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DE LA COMPAGNIE DES CRÂNES

1.
"Un grillon solitaire, en son cri-cri sonore"
(Jules Laforgue, Intérieur)
Le grillon alors tout entier dans ce cri-cri sonore, comme un jazzman dans son improvisation, cependant que le chanteur peut chanter en pensant à autre chose. Je me demande si l'on peut improviser en pensant à autre chose. Remarquez qu'une suite de clichés ne nécessite sans doute qu'habitude et expérience. Tout dépend de ce que l'on appelle improviser.

2.
"Son vaste miaulement de vieux roi qui s'ennuie !"
(Laforgue, Soleil couchant)
Un lion est ici évoqué, qui fait écho au "roi sans divertissement" des Pensées de Pascal ("qu'on laisse un roi tout seul, sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l'esprit, sans compagnie, penser à lui tout à loisir ; et l'on verra qu'un roi sans divertissement est un homme plein de misères." Pensées, éd. Brunschicg, 142). Vous me direz que le lion n'est point humain, et vous aurez raison. Mais tout de même, qu'est-ce qu'il s'ennuie et que le voilà ravalé, le lion, au miaulement des gouttières ! Par goût des oxymores, son "miaulement" est "vaste" : c'est amusant. L'encagé à crinière, un "bourgeois" le "taquine avec son parapluie". C'est qu'en voilà de l'épatant, pour un bourgeois, de s'amuser à rabaisser le noble, de tourner en dérision le baron rugissant rabaissé au rang de greffier en cage.

3.
"Mon frère ! - où vivais-tu ? dans quel siècle ? Comment ?"
(Laforgue, A un crâne qui n'avait plus sa mâchoire inférieure)
C'est que nous sommes de la Compagnie des Crânes. Nous autres, nos frères, ce sont les crânes ; nos soeurs, ce sont les crânes. Il faut se l'avouer - et crânement, s'il vous plaît - c'est tout de même en crâne que nous sommes le plus longtemps.

4.
"Blancs enfants de choeur de la Lune,
Et lunologues éminents"
(Laforgue, Pierrots, V)
Lunologie : science des rêveurs, des rêvasseurs, des rêve-à-ma-soeur (elle n'existe pas), des plume-la-lune, des esprits ailleurs, des présents si l'on veut, des dispersés, des traversés, des éparpillés, des auteurs d'aphorismes - c'est si court, un aphorisme, que ça en laisse du temps pour songer des si à mettre quatre chemins dans une guitare.

5.
"C'est l'existence des passants...
Oh ! tant d'histoires personnelles !..."
(Laforgue, Complainte des crépuscules célibataires)
C'est qu'c'en plein la rue, de l'existence, de l'inédit roman, du fabuleux opéra rendu rengaine, du crime caché que si ça se trouve, on en croise un tous les matins, d'assassin, qui va acheter son journal et ses croissants avec du secret plein la cafetière, un bonhomme à la Simenon : les passants, des sphinx monotones d'où jaillit parfois l'éclat d'un regard, l'éclair d'un croc.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 8 mai 2012.

 

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