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TINTAMARRE AU GRAND MACABRE
Chez Ghelderode, y a du raffût, du vacarme, du ramdam, du tintouin, du tintamarre :
« Alarme ! Il arrive, il est arrivé ! Qui ? Le fantasmagorant, le coupe-ficelles, le croque-vivants, le désossé, l’histrion des derniers jours, le montreur de cataclysmes,
l’ordonnateur du Grand Raffût, le maître des asticots, le dégonfleur de panses, l’équarisseur fatidique, l’étouffeur, le carbonisateur, le pulvérisateur, l’échaudeur, l’écorcheur, l’émusculateur,
le broyeur… »
(Michel de Ghelderode, La Balade du Grand
Macabre, folio théâtre, p.107)
Ce n’est pas pour annoncer l’arrivée sur scène du groupe Metallica, cette accumulation de sonores substantifs et de périphrases
effarantes, mais le jaillissement du Grand Macabre. Du coup, ça cogne dans la sonorité, ça swingue à la batterie des syllabes.
La séquence rythmique commence d’ailleurs par un cri : « Alarme ! »
Dans les deux premières exclamatives, le son « a » ouvre la bouche quatre fois, relayant l’appel à la vigilance des vifs face à la
survenue de l’égalisateur de toutes choses.
Il est couplé avec le non moins alarmiste
« i ».
C’est le son « a » qui d’ailleurs ouvre le bal accumulatif, avec le mot
« fantasmagorant ».
Rappelons que la fantasmagorie consiste à faire apparaître, par le
truchement d’illusions optiques, spectres, fantômes et toutes ces sortes d’êtres entre l’être-qui-n’est-pas-encore-plus et l’être qui fut.
Ce « a » initial de l’ébahissement à l’idée de l’appareil fantasmagorique du Grand Macabre se nasalise aux syllabes finales de
« fantasmagorant » et de « croque-vivants » (appréciez le jeu de mots sur « croque-morts » - s’il y a des vivants pour « croquer les morts », c’est bien
parce que la mort est un « croque-vivants »).
L’effet rythmique est imparable d’autant plus que les deux occurrences de la nasale « an » sont entrelardées des moins ouvertes sonorités « coupe-ficelles » et
« désossé » de telle manière que on a l’impression d’y entendre, -« an » - « é »-, quelque rythme dominante-tonique.
Elle se résout, la nasale « an », dans le mot « panses » et se dégonfle donc pour
disparaître…
Le son « i », quant à lui, se dissémine dans toute la séquence
(« coupe-ficelles », « croque-vivants », « l’histrion », « cataclysmes », « asticots », « l’équarisseur fatidique », « le
carbonisateur », « le pulvérisateur » et qu’il semble se résoudre dans la semi-consonne [y] de « broyeur », comme si tous les cris des vivants finissaient en effet par
être broyés.
Dans ce genre là de l’accumulation, les finales des mots ont une grande importance puisque ce
sont elles qui donnent le rythme de la séquence et que le spectateur entend le plus résonner à ses oreilles.
Ainsi, après avoir utilisé l’ensemble des voyelles :
- le « a » : « alarme », et la nasale « an » ("fantasmagorant", "croque-vivants")
- le « i » : « arrive », « cataclysmes »
- le « o » et la nasale « on » : « histrion », « asticots »
- le « u » : « Raffût »
C’est la finale
« -eur » (« eu ouvert » + « r ») qui l’emporte avec elle le locuteur dans son chorus affolé.
Une petite note : on trouve dans cette avalanche, le mot « émusculateur ». S’agit-il de dire que le Grand Macabre ôte les muscles des vifs quand il s’en fait
"l’équarisseur fatidique", ou est-ce une coquille pour « émasculateur » ? Je ne sais.
En tout cas, les deux mots sont très proches par leur sonorité.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 février 2009