de l’autre monde ».

 

« Accostèrent » : Accoster, c’est prendre pied sur la côte, arrimer son navire à la côte. Le narrateur est « accosté » par des surgissants de l’autre monde.

 

« leur vie passée » : Les morts « observaient » leur ombre « comme si véritablement c’eût été leur vie passée ». La vie passée des morts serait donc une vie d’ombre. L’adverbe « véritablement » (cf "comme si véritablement / C'eût été leur vie passée") semble remettre en cause cette impression, comme si les morts ne se définissaient pas seulement par l’ombre dont ils seraient tissés.

 

« Le ciel et la terre perdirent / leur aspect fantasmagorique » : La fantasmagorie est une façon d’apparaître.

La maison des morts est un poème narratif. Apollinaire quitte donc cette fantasmagorie de la terre et du ciel vivaces et apocalyptiques pour une autre rêverie : celle de la rencontre des morts et des vivants.

« fredonnant »
(cf "fredonnant des airs militaires") : Il s’agit d’un participe présent, cette petite part du présent dans la narration du passé. Fredonner des airs militaires, c’est exprimer une certaine joie, c’est se moquer gentiment du monde des escadrons et des compagnies. D’ailleurs, ce vers est inscrit dans un quatrain octosyllabique, à la façon des chansons de marche claironnantes de la rime (« ou » ; « t(i)ère ») :

« Et tous bras dessus bras dessous

   Fredonnant des airs militaires

   Oui tous vos péchés sont absous

   Nous quittâmes le cimetière »

Le vers 3 de cet air a bien l’air d’une citation, un indirect libre, une formalité que l’on rappelle en une formule rapide parce qu’elle va de soi. Bien sûr, les morts, que « tous vos péchés sont absous », puisque vous voilà de retour dans la compagnie des vivants. Inversion : les péchés sont absous car les morts reviennent aux vivants au lieu que certains vivants rachètent leur conduite en se sacrifiant pour la patrie (« France, fille aînée de l’Eglise »). C’est ainsi que, escadron d’une autre vie, le narrateur et ses revenants quittèrent le cimetière.

« Nous traversâmes la ville
   Et rencontrions souvent
   Des parents des amis qui se joignaient
   A la petite troupe des morts récents
   Tous étaient si gais
   Si charmants si bien portants
   Que bien malin qui aurait pu
   Distinguer les morts des vivants »
   (Apollinaire, La maison des morts)

« Qui aurait pu distinguer les morts des vivants » : Ce qu’il est impossible alors de faire lorsque les morts et les vivants sortent ensemble du cimetière.

« nous traversâmes » : passé simple. Le cortège des morts revenus traverse la ville, défile et grossit du flot 3des parents et des amis qui se joignaient / A la petite troupe des morts récents ». Il y a ainsi une manifestation des morts et des vivants, une sorte de cortège vital.

« la petite troupe des morts récents » : ils ne sont donc pas concernés par l’oubli et la ville est pleine encore de leurs proches, de leurs parents.

« si gais, si charmants, si bien portants » : Ce n’est pas la mort qui contamine la vie, mais le meilleur de la vie (la gaîté, la convivialité, la bonne santé) qui guérit les morts de ce que Jankélévitch appelle la maladie des maladies (cf Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien 3. La volonté de vouloir, Points essais, p.54)

« que bien malin qui » : dans cette contamination heureuse, cette bonne nouvelle du retour de ceux qui furent, du passage du n’être-plus à l’être-de-nouveau, seul le « malin », - celui qui a l’esprit tourné vers le mal -, pourrait établir une distinction entre « ex-morts » et vivants. Cette distinction n’est donc pas souhaitable. Elle s’oppose à la bonne volonté de tous ceux qui sont, cette bonne volonté de l’être rêvée par les croyants. Le narrateur est donc lui aussi contaminé par une euphorie qui tend à l’universel, par la bonne nouvelle de la victoire sur la mort.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 janvier 2009

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