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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 17:08

IL EST QUE J'AIME ECRIRE

 

1.
"Et s'est montré vivant aux infernales ombres"
(Racine, Phèdre, II,1, v.386 [Ismène à Aricie])

 

Et le gaillard pas épouvanté, il s'est - était-il bourré qu'il a ainsi montré sa fraise de vivant incrédule à ceux d'en bas, aux âmes qui flottent sur l'autre rivage, ces infernales d'une autre éternité, ces ombres sans chair, sans visage et sans nom ?

 

2.
"On ne voit point deux fois le rivage des morts"
(Racine, Phèdre, II, 5, v.623 [Phèdre à Hippolyte])

 

On ne batifole pas ainsi là-bas; on ne part pas là-bas en goguette; on n'y voit rien de drôle. Je mettrai, moi, un point final à vos fantaisies, ô mes yeux ! Deux zigotos ne vont pas deux fois me rouler dans leur regard. Le lointain étrange n'est pas pour vous. Le rivage aux ombres, vous n'irez plus ! Des reflets sombres vous en restent. Les morts, c'est pas un spectacle.

 

3.
D'où me vient cette tristesse étrange ? Le plus curieux étant que je ne suis point triste... Ah le prestige du triste en poésie !C'est qu'il y en eut, des comiques à larmoyades existentielles, des auteurs à vous mettre dans l'être de ce confus dont on fait des confitures de cafard... D'où me vient cette tristesse étrange ? - De la vaine vie ? De mes amours mortes ? De la pérennité du n'importe quoi dont on cause ? Du grand tourment de ce monde ? Non, du fatras plutôt, du foutoir dans ma bibliothèque !

 

4.
Ce qu'on en écrit des bêtises quand on écrit ! Qu'on le sait bien ! Qu'on se dit : "Pourquoi ça l'ai-je écrit ?" C'est stupide; c'est puéril; ça ne fait pas avancer les choses d'un iota; ça ne donne rien que le plaisir de s'être épanché; c'est qu'une chose inutile, que ça vous fait une image de prétentieux, de personnalité incomplète, qui a besoin de sa béquille de syllabes, de sa jambe de papier... Ce qu'on en écrit de bêtises quand on écrit ! Qu'on le sait bien ! Qu'on se dit : "Il est que j'aime écrire, alors tant pis !".

 

5.
"C'était un songe, oh ! oui, tu n'as jamais été !"
(Jules Laforgue, Marche funèbre pour la mort de la terre)

 

C'était quoi toute cette agitation ? - Un rien, même pas une seconde... Songe, songe, tu ne fus jamais que songe... Oh ! tu y as bien cru pourtant ! Si réel, oui, si réel, que ça avait l'air le réel ! Tu as fait ton même pas temps...Tu n'as même pas vu que les choses s'échappaient... Jamais tu n'as vu les choses telles qu'elles sont... tu as été la dupe de l'être.

 

6.
"Je voudrais écouter toujours ce cor de chasse!"
(Jules Laforgue, Complainte des formalités nuptiales [Elle])

 

Je ne veux pas aller au restaurant... Je voudrais plutôt écouter encore, écouter toujours cette musique de cor... Toujours cette musique de cor me hante... Ce cor m'enchante comme la sirène le marin... Ce cor lointain, que je suis la seule à entendre... Ce cor de là-bas, ce cor qui revient d'une chasse à courre dans le passé.

 

7.
"On vient de se lever. Les sueurs de la nuit"
(Jules Laforgue, Intérieur)

 

On a dormi longtemps (ou pas); on vient d'émerger, tout fripé d'son âge; on vient d'se tirer des draps : c'est qu'il faut driiin se lever, se lever, se laver, déjeuner puis aller travailler. Les heures passent vite ; en été les sueurs, en hiver les froideurs; de la pluie en automne, de la pluie au printemps. La vie passe ainsi, la nuit aussi; on a dormi longtemps (ou pas).

 

8.
Dès qu'il fut mort, Mazarin, le 9 mars 1661, le lendemain même ai je lu - c'est qu'il n'a pas tardé, le jeune roi Louis XIV - il a 23 ans alors - le jeune soleil dansant, le roi que la fronde avait failli abattre - annonce - et quand le roi parle, n'est-ce pas... -que j'aime vos beaux yeux, ô belle d'hier, car le vert est une belle couleur oculaire, vraiment ! (1) le ministre donc - je vais me servir un café tiens, et non, je ne pense pas que la crise soit finie (2) - il ne sera, je l'imagine bien sous son grand chapeau, car pas nue-tête qu'il est, dans le film Louis Enfant-Roi, pas remplacé qu'il sera le ministre, et voilà.

 

Notes :
(1) Non, Louis XIV n'a pas annoncé ça puisque c'est moi qui le dis maintenant. Pourquoi ? Parce que j'en ai envie, voilà.
(2) Louis XIV n'a pas dit ça non plus. Y a-t-il seulement pensé ?

 

9.
Une fois que l'on bien assimilé, ça, une fois qu'on a pigé, intégré, qu'on l'a dans la tête, la vérité, on n'a plus qu'à en tirer la conclusion que, puisqu'on a compris qu'on est condamné à être seul - le secret, c'est ça, qu'il vaut mieux pas compter sur la présence; ce serait s'éberluer, s'illusionner, que de croire en la présence - vaudrait mieux crever, mais on n'en a pas le courage, pas l'envie, et sur cette idée qu'on reste là, à contempler l'heure qui passe, qui égrène ses minutes de solitude.

 

10.
La procrastination est une manière d'esquiver "le vertige des moyens" (est-ce une expression sartrienne ?). En effet, on a souvent l'impression que si l'on fait cette chose (que, du reste, l'on doit faire), cela entraînera fatalement une foule de petites choses à faire (sans compter les imprévus), lesquelles  induiront tant d'autres petites choses à faire que, soudain, vous regardez le futur de ce que vous avez à faire comme une source d'enquiquinements assez certaine pour que vous ayez envie de rester là, à fumer, à boire du café, à penser à Marcel Proust, ou à l'endroit où vous avez bien pu ranger ce fichu papier.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 novembre 2013

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Published by PATRICE HOUZEAU - dans FANTAISIES SPECULATIVES
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