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PAR SES PROPRES CHEVAUX

1.
"Et dans quels lieux, Seigneur, l'allez vous donc chercher ?"
(Racine, Phèdre, I, 1, v.8 [Théramène])
Théramène souligne ainsi, à l'usage du prince, l'indétermination du lieu d'être de l'absent mystérieux. Hippolyte veut partir à la recherche de son père, le roi Thésée. Mais où aller chercher qui se trouve nulle part ? A réel indécis, grand imaginaire. L'être se fait alors radicalement présent, puisque son existence s'est faite énigme.

2.
L'être est plus présent que l'existence. Il nous colle à la peau. Il s'est insinué dans nos neurones. Il agit en nous façon fantôme. Nous vivons avec des fantasmes que nous nourrissons de pâtés de syllabes. Pendant ce temps-là, le référent de tout ça continue sa vie, ailleurs, avec ses propres spectres, ses propres chimères.

3.
"Qui sait même, qui sait si le roi votre père
Veut que de son absence on sache le mystère ?"
(Racine, Phèdre, I, 1, v. 17-18 [Théramène])
Géographie mentale : il y a des lieux que nous aimerions revoir, et des lieux que nous préférons éviter. Une grande partie de notre géographie est affective, y compris dans nos destinations. Il y a sans doute des gens pour qui le monde entier est une prison, et d'autres pour qui la liberté se trouve dans la ville d'à-côté.
L'absent que l'on cherche fait mystère. Son être s'en trouve singuliérement plus aigu, et hante non seulement la mémoire, mais aussi la géographie.

4.
"Et je fuirai ces lieux que je n'ose plus voir."
(Racine, Phèdre, I, 1, v. 28 [Hyppolite])
Hippolyte ou la tentation de la fuite. Son père part et revient. On dit même qu'il a séjourné aux Enfers. Hyppolite ne reviendra pas. L'ailleurs le bouffera.

5.
Hippolyte meurt à l'acte V, "traîné par les chevaux que sa main a nourris" (V, 6, vers 1548), bourrins affolés par le feu, le sang et la fumée qu'un "monstre furieux" leur a jetés de sa "gueule enflammée". L'ailleurs dragon l'a bouffé, le beau prince, rapport à ce que, quoi qu'ils fassent, les tragiques tiennent, à notre usage, leur rôle de bouffons du fatum.

6.
La malédiction des tragiques n'est pas dans leur ascendance à soucis, elle est dans leur propre langue. Plus que dans la diachronie de la catastrophe et de ses conséquences, c'est dans la synchronie des paroles que se débat le personnage. Coincé dans son lexique comme un fantôme sur une scène de crime, il finit par être emporté par lui comme fut le prince Hippolyte traîné par ses propres chevaux.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 mars 2012

 

 

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