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29 août 2013 4 29 /08 /août /2013 02:17

SUR UN BANC DEVANT L'HERBE

 

1.
Ce que fabriquent les chansons, de la nostalgie, et ce que fabrique la nostalgie, le regret de n'avoir pas pu, ou de n'avoir pas su.

 

2.
La chanson populaire donne un son à l'air du temps. Sa production en série et sa reproductibilité la voue au rappel, à la nostalgie. Ainsi, on la vend aussi bien aux jeunes gens qu'aux gens qui furent jeunes.

 

3.
Le regret de son passé est sans doute un indice sûr de vieillissement. Je dois être très vieux alors, plus vieux encore qu'on ne le dit. Ou alors, c'est que l'être nostalgique obéit à une stratégie d'évitement de son présent, lequel est, par définition, cet espace incertain qui se décide soudain pour s'abolir dans l'immédiat.

 

4.
La condescendance de ce collègue : "Je lis quelquefois ton blog ; tes articles sont amusants". Et comme il s'est rué pour me proposer un projet ! Ne sait-il pas encore, depuis le temps, comme cela m'est pénible d'être contraint à la vulgarité du "projet", moi qu'un seigneur habita jadis.

 

5.
J'aime vraiment ça la chanson populaire. C'est très bien fait, ça, souvent, la chanson populaire. Elles vous disent les rêves des gens, les chansons populaires. Pas ce que sont les gens, non - il faut être prétentieux comme un sociologue pour prétendre dire ce que sont les gens - mais l'étoffe de leurs rêves, certainement, et ce à quoi ils renoncent.

 

6.
Les choses ne sont pas toujours comme on les imagine. La plupart du temps, le réel conserve l'avantage de la surprise.

 

7.
L'étrange lucarne est pleine de morts qui continuent à remuer. La technique a réussi à mêler les talents des morts à ceux des vivants. Il n'est pas vrai que nous vivons dans l'éternel présent, nous vivons dans l'éternel retour d'un passé que nous appelons présent. Et cet éternel retour, nous le ruminons, dans ce carré d'espace où nous vivons de manière à ne pas mourir trop vite.

 

8.
Quelqu'un de bien élevé n'écrit pas. Quelqu'un de bien élevé gagne de l'argent, et élève des enfants bien élevés qui n'écriront que si cela leur rapporte quelque prospérité. Je n'en démords pas de mon os, il faut être drôlement mal élevé pour écrire. C'est à cela aussi que je dois ma réputation de rustre. Il est vrai que je ne demande à être excusé que si je ne puis faire autrement ; et il est vrai que le talent des autres me surprend toujours.

 

9.
Je n'ai jamais trop apprécié la réputation d'ivrogne que certains ont cru malin de me faire. Moi qui n'aime rien tant que la lucidité et la belle logique. Et s'il m'est arrivé de boire, c'était presque toujours parce que je ne pouvais faire autrement que de supporter l'insipide présence de gens qui, parfois, ont la naïveté de me trouver sympathique. De fait, il est inutile de m'inviter à quoi que ce soit. Si j'ai la faiblesse d'accepter, en vertu de ce que j'ai écrit quelques lignes plus tôt, il est fort à parier que je vais boire plus qu'il n'est nécessaire pour passer pour un bon vivant.

 

10.
"Bon vivant" : quelle expression stupide ! Comme si ça pouvait exister, ça, des vivants qui soient bons.

 

11.
Je mourrai au dernier verre, mais, comme de toute façon elle aura sonné la cloche.

 

12.
Il m'arrive de contempler un carré d'herbe et de me dire que la mort, ce sera l'impossibilité absolue désormais de pouvoir me trouver sur un banc devant un carré d'herbe ; et même, ce carré d'herbe, je serai dessous ; et, sur le banc, quelqu'un d'autre, qui ignorera que je fus.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 29 août 2013

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