1.
"S'étendant sur les côtés du cimetière
La maison des morts l'encadrait comme un cloître
A l'intérieur de ses vitrines
Pareilles à celles des boutiques de modes
Au lieu de sourire debout
Les mannequins grimaçaient pour l'éternité"
(Apollinaire, Alcools, La maison des morts)
2.
La première strophe de La maison des morts fait, dans la petite énigme de l'étrangeté d'un lieu - un lieu comparable à une boutique de mode - grimacer des mannequins pour
l'éternité : l'effet visuel est assez fort pour que la pensée s'attarde à cette évocation quasi surréaliste de ces mannequins grimaçants.
3.
La mode - la seule qui importe, celle des grands stylistes - est une forme de dédain de la mort. Elle ne fait que passer, mais revient sans cesse. Elle ne cède pas.
4.
L'imparfait "grimaçaient" est actualisé par l'absolu de l'éternité. Où que vous alliez, les mannequins grimacent, et les gens dont vous vous souvenez restent présents - même s'ils ont, eux aussi,
rejoint la compagnie des grimaçants - et passent dans votre mémoire comme ils passaient dans la rue du temps où vous les hantiez.
5.
"Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours
J'étais entré pour la première fois et par hasard
Dans ce cimetière presque désert
Et je claquais des dents
Devant toute cette bourgeoisie
Exposée et vêtue le mieux possible
En attendant la sépulture"
(Apollinaire, La maison des morts)
6.
La deuxième strophe met en scène un narrateur claquant des dents. Une spécificité du vivant de claquer des dents, alors que les têtes de mort, des dents, n'en claquent plus, sauf dans
l'imaginaire.
7.
Est-ce par hasard que l'on se retrouve dans le presque désert?
8.
Pourquoi le narrateur claquait-il des dents ? Après tout, un cimetière est un lieu plutôt reposant, un lieu où l'atrabilaire genre ma pomme peut fuir les vivants si exigeants, un lieu de
recueillement et de paix. Mais autre chose est le spectacle de "toute cette bourgeoisie / Exposée et vêtue le mieux possible / En attendant la sépulture". Cette mise en scène peut rappeler la
vanité des vivants qui ne s'agitent, ne commercent, ne s'enrichissent que pour retourner à la terre et pour que ceux qui en hériteront, à leur tour, rentrent dans la généalogie.
9.
Qu'ils soient vêtus le mieux possible ajoute à l'étrangeté de cette maison des morts. C'est pourtant un rituel habituel : on habille les défunts le plus correctement possible, puisqu'ils
vont être une dernière fois salués par les vivants, et c'est justement ce rituel de la toilette des morts qui rappelle combien la mort est présente.
10.
Que les êtres que je croise soient constitués d'organes appelés à pourrir, et qui sécrètent, et qui suintent, et qui sentent, voilà qui est, quand on y pense, assez dégoûtant. Que je puisse
éprouver du désir pour l'un ou l'autre de ces corps est certes naturel, mais profondément stupide. Qu'en plus s'y mêle l'affectif, et franchement, cela devient ridicule, mais si humain, si
nécessairement humain.
11.
"Soudain
Rapide comme ma mémoire
Les yeux se rallumèrent
De cellule vitrée en cellule vitrée
Le ciel se peupla d'une apocalypse
Vivace
Et la terre plate à l'infini
Comme avant Galilée
Se couvrit de mille mythologies immobiles
Un ange en diamant brisa toutes les vitrines
Et les morts m'accostèrent
Avec des mines de l'autre monde"
(Apollinaire, La maison des morts)
12.
La troisième strophe commence par l'évocation d'un événement fantastique. C'est que leurs yeux, aux mannequins grimaçants, se rallumèrent. Cette animation étonnante, à de l'impulsion
qu'elle semble due, genre allumage électrique, énergie étrangement vitale, yeux dans la fenêtre de Suspiria. Drôles de moines morts dans leur comme un cloître aux cellules
vitrées. Les voilà dans le soudain, dans l'irruption du fait brut, et cela aussi rapidement que la mémoire ranime un visage.
13.
Le soudain et le vivace animent cette strophe, en font une fantasmagorie où la terre, soudain, est plate à l'infini, comme elle est plate dans les peintures où prennent position
figures énigmatiques, jockeys perdus, arcades vides, vifs palais, lointains horizons. Cette "plate à l'infini", la voici qui se couvrit de mille mythologies immobiles, c'est-à-dire droites
comme des i, ou courbes peut-être, ou polygones, cri avant le cri, celui des vitrines brisées par un ange en diamant.
14.
Ma pomme aussi, les autres, parfois, l'accostent avec des mines d'unautre monde.