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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 09:08

ARMOIRE

 

Comme dans ce roman d'Agatha Christie - roman dont il venait d'achever la lecture, et dont la couverture présentait, sous le nom de l'auteur en capitales d'imprimerie, et sous le titre ("à l'hôtel bertram"), dont l'absence de majuscules témoignait d'une mode qui eut cours dans les années 70, et même, lui semblait-il, jusqu'au début des années 80, mode qui tendait ainsi à ne pas singulariser les noms propres, et à faire des titres et des appellations de simples énoncés, des séquences linguistiques sans autre intérêt que d'être purement fonctionnelles, éloignées de toute humaine vanité, et rapprochées ainsi d'une sorte d'efficacité égalitaire,  au premier plan, le dessin, qui ne semblait pas manquer de précision, et témoignait d'une volonté manifeste de faire réaliste léché, d'une longue main aux ongles vernis, verticale, tenant ce qu'il appellerait une balle - ou fallait-il dire cartouche ? - exactement comme on tient une cigarette, ou un fume-cigarettes - et un fume-cigarettes n'eût pas été incongru, puisqu'il s'agissait d'une  main de femme - placée par le concepteur devant un décor brumeux, presque vu à travers une sorte de rideau fin et transparent, une sorte de nimbe, ou de très fine trame, gris-mauve, d'une façade d'hôtel devant laquelle se tenait un portier - ne dit-on pas chasseur ? -  massif, mauve, statufié semblait-il, sentinelle postée devant une entrée de type hôtel particulier, d'où parvenait une lumière jaune, non pas de l'hôtel lui-même, mais de l'entrée de l'hôtel, cet espace qui, pour les clients, marquait sans doute la frontière entre  l'indifférence de la voie publique et  le confort de l'établissement - comme dans la traduction française de ce roman d'Agatha Christie - traduction dont il se souvenait qu'elle avait été faite par Claire Durivaux, ce qui lui rappelait, à chaque fois qu'il lisait ce prénom, une de ses amies de lycée qui s'appelait Carole et qui méprisait les romans policiers, et surtout les romans à énigmes de la collection Club des Masques, mépris dont il considérait, dans sa fierté mal placée d'adolescent boutonneux, et en dépit des dénégations de Carole qui préférait les livres sérieux, ceux de Proust par exemple, dont les longues phrases l'agaçaient, lui, qui préférait, et de loin, l'efficacité des auteurs de romans noirs américains tels que Raymond Chandler ou James Hadley Chase, qu'il était, lui aussi, l'objet - qu'il  puisse être troublé par une armoire, voilà qui était singulier, non pas tant qu'au cours de sa vie, il n'avait pas déjà été troublé, et bien sûr, à l'âge des premiers émois, par tel ou tel visage de telle ou telle jeune fille - celui de songeuse au visage rond de Carole, mais elle ne fut pas la seule - que la nécessité de passer son baccalauréat, nécessité dont il lui semblait maintenant qu'elle constituait les meilleures années de sa vie, lui avait donné l'occasion de fréquenter aussi assidûment qu'il suivait les cours de ses professeurs, cours qui presque tous l'ennuyaient comme s'il avait été condamné à composer une seule et même phrase pour expliquer quel était l'intérêt historique tout autant que littéraire de La Guerre des Gaules -  mais, à aucun moment, il n'avait été troublé par aucun meuble, quelle que fût sa forme, même lorsque son oncle, sculpteur moderne dont le nom aujourd'hui ne dit plus grand chose, mais qui eut, en son temps, son heure de gloire, lui montrait ses dernières créations - comme la table tamanoir, par exemple, ou le le lit lys, non pas un lit d'où l'on pourrait glisser comme d'une surface trop lisse, mais un lit en forme de fleur royale, ou encore la lampe lapidaire, créations qui faisaient de lui autant un sculpteur moderne de son époque (le surréalisme jetait alors ses derniers feux de girafe enflammée), qu'un hérétique du design, un zigoto, que les créatifs sérieux regardaient avec condescendance, quand ce n'était pas un mépris affiché -, aussi il s'étonnait de son trouble à la vue de cette armoire, qu'il ouvrit, qu'il ne put faire autrement que d'ouvrir, et qui révéla son contenu, une cavalerie de chevaux hennissants, en sang et poussiéreux, aux yeux fous, aux bouches hurlantes, montée par des hussards hallucinés, aux uniformes poussiéreux et sanglants ; ils le traversèrent de part en part, passèrent par la fenêtre, ne revinrent jamais. 

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 novembre 2013

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Published by PATRICE HOUZEAU - dans PHRASES ET FICTIONS
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