26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 09:12

AUTOUR DE LA BONNE DEFUNTE

I) Une poésie de Jules Laforgue.

COMPLAINTE DE LA BONNE DEFUNTE

Elle fuyait par l'avenue,
Je la suivais illuminé,
Ses yeux disaient : "J'ai deviné
Hélas ! que tu m'as reconnue !"

Je la suivis illuminé !
Yeux désolés, bouche ingénue,
Pourquoi l'avais-je reconnue,
Elle, loyal rêve mort-né ?

Yeux trop mûrs, mais bouche ingénue ;
Oeillet blanc, d'azur trop veiné ;
Oh ! oui, rien qu'un rêve mort-né,
Car, défunte elle est devenue.

Gis, oeillet, d'azur trop veiné,
La vie humaine continue
Sans toi, défunte devenue.
- Oh ! je rentrerai sans dîner !

Vrai, je ne l'ai jamais connue.

(Jules Laforgue, Les Complaintes)

II) Note :

Il y a quelque chose du limonaire dans cette poésie... du répétitif aigrelet... c'est dû aux rimes... sans cesse les mêmes au bout de courts vers (des octosyllabes)... puis il y a les mots qui se répétent aussi ("je la suivais illuminé" / "je la suivis illuminé" ; "reconnue" ; "bouche ingénue" "yeux" ; "rêve mort-né" ; "d'azur trop veiné")... ça n'a pas l'air d'être construit tant ça semble négligé ; ça l'est pourtant : à chaque strophe, le premier vers est une variante, une modulation du deuxième vers de la strophe précédente ; même chose pour le troisème vers qui module le quatrième vers du quatrain qui précède... ça tient de la rengaine, de la chanson qui vous quitte pas la tête... on dirait des pensées qui tourneraient autour de la même idée (la vision d'une qu'en fait elle est aussi bien fantôme puisqu'elle est "défunte devenue", style "rêve mort-né") et que le rythme de la marche, le pas vif de l'octosyllabe, mettrait plus ou moins en musique, en cadence cependant qu'elles ont l'air de vouloir toutes jouer leur propre air, les idées qui vous passent par la tête...

III) Expressions plus ou moins cocasses que j'en tire, de sa complainte à Laforgue.

1.
"fuir par l'avenue" : presser le pas dans la ville comme si on pressait le pas dans sa vie. Exemple net de surinterprétation : presser le pas dans la rue n'est pas un indice nécessaire et suffisant d'une manière d'être véloce au monde. Si l'on presse le pas, c'est souvent en réaction (à cause de la pluie, du froid, du retard qu'on a, de quelqu'un que l'on n'a pas envie de voir, etc...) et non pas parce que le pas en nous serait toujours si rapide, plus rapide, trop rapide parfois.

2.
"la suivre illuminé" : s'enthousiasmer, s'exalter, s'exciter à la vue ou à l'idée de quelqu'un. Suivre une idée jusqu'à ce qu'elle devienne aussi fixe qu'insecte épinglé.

3.
"dire des yeux" : parler des regards qui entrecroisent leurs imaginaires lignes, latitudes, longitudes, parallèles et paradoxes, lignes de fuite, de force, de front.

4.
"deviner l'hélas" : deviner du regrettable, percevoir le pas marrant, entrevoir le consternant.
Citation :
En tout il devinait l'hélas et triste et morne.

5.
"être aussi mort que rêve", "être creux comme rêve crevé" : être mort. Être velléitaire. Être ennuyeux.
Citation :
Il pleuvait sur le Nord comme une poussière sur la ville. C'était le genre de chose qui lui rappelait les longues heures d'attente du collège, à écouter pérorer d'obscurs professeurs aussi creux que rêves crevés.

6.
"avoir les yeux trop mûrs" : avoir des yeux si vieux qu'il semble qu'ils pourraient tomber du visage comme fruits de l'arbre. Avoir vu tant de moches choses que l'on en a pour longtemps le regard désolé, hanté de pas joyeux.

7.
"être veiné d'azur" : rêver sans cesse comme si on avait le rêve dans le sang.

8.
"rentrer sans dîner" : ne pas traîner en ville pour s'en retourner plein d'usage et raison à s'maison.
Citation :
Il était aussi seul qu'un hareng saur pendu au plafond. Il rentrait souvent sans dîner ; traversant le bleu qui glissait la ville dans sa poche, il pressait le pas pour se retrouver là où l'on s'avale une boîte de thon en contemplant la télévision.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 26 septembre 2012

 

 

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Published by PATRICE HOUZEAU - dans LE GRAND JULES LAFORGUE
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