Partager l'article ! "A L'AUBE ENTRE LES VIVANTS": "A L'AUBE ENTRE LES VIVANTS"NOTE SUR INTERMEZZO DE JEAN GIRAUDOUX (Acte 2, scène sixième) Isabelle s'adresse ...
"A L'AUBE ENTRE LES VIVANTS"
NOTE SUR INTERMEZZO DE JEAN GIRAUDOUX (Acte 2, scène sixième)
Isabelle s'adresse au Spectre.
Isabelle est une fille qui parle aux fantômes. Avec les fantômes.
Ce qu'elle voudrait c'est que le Spectre ne soit pas le seul à rendre visite aux vivants.
Isabelle veut réveiller les morts.
ISABELLE
"Nous avions pensé hier, après tous nos échecs, que ce qui avait le plus de
chance de les alerter, de les émouvoir, d'éveiller ce qui peut être les nerfs d'une ombre, d'un brouillard, ce devait être une espèce de long cri, de longue plainte, uniforme,répétée
longuement."
Isabelle est une rêveuse et imagine dans sa rêverie que l'on pourrait appeler les fantômes à se manifester.
Traditionnellement, c'est le rôle du spiritisme que de mettre en oeuvre le contact entre les vivants et les morts.
Mais Isabelle est originale, aussi originale que la pièce de Giraudoux dont elle est l'héroïne.
Elle n'est pas une toquée, une naïve, une affolée du fantasme, une fofolle à fantômes, une gogo que charlatans de la table tournante et escrocs de l'occulte pourraient manipuler aussi
facilement qu'un lecteur du Da Vinci Code.
Héroïne giraldulcienne, elle ne peut donc qu'imaginer des solutions poétiques à des
problèmes métaphysiques. Ainsi, qui mieux que le Spectre lui-même pourrait appeler ses frères en l'au-delà à se manifester, à manifester leur être au monde ?
"Comme ce cri vrai ou rêvé de locomotive qui nous éveille parfois à l'aube entre les vivants. Ou ce cri des sirènes des paquebots la nuit, dans des estuaires dont les molles méduses elles-mêmes
sont atteintes."
Pousser un cri, pousser une plainte, un long cri, une longue plainte. Voilà ce qui sans doute pourrait "éveiller ce qui peut être les nerfs d'une ombre, d'un brouillard". Il s'agit donc d'agir à
la façon d'un réveil-matin ou d'une sirène d'alarme, la longue vibration d'un gong ou le sifflement de rappel.
L'assonance "on" en signale la longueur nécessaire : ombre, long cri, longue
plainte, longuement. Isabelle compare ce cri au sifflement de la
locomotive à vapeur ou au cri de la sirène des paquebots. Il est à noter que locomotive et paquebot sont deux moyens de transport comme s'il y avait une distance à parcourir entre le monde des
esprits et le monde des vivants, comme si les fantômes, en se réveillant, en se manifestant, étaient des visiteurs étrangers arrivés en gare ou à bon port.
L'expression à l'aube entre les vivants me semble remarquable.
L'aube est un lieu pour les vivants.
Le début du jour, la blancheur, le mot aube rappellent que tout est d'abord page blanche,
attente d'accomplissement.
L'aube est le préliminaire d'un rituel quotidien: sortir du monde clos des songes pour retrouver la société ouverte des vivants.
L'aube prouve.
L'aube est une preuve de la vie consciente.
Est-ce pour cela que nous ne pouvons dissocier, dans notre civilisation judéo-chrétienne,
la lumière blanche de la pureté et la blancheur étincelante de la féérie ?
Patrice
HOUZEAU
Hondeghem,
le 14 avril 2005