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NOTES SUR GUILLAUME APOLLINAIRE

AVANT DE N'ÊTRE PLUS DU TOUT
En baguenaudant dans le recueil "Alcools" d'Apollinaire, en songeant que le cosmos est un compotier rempli de fruits rares, parfois uniques sans doute, à l'usage des dieux fructivores.

1.
"avoir long collier de sommeils affreux" (Réponse des Cosaques zaporogues au Sultan de Constantinople, "Poisson pourri de Salonique / Long collier des sommeils affreux") : C'est au cou de la diachronie que ça se passe, corps allongé avec ses pleins et ses déliés, ses fauves et ses moites, ses ombres et clartés.

2.
"avoir un sphinx pour père et pour mère une nuit" (Le Larron, "Maraudeur étranger malhabile et malade / Ton père fut un sphinx et ta mère une nuit") : C'est qu'ça doit être chouette les dimanches en famille, avec un daron qui n'dit rien mais n'en pense pas moins et une daronne qu'on voit plus dans les ombres.

3.
"éloigner les ossements du brasier" (Je flambe dans le brasier..., "Les membres des intercis flambent auprès de moi / Eloignez du brasier les ossements" ) : Pour sûr, si vous avez des ossements avec de la chair autour, vaut mieux vous éloigner du brasier. Quant aux intercis, ce sont corps dépecés des martyrs.

4.
"boire à pleins verres les étoiles" (Mes amis m'ont enfin...): Plus dormir que picoler, vu cette précision : "Je buvais à pleins verres les étoiles / Un ange a exterminé pendant que je dormais / Les agneaux les pasteurs des tristes bergeries". Remarquez qu'en général on cuve en dormant.

5.
"avoir les désirs qui s'en vont tous à la queue leu leu" (L'Ermite, "Cité j'ai ri de tes palais tels que des truffes / Blanches au sol fouillé de clairières bleues / Or mes désirs s'en vont tous à la queue leu leu"): et même à la queue basse leu leu. L'expression "à la queue leu leu" est une des plus originales de la langue française qui associe l'assonance, le rythme et l'image des loups (un leu, c'est un loup) se suivant l'un derrière l'autre. Une vraie illustration du génie de la langue. Deux images mentales à mon esprit : une série de silhouettes noires découpées, et aussi les bêtes se suivant dans la neige dans l'ailleurs des grands nords.

6.
"Quand la femme du diable a battu son amant" (L'Emigrant de Landor Road) : c'est qu'il pleut donc... qu'il tombe des larmes de pauvre...

7.
"Quand les heures tombaient parfois comme les feuilles" (Vendémiaire) : Je me demande si on peut les ramasser à les pelle, ces heures mortes là. Voilà qui fait violon, lent tourbillon des mélancolies à valses tristes.

8.
"ne plus savoir où se mettre" (Les Cloches, "Je ne saurai plus où me mettre / Tu seras loin Je pleurerai / J'en mourrai peut-être") : C'est alors que l'ici est malaisant, et qu'il vaudrait mieux être ailleurs. Mais c'est une caractéristique de l'humain qu'il persiste à rester là où il ne sait plus où se mettre et à traîner son malaise comme on traîne un rhume.

9.
"Mes amis m'ont enfin avoué leur mépris" : C'est que "L'enfer, c'est les autres" ; autrement dit, eux = mes c....... au carré.

10.
"A sa pauvre Anne aller rêvant" (Cors de chasse, "Et Thomas de Quincey buvant / L'opium poison doux et chaste / A sa pauvre Anne allait rêvant / Passons passons puisque tout passe / Je me retournerai souvent") : Cette strophe, quelle musique ! Echos rythmiques ("Et Thomas / A sa pauvre"), allitérations, assonances ("Passons passons puisque tout passe") et cette rime qui donne dans le vent, où tout finit par passer, Quincey, Anne qui par jeu me jeta de la neige, les poisons et les rêves, les regrets aussi, qu'on a qui font que l'on se retourne souvent pour contempler ce qui n'est plus que différemment avant de n'être plus du tout.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 octobre 2012

 

ET MÊME DU C'EST PAS SI MAL
cf Alcools de Guillaume Apollinaire

1.
"avoir le coeur qui bat très fort à sa parole" (Salomé, "Mon coeur battait très fort à sa parole / Quand je dansais dans le fenouil") : Être amoureux. Et ici, être amoureuse puisqu'il s'agit de Salomé qui en pince et danse pour Jean-Baptiste, lequel finira tête séparée de son corps. Le fenouil m'amuse, qui paraît un peu surprenant. Peut-être pas. Je sais pas. En tout cas, on peut imaginer itou que l'on s'effeuille dans le fenouil, que l'on se papouille dans le fenouil. C'est marrant.

2.
"grincer en se heurtant" (Le vent nocturne, "Oh! les cimes des pins grincent en se heurtant") : A causer, des fois, on finit par grincer, des dents par exemple, et pis même par se heurter. Et plus y a d'jacteurs, plus ça risque bien de grincer, d'se heurter, voire d'se fritter.

3.
"avoir le courage de regarder en arrière" : (p.117) C'est qu'on a peut-être des yeux derrière la tête, remarquez qu'on peut y avoir aussi, derrière la tête, des idées. Ici, c'est pour "regarder les cadavres de ses jours". Peut se dire d'un assassin. Ou d'un buveur car un "cadavre", en français familier, c'est une bouteille vide, laquelle peut venir de derrière les fagots et a servi à s'en jeter un derrière la cravate.

4.
"Mon coeur me fait si mal depuis qu'il n'est plus là" (La Lorelei) : Ce qui est tout de même bien bizarre. S'il n'est plus là, son coeur, comment ça s'fait-y qu'il lui fait mal alors ? C'est tout le souci du rapport entre l'être présent et l'être absent. La présence oblige, tintouine, mais donne du sens ; l'absence libère, mais ennuie, vide les heures, renvoie le temps à sa mortifère lourdeur. C'est lors que l'on dit que le temps nous dure, cependant que, quand l'autre est là, on n'a plus le temps de rien.

5.
"circuler dans son propre cadavre" ( expression que j'entends dans le film, - un navetoïde de la fin des années 70 - "La grande nuit de Saint-Germain-des-Prés", d'après Léo Malet, avec Michel Galabru dans le rôle de Nestor Burma) : c'est un poète dans le genre post-surréaliste, interprété par Daniel Auteuil, qu'ça dit comme quoi les gens circuleraient des fois dans leur propre cadavre. Ah bah, c'est pas si faux (comme dit la camarde) et c'est pas si vrai (comme dit le sceptique), c'est donc du c'est pas si, et même du c'est pas si mal.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 octobre 2012

 

LE FANTÔME D'UN FANTÔME

1.
J'en ai menti lorsque j'affirmais tantôt que l'aoriste était le fantôme d'un fantôme. L'aoriste est le temps des fantômes. Aussi, n'existant dans notre langue que par l'alchimie du "il était une fois" et le présent de narration, il a délaissé les territoires de la raison pour les rives des mauvais genres. D'où notre esprit de sérieux et nos fascinations érotiques, le fantasme étant un avatar de fantôme.

2.
Il était une fois veut dire il était toutes les fois que.
Toutes les fois que le roi veut marier sa fille.
Toutes les fois que le loup aborde le chaperon rouge.
Toutes les fois que j'ouvre le livre des merveilles.

3.
"Avoir le regard qui laisse une traîne", "avoir le regard qui traîne sa limace" : c'est que deux escargots ont pris la place de vos mirettes. A mon avis, zêtes bien mort alors.
Citation :
"Ses regards laissaient une traîne
D'étoiles dans les soirs tremblants"
(Apollinaire, Alcools, "La chanson du mal-aimé")
Dans cet exemple, ce ne sont point des escargots, mais des spirales constellées. Il s'agit probablement d'un personnage de dessin animé qui vient d'être frappé par quelque sidération.

4.
"Avoir des sirènes plein les yeux" : être tout berlué des formes filles.
Citations :
- "Dans ses yeux nageaient les sirènes"
(Apollinaire, Alcools, "La chanson du mal-aimé")

- Il avait la mirette émerveillée sirène... Il s'épatait des filles... il était bien sot.

5.
"Demeurer dans les jours qui s'en vont" : rester pareil, et même du pareil au même, fidèle à son ombre, égale pomme, idem quidam.
Citations :
- "Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure"
(Apollinaire, Alcools, "Le Pont Mirabeau")

- Il demeurait idem blême dans les jours qui s'en vont... sentinelle ennuyée.

6.
"Avoir la race qui forligne", "Être tout forligné d'sa race" : Être tout dégénéré ; être bien atteint, frappé, frappadingue, ânonné du temps, pas fini, pas étanche, pas bouclé, fieffé fou, coiffé sot.
Citations :
- "O Mémoire Combien de races qui forlignent
Des Tyndarides aux vipères ardentes de mon bonheur"
(Apollinaire, Alcools, "Le Brasier")
forligner signifie "dégénérer".
Les Tyndarides, ce sont les fils et filles de Tyndare : Castor et Pollux ; Clytemnestre et Hélène.

- Faut dire, ça forligne zèbre et fort dans le langage... les gens se causent plus la même langue... et puis fini le grand style, le soussigné, le après vous, vous en êtes un autre, je n'en ferai rien, que nenni, le sur l'honneur et les méandres des périodes. On jacte poignard maintenant ; on ne se parle plus, on se jette, se balance et ricane relou.

7.
"S'abandonner lente et meuglante" : se prendre pour une vache. On peut noter que, dès lors, toutes les vacheries sont possibles. Nous n'en userons pas ici car nous ne sommes point de la corne dont on fait les boeufs.
Citation :
"Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne"
(Apollinaire, Alcools, "Les Colchiques")

8.
"jouer à tombe-neige" ; "contempler tombe-neige" : contempler la neige qui tombe, qui tombe, qui tombe comme un marteau dans un poème de Charles Cros (ou est-ce le hareng saur qui tombe ? ah je ne sais plus !) tout en regrettant que sa copine soit jenesaizou.
Citations :
"Ah ! tombe neige
Tombe et que n'ai-je
Ma bien-aimée entre mes bras"
(Apollinaire, Alcools, "La blanche neige")

- Quand j'écris, d'une phrase à l'autre, j'ai les yeux qui changent d'humeur. Sinon, je joue à tombe-neige, et même s'il ne neige pas, je joue à tombe-neige quand même.

9.
"Avoir les mains en feuilles de l'automne" : expression qui sied tout à fait aux gens feuillus, aux personnes feuilletées, aux feuillants, aux lecteurs des feuillantines, aux amateurs de feuilletons à la flanque-frisson.
Citations :
- "Sais-je où s'en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l'automne
Que jonchent aussi nos aveux"
(Apollinaire, Alcools, "Marie")

- Il s'en allait, ses longues mains en feuilles de l'automne balayant le sol, imposant et seul comme un saule pleureur.

10.
En cette rentrée, un certain esprit français est à l'avant-garde de l'empêchement de magouiller en rond. D'abord avec une expérience sur les OGM qui tendrait à prouver que certains industriels prennent vraiment les gens pour des jambons, des veaux aux hormones, des cobayes, des gogos et des clients. Si ça se trouve, l'expérience en question est aussi bidon que le reste, mais moi ça m'amuse de voir les esprits s'échauffer, les banquiers s'ulcérer (et ce n'est pas une image), les politiques s'embarrasser et les marchés yoyoter (oui, je sais, je suis cynique).
Un mot sur les caricatures anti-antégrisme musulman de Charlie-Hebdo : certains disent que ces dessins causent tellement de remous, tellement de problèmes que ce n'était vraiment pas le moment de faire une telle provocation. J'observe que l'on trouvera toujours de bonnes raisons pour critiquer le travail des satiristes, masquant ainsi que c'est justement parce qu'une poignée de dessins plus ou moins bons provoque la colère des fanatiques, et la consternation des bien-pensants, que ces dessins sont utiles. La véritable question est donc : Qu'est-ce donc que ce monde où un simple dessin devient une affaire d'Etat ? A mon avis, c'est à la lumière de cette question que le problème de l'auto-censure doit être abordé.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 septembre 2012

 

MÊME PAS POUR COMBLER UN TROU

1.
"Tous les mots que j'avais à dire se sont changés en étoiles"
(Apollinaire, Alcools, "Je n'ai même plus pitié de moi")

Si cela arrivait... que ça se fait étoiles, les mots qu'on a dans la gorge et qui sortent pas, vous voyez pas à quel point il serait bavard le ciel!

2.
"Ils se disputent et crient des choses qu'on ose à peine traduire"
(Apollinaire, Alcools, "La Synagogue")

L'intraduisible... ce que l'on pense... par définition... si on pouvait, on n'oserait pas non plus, le traduire, ça qu'on pense, qu'est vraiment pas si joli.

3.
"Un squelette de reine innocente est pendu
A un long fil d'étoile en désespoir sévère"
(Apollinaire, Alcools, "L'ermite")

Gothique... les squelettes des reines innocentes, c'est ce qui reste en fin de compte de tant de représentations... les reines mortes, les princes tourmentés, les rois maudits, tous finissent squelettes... au fond, la tragédie leur rend ce service de les montrer tels qu'ils furent ou sans doute furent... sinon, ils ne seraient même pas légende... ils seraient les visages peints dans une foule de visages peints et que plus personne ne reconnaît, sinon l'obscur spécialiste des lignées, des blasons, des oubliettes.

4.
De tant de trajets dans les villes, je retiens la présence d'une foule d'anonymes. La ville est la comédie de l'anonyme. Tant de têtes qui semblent hantées par des palais, des maisons de maître, des demeures singulières, que fort peu, en fin de compte, auront fréquentés.

5.
"L'avenir masqué flambe en traversant les cieux"
(Apollinaire, Alcools, "Descendant des hauteurs...")

Bien sûr, of course, évidemment, c'est fatal, je peux pas m'empêcher de penser à un superhéros, genre costaud en collant ultrasynthétique, fulgurant des nuées, masqué comme un comique et, bolide flamboyant, fonçant vers la terre afin d'écraser vilains, affreux et méchants d'un poing aussi vengeur qu'est martelant rude le marteau de Thor et fauchante la faucille à Maurice.

6.
"Les souvenirs sont cors de chasse
Dont meurt le bruit parmi le vent"
(Apollinaire, Alcools, "Cors de chasse")

Je me demande bien ce que l'on peut chasser avec ce genre de cors, des ombres depuis longtemps enfuies sans doute... autant espérer revoir le doux visage de la belle de jadis alors qu'elle est déjà dans les vapeurs de la ménopause (on reconnaîtra mon habituelle délicatesse et j'en connais qui pourront dire une fois encore : "Non, mais quel cynique ! quel cynique !")

7.
Il était tellement songeur que son plat préféré fut longtemps la soupe de pourqua pois cassés. Euh... elle est chevelue celle-là ! Même la Comtesse du Canard n'en voudrait pas, même pas pour combler un trou.

8.
"Cavalerie des ponts nuits livides de l'alcool
Les villes que j'ai vues vivaient comme des folles"
(Apollinaire, Alcools, "Le voyageur")

C'est curieux comme ça vous a un petit air d'il y a belle lurette, ce vers... rapport à ce que des villes qui vivent comme des folles, on n'imagine pas tant que ça... les grandes métropoles peut-être... les tentaculaires de l'ailleurs... gros points noirs sur les cartes de géographie... et puis, ça a un rapport avec la nuit, l'alcool, bars, boîtes, boxons, les atmosphères qui font bien dans les romans, mais qu'en fait c'est quand même bien perdu pourri plombé... "Paris est une fête" qu'il disait l'autre... ça m'a toujours fait marrer... folklore, billevesée, illusion poivrote qu'en fait que c'est, tout ce tintouin noctambule, cette poésie à la ramasse-le moi, celui-là, qu'il finisse sa nuit en cellule à dégriser.

10.
"Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries"
(Apollinaire, Alcools, "La Loreley")

qu'elle dit la Loreley à l'évêque... après les bonshommes, ils baladent partout un petit tas de cendres en guise de coeur... on va pas loin comme ça... on finit cendres tout à fait... sinon, c'est marrant, une donzelle aux yeux de braise qui soudain vloufff !... idéal pour les grillades, barbecues et autres occasions d'avoir l'air vivant autour de quelques bouts de viande...

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 septembre 2012

 

J'AI DIT ET MÊME DIMANCHE

1.
"hiverner dans son passé" : se laisser avoir par cette pot de colle de nostalgie (notez, lecteurs étrangers, que l'accord du démonstratif "cette" ne se fait pas en genre et en nombre avec l'expression "pot de colle" mais avec le complément du nom "nostalgie) au point de ne point s'occuper de ses affaires comme il le faudrait.
Citations :
a)
"J'ai hiverné dans mon passé
Revienne le soleil de Pâques"
(Apollinaire, Alcools, "La chanson du mal-aimé")
b)
Peu à peu il se laissait rattraper par le violon de la nostalgie (y a des fois ça court vite, c'est qu'c'est véloce, le violon, virtuose, vif archet, et vif et vif et vif - je dis ça voyez genre harmonie imitative, moi aussi, j'virtuose, j'violonne la plume) ; il se revoyait ailleurs, plus jeune, plus heureux, lui semblait-il car il était doué pour l'illusion. Il s'hiverna dans son passé. Le présent se prit du gris plein la face; quant à l'autrefois, il s'allumait de teintes fauves, de reflets dorés, une chevelure dans un miroir.

2.
"avoir riveraines aux corps adorés" : vivre dans un endroit riche en jolies filles, femmes, donzelles, gonzesses, belettes, bachelières et meschines fort contemplables.
Citations :
a)
"C'est le soir quand les riveraines
Y baignent leurs corps adorés"
(Apollinaire, Alcools, "Les Sept Epées")
b)
Chanceux, le lascar, qui vivait dans le même patelin que les huit soeurs Jolydissy, huit merveilles, blondes comme raisin blond, comme sucre blond, comme tronc blond, avec de quoi faire rêver partout sur le corps.

3.
"regretter chacun des baisers que l'on donne" : d'une manière générale, être indécis quant à ses sentiments.
Citations :
a)
"Je suis soumis au Chef du Signe de l'Automne
Partant j'aime les fruits je déteste les fleurs
Je regrette chacun des baisers que je donne
Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs"
(Apollinaire, Alcools, "Signe")
b)
Marie-Caroline-Virginie pensa que c'était le genre de gusse à regretter chacun des baisers, que les filles pouvaient s'y attendre à qu'il ne sût point ce qu'il voulait. Ce qui était dommage car il était tout de même bien mignon avec ses trois yeux, ses quatre oreilles (pour écouter du Pink Floyd en quadriphonie), son menton long et son crochet du droit.

4)
"pleurer l'heure où l'on pleure" : s'auto-apitoyer sur sa zémue palpitance.
Citations :
a)
"Tu pleureras l'heure où tu pleures
Qui passe trop vitement
Comme passent toutes les heures"
(Apollinaire, Alcools, "A la santé", V)
b)
Avec ça une de ces nostalgies de lui-même... à en pleurer dans sa chaumière... ah il aurait pu en écrire des chansons d'amour, des romances sur sa pomme... jusqu'au trognon qu'il s'adorait... y en a qui, me lisant, diraient que c'est de moi sans doute qu'ici je cause tant va ma pomme à l'eau de rose qu'à la fin toujours elle s'apitoie y a bleu bobo à l'âmeuh de fond.

5.
"absoudre d'avance pour sa beauté" : se dit du fait que l'on pardonne plus facilement à une jolie femme qu'à un pas beau du tout.
Citations :
a)
"A Bacharach il y avait une sorcière blonde
Qui laissait mourir d'amour tous les hommes à la ronde

Devant son tribunal l'évêque la fit citer
D'avance il l'absolvit à cause de sa beauté"
(Apollinaire, Alcools, "La Loreley")
b)
La forme "absolvit" n'existe point. Mais comme on absout si rarement au passé simple, je tiens cette forme comme belle, bonne, légitime, nécessaire et suffisante à l'usage courant de se faire comprendre en langue française. Et tant pis pour les puristes, zut et flûte aux puristes, pan sur le bec des puristes, j'ai dit, et même dimanche.

6.
"Avoir l'air d'Apollinaire après s'être bourré la gueule" : avoir une tenue qui laisse à désirer, qui tend à la débraille.
Citation :
Alors que j'émergeai de mon trou individuel de goret volant, le chef de section me lança : "R'gardez-moi ça, Houzeau, on dirait Apollinaire après s'être bourré la gueule." J'appréciai la comparaison et je note que bien des gens depuis qui ont plus ou moins avoir pensé avoir barre sur moi (ce qui est très naïf de leur part) ne semblent point avoir eu l'à-propos de ce chef de section. J'ajoute même que bien des ceusses qui se croient très savants et me regardent du haut de leur dignité de distributeur titulaire de polycopiés pédagogiques, parfois plus ou moins bien orthographiés, en sont fort loin de cet esprit, de cette culture, de cette puissance qui caractérisent certains militaires et dont ils n'ont même pas idée, les gueux.

7.
En finissant ces fantaisies, j'entends les dialogues épatants du film "Un cadavre au dessert" (La dernière fois que j'ai fait confiance à une fille, c'était à une petite parisienne en 1940; elle m'a dit qu'elle allait chercher une bouteille de pinard ; deux heures plus tard, les Allemands envahissaient la France.) C'est Sam Diamond (interprété par Peter Falk) qui dit ça ; ça me fait rire.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 septembre 2012

 

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