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CONSIDERATIONS EN VRAC MAIS NEANMOINS SUR SAN-ANTONIO
Surf.
« laisser surfer son regard » : cf San-Antonio, Bouge ton pied que je voie la
mer, Fleuve Noir, n°109, p.117 : « Le menton en équilibre sur ses deux mains superposées, elle laisse surfer son regard sur la vague toute
proche. »
C’est que, la plupart du temps qu’on vit, nous autres, on le laisse, le regard, surfer à la
surface des choses, mer arrêtée, océan stoppé d’une manière tellement dénotée qu’il en est devenu, le paysage, à force des choses, familier et ennuyeux comme une prose de sous-préfet, l’étrangeté
radicale qu’on voit même plus, que pourtant elle grouille de méduses médusantes, de vouivres évidentes comme l’énigme, de couteaux cachés, de fantômes d’âmes… mais que si jamais vous y pensez,
soudain, à ces choses derrière les choses, à cet être sous les masques, alors, ou bien vous devenez écrivain, peintre, moine bourru, ou bien vous finissez alcoolo maboule, assotté des esprits,
agité du bocal à concepts, éligible…
Bombardé.
« Je suis bombardé de petits coups de théâtre. »
(San-Antonio, Bouge ton pied que je voie la mer, p.90).
Ce qui constitue un alexandrin fort expressif. Ainsi, à l’instar d’un vulgaire ministre de l’agriculture que des pas contents paysans bombardent de tomates bien mûres et autres
fruits et légumes variables selon la saison et le degré de foutage de gueule administrativo-financier, le commissaire San-Antonio, bien plus distingué, bien moins au ras des champs (et des
villes), est un être « bombardé de petits coups de théâtre », figurine épinglée par les mille petites encoches de l’énigme, épaté sempiternel, assidu sidéré de la vie mystérieuse des
mots.
Saint Trou.
Selon San-Antonio, Saint Trou est un saint « dont la fête ne tombe pas ce jour-là, mais
sur un os. » (Tout le plaisir est pour moi, Fleuve Noir, S.A. 9, pp 11-12). Saint sans jour donc, saint à l’ombre certes, mais saint avec relique (l’os sur lequel on tombe
fatal).
La datation des saints revient d’ailleurs à dater des ossements dont la collection constitue sans
doute le plus bizarroïde mécano qui se puisse être, et d’où l’on peut légitimement conjecturer, qu’en effet, les saints, ainsi que leurs saintes cousines, n’étaient vraiment pas des humains
ordinaires.
Hard-boiled.
« La ville immense est étalée autour de moi. Je la sens qui grouille, hostile, avec ses
assassins, ses filles, ses flics effrayés. » (San-Antonio, Bas les pattes, Fleuve Noir, S.A. 51, p.116).
Parfois, dans le style hard-boiled des romans à détectives privés et imperméables, qu’il taille ses phrases, le San-Antonio/Frédéric Dard. Ici, c’est des States qu’il
s’agit, des Amériques du Nord dans leur dimension méga-urbaine, horizontale, « étalée » vue d’en haut, de la « fenêtre » d’où San-Antonio non pas seulement
voit la ville, mais la pressent, la ressent, la devine territoire « hostile », terrain miné.
Du coup, pas drôle qu’c’est ; en tout cas, pas si drôle, mais bougrement bien dit.
Angliche.
Comme le souligne le commissaire San-Antonio en ouverture d’une deuxième partie in Bas les
pattes (Fleuve Noir, S.A. 51), le monde est plein « de mecs d’ailleurs parlant anglais », ce qui, outre le fait que pour une poutre en langues étrangères comme moi, c’est toujours
assez vexant, cette propension qu’ont les hexophones à causer d’autres langues que la mienne et que je pige pas plus que le reste, ce qui donc m’entraîne à penser que voyager, c’est de plus en
plus souvent accepter de se déplacer dans une langue utilitaire, une langue de mode d’emploi, de prospectus, de chanson sotte, une langue plus ou moins bien parlée et qui tend à réduire le
langage à une pure situation de communication.
D’où mon goût pour le français barré baroque des
San-Antonio ; d’où itou que je voyage peu.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 octobre 2009