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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 14:57

UNE CAVALERIE DE CRAPAUDS

 

1.
"Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux"
(Baudelaire, Spleen "J'ai plus de souvenirs...")

 

Sans doute je finirai comme... parmi mes énigmes... fatigué d'avoir rien trouvé, tout raté... et l'on dira dans mon dos : "Ah le con !..."

 

2.
"Et sa chaude poitrine est une douce tombe"
(Baudelaire, L'Ame du vin)

 

Dans le poème, il s'agit du vin qui, passant par "le gosier d'un homme usé par ses travaux" - un homme - tombe dans le corps, par métonymie, ici : la poitrine, le coeur du bonhomme. Donnant la parole au picrate, le poète en fait donc de l'être vif, du mouvement animé de la conscience humaine, comme si nous pouvions les contrôler, les choses, comme si nous pouvions maîtriser le dragon alcool, comme si nous n'étions pas voués à l'humaine solitude, mais à la fraternité des objets.

 

3.
"Tes beaux yeux sont las, pauvre amante !
Reste longtemps, sans les rouvrir,
Dans cette pose nonchalante
Où t'a surprise le plaisir."
(Baudelaire, Le Jet d'eau)

 

Bon pour une anthologie de l'érotisme soft et chic, ces quatre octosyllabes. Illustrés par une encre, une aquarelle, une sanguine, je vois ça très bien, et l'amante dénudée et la ligne claire sur le papier, la rousse chevelure, les seins lourds, le gris-bleu des cernes, la blancheur des chairs... Certes, on n'entendra pas "dans la cour le jet d'eau qui jase", mais on l'imaginera, ce qui est tout aussi épatant... Il suffira de la clarté d'une fenêtre, de quelques ombres feuillues, d'une perspective sur une place, une cour, le parc d'un hôtel particulier, dans un autre temps, dans le blanc d'un autre soleil.

 

4.
"Beaux yeux, versez sur moi vos charmantes ténèbres !"
(Baudelaire, Les Yeux de Berthe)

 

La mélodie bien sûr ! Y a pas à dire, la ittérature, c'est l'art de dire... A quoi ça tient ? Le rythme binaire de l'hémistiche "Beaux yeux / versez / sur moi", la discrète allitération qui siffle ("versez sur"), l'écho de la labiale ("moi", "charmantes"), l'oxymore des "charmantes ténèbres"... Une marée muette d'ombre, celle de son regard, et puis le moi, envahi, inondé, enténébré, puisque nous ne sommes que par les ténèbres de l'autre.

 

5.
"Blessé par le mystère et par l'absurdité !"
(Baudelaire, Les Sept Vieillards)

 

Quand on y songe, la vie est assez absurde et nous ne pouvons jamais que composer avec les circonstances de cet absurde. On s'y cogne facilement, au sphinx, et facilement qu'aux rébus on paume son latin. Comment répondre ? A moins d'être physicien, ou concrétement utile, par autant de mystère et d'absurdité. C'est ainsi qu'on se sphinge et que l'on éloigne les absurdes voyageurs, ou qu'on les dévore.

 

6.
"Dans ton crâne où vivait l'immense Humanité"
(Baudelaire, Le Reniement de Saint-Pierre)

 

Etonnez-vous qu'après ça, ils attrapent la grosse tête, les prophètes !

 

7.
"Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues"
(Baudelaire, La Chevelure)

 

Un de mes vers préférés : l'abondante chevelure bleue promenée par un visage au sourire énigmatique, aux yeux brillants d'étoiles lointaines.
Vers qui, dans les mêmes Fleurs du Mal, fait écho au premier vers de la pièce XXIV : "Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne".

 

8.
Des fois, il faut bien le dire, je tousse comme si j'allais cracher une cavalerie de crapauds. Et dire que je n'ai pas plus de souvenirs que si j'avais mille ans...

 

9.
"Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait"
(Baudelaire, L'Amour du mensonge)

 

C'est dire la puissance de la représentation. On pourrait donc être aussi fasciné par le regard d'un tableau que par le regard d'une vivante. C'est que l'un fait penser à l'autre, et réciproquement.

 

10.
"Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges"
(Baudelaire, Les Phares)

 

Je trouve ce vers délicieusement psychédélique. Il m'évoque la section de cuivres que l'on entend dans le morceau Jugband Blues de Syd Barret sur le deuxième album de Pink Floyd - A Saucerful Of Secrets - fanfare qui va et vient, bizarre et truculente comme une fatrasie, par bribes, par échos, par estompes.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 juin 2013

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Published by PATRICE HOUZEAU - dans BAUDELAIRE
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