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11 juin 2013 2 11 /06 /juin /2013 21:08

TROISIEME OEIL

 

1.
J'aime bien l'atmosphère du poème Serres chaudes de Max Jacob (in Max Jacob, Derniers poèmes en vers et en prose, Poésie/Gallimard n°160). Les propositions se suivent sans que l'empire de la logique y fourre ses liens, ses bracelets, ses menottes. C'est aussi beau et aussi clair qu'un tableau de jungle douce fréquentée par une indienne et son divan. Ainsi, Sur la margelle du puits / la main se pose, et il y a ce vers qui donne à rêver : On a marché dans les feuillages tropicaux. Certes, le cadran solaire marque l'heure, et pourtant le narrateur se demande quelle heure est-il ? Il y a aussi l'ombre du saule qui frémit sur le voilier dans le port. Quel est donc ce lieu ? Quel est donc ce temps ? Quelle est cette princesse qui revient de l'hôpital ?

 

2.
"je me voudrais gothique et ne suis qu'en sabots."
(Max Jacob, Confession de l'auteur. - Son portrait en crabe)

 

Je vas donc vous danser une bourrée.

 

3.
"Encor le Dieu ! mais sans décor."
(Max Jacob, ... M'en détortille)

 

L'Eglise s'étant dissoute dans la lame d'un couteau dont le manche a été dérobé par quelque logique démon, il ne resta plus que Dieu, seul, nu, désert.

 

4.
"je vois le lys profond, la rose qui succombe"
(Max Jacob, Devant une colonne blanche d'église)

 

Comme on voit des choses dans les choses, miroirs qui s'ouvrent à l'infini sur d'autres miroirs, et des dames à la licorne dans les lys, et des morts parmi les roses.

 

5.
"Oh ! je voudrais m'étirer comme un arbre."
(Max Jacob, La Terre)

 

Ainsi, je me dénouerai, je me délierai les feuillées, puis je m'élancerai dans la plaine, à l'appel de la forêt.

 

6.
"Moi je ne vois le printemps que par un télescope, un microscope."
(Max Jacob, Les Saisons)

 

Quelle idée aussi d'aller passer avril sur Mars.

 

7.
"Aujourd'hui, je ne vois les villes que comme un dessin à la plume ou un rideau de fils noirs."
(Max Jacob, Aujourd'hui je ne vois les villes...)

 

C'est ainsi que l'on regarde avec son troisième oeil, celui du dessinateur, celui qui se représente, se figure, s'illustre, se dépayse.

 

8.
"le moment du vide ! et Dieu reviendra."
(Max Jacob, Ballade du perpétuel miracle)

 

C'est qu'il a horreur du vide aussi, le Créateur ! Faut le remplir tout ce vide à deux pattes qui s'agite et soliloque ses paniques.

 

9.
Et l'atmosphère de La Folie de Roland, épatant poème sur le fieffé fou qui, comme s'il était un géant, Roland, géant de vent, va

 

"Arrachant les forêts et dépeçant les lions,
enjambant les détroits et soulevant les dunes"

 

ne recouvre la raison "qu'au pays de Lune / et sur les ailes d'un griffon", comme si c'était aussi par l'absurde que l'on y accédait de nouveau, au sens, malgré "le démon et cent mille affaires", rapport à ce qu'il est, le monde, si affairé.

 

10.
"Hivers des fleuves lents allés"
(Max Jacob, A la Vierge de Saint-Benoît-Sur-Loire)

 

Le rythme de ce vers, binaire et cependant empêché, ralenti par l'initiale de l'adjectif "lents", par la liaison pas si évidente "lents allés". J'y lis comme un départ, ce qui me va comme un gant, moi qui ne bouge de chez moi que pour mieux me départir.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 juin 2013

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