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3 septembre 2013 2 03 /09 /septembre /2013 09:27

CE QUE REVELE L'OBSCUR
Notes sur le poème "Le Crépuscule du soir", de Baudelaire, pièce XCV du recueil Les Fleurs du mal.

 

1.
"LE CREPUSCULE DU SOIR

 

Au sujet du titre, quelle remarque pouvez-vous faire ?

 

Le titre "crépuscule du soir" induit qu'il y a un crépuscule du matin. Ce qui ne nous étonne point, qu'il y ait crépuscule au point du jour comme il y a crépuscule au point du soir. Et quand il y a point, il y a tricoti-tricota.

 

2.
"Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l'homme impatient se change en bête fauve."
(vers 1-4)

 

a) Quelle atmosphère induit le premier vers ?

 

L'apparente opposition entre "soir charmant" et "ami du criminel" se réduit dans l'alliance poétique - comprenez créatrice d'atmosphère - de l'enchantement - puisque le soir est plein de charmes - et du mystère - puisque le soir est assez vivant pour être "ami du criminel" et même qu'au vers 2, "il vient comme un complice, à pas de loup".

 

b) Comment se ferme-t-il, le ciel ?

 

Comme une grande bouche, une immense bouche, une bouche infinie, celle de je ne sais dieu, qui se "ferme lentement" et quand elle sera fermée définitivement, ce sera la grande nuit éternelle de la fin des mondes.
Sinon, il "se ferme lentement comme une grande alcôve", mais l'humain n'y dort point, puisqu'il est "impatient", et un poil loup-garou sans doute, vu qu'il "se change en bête fauve."

 

3.
"Ô soir, aimable soir, désiré par celui
Dont les bras, sans mentir, peuvent dire : Aujourd'hui
Nous avons travaillé ! - C'est le soir qui soulage
Les esprits que dévore une douleur sauvage,
Le savant obstiné dont le front s'alourdit,
Et l'ouvrier courbé qui regagne son lit."
(vers 5-10)

 

a) Par qui est-il "désiré", le soir ?

 

Par la tête et les jambes.

 

b) Quel réseau de connotations pouvez-vous relever dans ces six vers ?

 

L'occupation fait désirer le soir, le rend "aimable". L'occupation par le travail (cf "aujourd'hui nous avons travaillé" ; "le savant obstiné" ; "l'ouvrier courbé") mais aussi celle de la douleur, qui obsède (cf "les esprits que dévore une douleur sauvage").

 

c) Analysez le rythme du vers 6.

 

Ce vers confirme le rythme ternaire initié au vers 5 et qui domine d'ailleurs ces six vers :
"Ô soir, / aimable soir, / désiré / par celui
Dont les bras, / sans mentir, / peuvent di- / -re : Aujourd'hui
Nous avons / travaillé ! / - C'est le soir / qui soulage
Les esprits / que dévo - / - re une douleur / sauvage,
Le savant / obstiné / dont le front / s'alourdit,
Et l'ouvri- / -er courbé / qui rega - / -gne son lit."

On peut y noter aussi, dans ce vers 6, l'assonance "i / ui" qui marque les accents 6, 9 et 12 de l'alexandrin ("sans mentir,/ peuvent di - / -re : Aujourd'hui"). Plainte de l'exténué peut-être. Ou alors, c'est le cri de celui qui pousse des "i", la nuit, dans les soupirs. Notons cette bizarrerie de faire parler des "bras". Des bras qui parlent, voilà qui épate. Peut faire penser aux tatouages qui sont, si l'on veut, jactances de peau. Mais tout de même, des bras qui causent, c'est bien curieux.

 

4.
"Cependant des démons malsains dans l'atmosphère
S'éveillent lourdement, comme des gens d'affaire,
Et cognent en volant les volets et l'auvent."
(vers 11-13)

 

En quoi les vers 11 à 13 sont-ils remarquables ?

 

Enigmatiques, ces trois vers, qui, dans le paysage familier des gens fatigués, introduit l'onirie de "démons malsains", le sifflement de leur forme indistincte ("cependant" ; "malsains dans l'atmosphère" ; "s'éveillent"), perturbent la régularité du rythme ternaire (cf l'épithète "malsains" qui empêche de marquer la césure après le mot "démons"), font penser à ces chauve-souris du spleen, cf Les Fleurs du mal, pièce LXXVIII :
"Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se gognant la tête à des plafonds pourris"
(Spleen, vers 5-8)
Ce qui fait que si ces trois vers sont énigmatiques, il sont comiques aussi, évoquant la maladresse supposée des chauve-souris, lesquelles n'y voient goutte et sont comparées à des "qui s'éveillent lourdement gens d'affaire".

 

5.
"Et cognent en volant les volets et l'auvent.
A travers les lueurs que tourmente le vent"
(vers 13-14)

 

Analysez les sonorités des vers 13 et 14.

 

L'assonance "o" qui parcourt le vers 13, comme une sorte d'écho aux coups que font les "démons malsains" en se cognant partout, l'alternance des consonnes "l" et "v" ("volant" ; "volets" ; "l'auvent" ; "à travers les lueurs" ; "le vent"), l'assonance "an" ("en volant" ; "auvent" ; "tourmente le vent"), le léger écho de la consonne "t" ("travers", "tourmente"), la modulation "travers / lueurs" : autant de traits d'une scène de nuit, une rue sombre et pleine de vent, aux lumières flottantes, aux esprits flottants.

 

6.
"A travers les lueurs que tourmente le vent
La Prostitution s'allume dans les rues ;
Comme une fourmilière elle ouvre ses issues ;
Partout elle se fraye un occulte chemin,
Ainsi que l'ennemi qui tente un coup de main ;
Elle remue au sein de la cité de fange
Comme un ver qui dérobe à l'Homme ce qu'il mange."
(vers 14 à 20)

 

Quoi donc qui "s'allume dans les rues" ?

 

C'est "La Prostitution". Une entité fourmillante, la "Prostitution", hyperactive, souterraine, tentaculaire (cf "elle ouvre ses issues" et  puis "elle remue"), sournoise et secrète (cf "elle se fraye un occulte chemin"), adverse et inhumaine, animale (cf "fourmilière", un "ennemi qui tente un coup de main" ; "un ver qui dérobe à l'Homme ce qu'il mange"), et glauque qui grouille "au sein de la cité de fange". Le mot sans doute désigne le commerce du sexe, mais c'est aussi la matière même de la nuit humaine qui est ainsi révélée.

 

7.
"On entend çà et là les cuisines siffler,
Les théâtres glapir, les orchestres ronfler ;
Les tables d'hôte, dont le jeu fait les délices,
S'emplissent de catins et d'escrocs, leurs complices,
Et les voleurs qui n'ont ni trêve ni merci,
Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,
Et forcer doucement les portes et les caisses
Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses."
(vers 21-28)

 

a) En quoi le rythme des vers 21 et 22 est-il intéressant ?

 

Rythme ternaire. Les finales des mots "cuisines", "théâtres", "orchestres" soulignent l'attaque des infinitifs "siffler", "glapir", ronfler". Cette houle régulière suggère les modulations des sons dans l'air, modulations que traduisent aussi assonances et redoublements de sons : "On / ronfler" ; "entend" ; "çà et là ; théâtres glapir ; " ; "cuisines siffler / glapir". Jeu d'échos traversé par la neutralité de l'article "les" et ponctué par la rime "siffler / ronfler".

 

b) De quoi "s'emplissent les tables d'hôte" ?

 

Les tables d'hôte s'emplissent de la rime "délices / s'emplissent / complices". Le vers se fait ainsi susurrant, traînant et allusif.

 

c) Pour quelle raison, selon le narrateur baudelairien, les voleurs volent-ils ?

 

Je dis narrateur baudelairien, et non Baudelaire : la poésie est une fiction à laquelle le poète prend part et où la pensée ne peut, par définition, qu'être subjective. Ici, les raisons qu'il donne aux actions des voleurs vont de soi puisqu'il s'agit de vivre et vêtir. Du reste, le vol est un "travail" lui aussi, un travail qui demande assez de maîtrise pour "forcer doucement les portes et les caisses".

 

8.
"Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment,
Et ferme ton oreille à ce rugissement."
(vers 29-30)

 

Que veut-il qu'elle fasse, son âme ?

 

Qu'elle se "recueille" - quel drôle de verbe français, qui suppose que l'on se reprenne soi-même, que l'on se rentre en dedans, que l'on se ferme son oreille, que l'on se coquillage - d'autant qu'en l'occurence, tout se condense dans l'intensité de la métaphore. Le paysage nocturne rugit et ce rugissement répond à la métamorphose de l'homme du vers 4, l'impatient qui se change en bête fauve.

 

9.
"C'est l'heure où les douleurs des malades s'aigrissent !
La sombre Nuit les prend à la gorge ; ils finissent
Leur destinée et vont vers le gouffre commun ;
L'hôpital se remplit de leurs soupirs. - Plus d'un
Ne viendra plus chercher la soupe parfumée,
Au coin du feu, le soir, auprès d'une âme aimée."
(vers 31 à 36)

 

a) Que permet au narrateur la décision qu'il prend de se recueillir ?

 

En fermant l'oreille au rugissement de la bête fauve qui tracasse la caboche de l'humain "impatient", ainsi qu'aux grondements, glapissements et sifflements de l'humaine bestialité, qui semble l'appeler à sortir de chez lui pour se mêler à la Prostitution qui court les rues, le narrateur n'en médite pas moins pour autant, mais ce sont maintenant les mourants qui occupent sa pensée. La Nuit dès lors devient l'étrangleuse des malades (cf "La sombre Nuit les prend à la gorge"), celle qui aigrit les douleurs et remplit "le gouffre commun".

 

b) En quoi l'expression "gouffre commun" est-elle particulièrement signifiante ?

 

En rappelant que la mort est le lot de tous, l'expression rend plus mélancolique encore la lucidité du discours, puisque le narrateur signifie ainsi qu'il est, lui aussi, voué au gouffre.

 

c) Quel est le tableau évoqué par les vers 35 et 36 ?

 

Les vers 35 et 36 décrivent l'univers réconfortant du foyer, celui que l'on retrouve, en filigrane, sur le ton du regret, dans la pièce C des Fleurs du mal :
"Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver"
(vers 4 à 14)

 

10.
"Encore la plupart n'ont-ils jamais connu
La douceur du foyer et n'ont jamais vécu !"
(vers 37-38)

 

Quel effet produisent les deux derniers vers du poème ?

 

Ces deux derniers vers expriment la pitié du narrateur pour les déclassés, les exclus, les hors-la-vie, les spectres vivants des rues, ceux qui vivent sans vivre, les stagnants, ce que le marxisme appelle le "lumpenproletariat" (le "prolétariat en haillons"), ceux qui sont à la marge de la marge. Ils achèvent ainsi une méditation sur la mélancolie du soir qui tombe sur la ville, mais aussi sur ce gouffre des âmes que, paradoxalement, cette obscurité éclaire.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 3 septembre 2013.

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Published by PATRICE HOUZEAU - dans BAUDELAIRE
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