NOTES SUR SREDNI VASHTAR DE SAKI

Commentaire de Sredni Vashtar de Saki

 

NOTES SUR SREDNI VASHTAR DE SAKI
LE DIEU CACHE, L'ENFANT MALADE ET LA TUTRICE ABUSIVE


Le texte de Saki figure en caractères gras.


SAKI (1870-1916)
                           SREDNI VAHSTAR


Conradin was ten years old, and the doctor had pronounced his professional opinion that the boy would not live another five years. The doctor was silky and effete, and counted for little, but his opinion was endorsed by Mrs De Ropp, who counted for nearly everything. Mrs De Ropp was Conradin's cousin and guardian, and in his eyes she represented those three-fifths of the world that are necessary and disagreeable and real ; the other two-fifths, in perpetual
antagonism to the foregoing, were summed up in himself and his imagination. One of these days Conradin supposed he would succumb to the mastering pressure of wearisome necessary things - such as illnesses and coddling restrictions and drawn-out dulness. Without his imagination, which was rampant under the spur of loneliness, he would have succumbed long ago.


1) Qui est Conradin ? Qu'apprenez-vous sur lui ?
2) Qui est Mrs De Ropp ?


Nous apprenons que Conradin est un enfant de dix ans et que selon l'avis d'un docteur présenté comme incompétent, il ne lui resterait pas cinq ans à vivre. Nous apprenons aussi qu'il a une tutrice, Mrs De Ropp qui est aussi sa cousine. Enfin, ce qui semble caractériser Conradin, c'est sa fragilité (cf "One of these days Conradin supposed he would succumb..."). Ce qui le maintient en vie, c'est la puissance de son imaginaire (cf "Without his imagination, which was rampant under the spur of loneliness, he would have succumbed long ago."). On dira en français que Conradin est doté d'une "imagination débridée". C'est ainsi que le traduit Guillaume Marlière (Cf collection librio).

En ce qui concerne Mrs De Ropp, elle est la cousine et la tutrice de Conradin (cf "Mrs De Ropp was Conradin's cousin and guardian") et elle est la maîtresse de maison (cf "Mrs De Ropp, who counted for nearly everything").


Mrs De ropp would never, in her honestest moments, have confessed to herself that she disliked Conradin, though she might have been dimly aware that thwarting him "for his good" was a duty which she did not find particurlarly irksome. Conradin hated her with a desperate sincerity which he was perfectly able to mask. Such few pleasures as he could contrive for himself gained an added relish from the likelihood that they would be displeasing to his guardian, and from the realm of his imagination she was locked out - an unclean thing, which should find no entrance.


3) Comment définiriez-vous les rapports entre Conradin et Mrs De Ropp ?


Les rapports entre l'enfant et sa tutrice sont d'autant plus mauvais qu'ils sont basés sur une grande hypocrisie.
Ainsi, Mrs De Ropp se refuse à s'avouer qu'elle n'aime pas Conradin et justifie son zèle à contrarier Conradin par le devoir accompli : elle agit avec dureté car c'est pour le bien de l'enfant malade. Hypocrisie.
Ainsi, Conradin déteste sa tutrice ; il la hait (cf "Conradin hated her with a desperate sincerity which he was perfectly able to mask") mais il préfère masquer, dissimuler ses sentiments plutôt que d'affronter Mrs De Ropp. Hypocrisie.
Voici donc deux êtres qui se détestent obligés de cohabiter. La situation initiale que nous présente le récit de Saki n'est donc pas idylique et ne perdure que par l'habitude de l'hypocrisie.
D'un point de vue technique, l'auteur, ce couturier des schémas narratifs, a deux possibilités :
          - ou les péripéties et l'élément équilibrant ramènent l'histoire à son point de départ : la cohabitation hypocrite avec peut-être quelques changements dans la position des personnages (plus grande compréhension, grâce accordée à l'un des deux qui se dévoue pour l'autre,...) mais il n'en restera pas moins vrai que le conte est marqué par ce début qui nous présente les personnages d'un probable huis-clos.
          - ou la situation finale est telle que plus rien ne sera jamais comme avant : étant donnée la charge de haine qui semble occuper Conradin, il ne peut alors s'agir que d'une victoire définitive.


In the dull, cheerless garden, overlooked by so many windows that were ready to open with a message not to do this or that, or a reminder that medicines were due, he found little attraction. The few fruit-trees that it contained were set jealously apart from his plucking, as though they were rare specimens of their kind blooming in a arid waste ; it would probably have been difficult to find a market-gardener who would have offered ten shillings for their entire yearly produce. In a forgotten corner, however, almost hidden behind a dismal shrubbery, was a disused tool-shed of respectable proportions, and within its walls Conradin found a haven, something that took on the varying aspects of a playroom and a cathedral. He had peopled it with a legion of familiar phantoms, evoked partly from fragments of history and partly from his own brain, but it also boasted two inmates of flesh and blood. In one corner lived a ragged-plumaged Houdan hen, on which the boy lavished an affection that had scarcely another outlet. Further back in the gloom stood a large hutch, divided into two compartments, one of which was fronted with close iron bars. This was the abode of a large polecat-ferret, which  a friendly butcher-boy had once smuggled, cage and all, into its present quarters, in exchange for a long-secreted hoard of small silver. Conradin was dreadfully afraid of the lithe, sharp-fanged beast, but it was his most treasured possession. Its very presence in the tool-shed was a secret and fearful joy, to be kept scrupulously from the knowledge of the Woman, as he privately dubbed his cousin. And one day, out of Heaven knows what material, he spun the beast a wonderful name, and from that moment it grew into a god and a religion. The Woman indulged in religion once a week at a church near by, and took Conradin with her, but to him the church service was an alien rite in the House of Rimmon. Every Thursday, in the dim and musty silence of the tool-shed, he worshipped with mystic and elaborate ceremonial before the wooden hutch where dwelt Sredni Vashtar, the great ferret. Red flowers in their season and scarlet berries in the winter-time were offered at his shrine, for he was a god who laid some special stress on the fierce impatient side of things, as opposed to the Woman's religion, which, as far as Conradin could observe, went to great lenghts in the contrary direction. And on great festivals powdered nutmeg was strewn in front of his hutch, an important feature of the offering being that the nutmeg had to be stolen. These festivals were of irregular occurrence, and were chiefly appointed to celebrate some passing event. On one occasion, when Mrs De Ropp suffered from acute toothache for three days, Conradin kept up the festival during the entire three days, and almost succeeded in persuading himself that Sredni Vashtar was personally responsible for the toothache. If the malady had lasted for another day the supply of nutmeg would have given out.


4) Montrez, en analysant ce passage, que Conradin est un enfant solitaire qui aime à se réfugier dans l'imaginaire
.


Conradin est solitaire par la force des choses
. En effet, il ne peut même pas profiter du jardin, d'ailleurs "morne et sans vie" (traduction de Guillaume Marlière) (1) sans que les fenêtres de la maison de Mrs De Ropp ne s'ouvrent pour le rappeler à l'ordre. On comprend donc que Conradin est "prisonnier" de la demeure de sa tutrice et n'a donc que fort peu d'occasions de voir des gens de l'extérieur.
La solitude, peut-on penser, stimule l'imagination des gens qui cherchent ainsi dans la rêverie un succédané à leur manque de relations sociales. Cela semble le cas pour Conradin qui a tout de même trouvé son propre espace, à l'abri de l'âpre sollicitude de Mrs De Ropp : une remise à outils (a tool-shed).
Le texte insiste sur le caractère marginal, délaissé de cette remise qui se trouve "dans un coin oublié" (cf "in a forgotten corner"), "presque masquée par un triste bosquet" (1) (cf "almost hidden behind a dismal shrubbery"), une remise à outils "abandonnée" (cf "disused") qui va pourtant nourrir le monde imaginaire de Conradin qui tantôt fait de ce refuge, de ce "havre" (cf "haven") une salle de jeux ou une cathédrale, lieu hanté d'une légion de fantômes familiers que Conradin peuple (cf "peopled") de figures tirées des mythes ou de son propre monde imaginaire.


5) Qui sont les deux "pensionnaires" de la remise ? Que pouvez-vous en dire ?


Il est d'abord fait mention d'une poule de Houdan, à moitié déplumée. Et, dans l'obscurité d'une caisse aux barreaux de fer, un furet.
La présence de ces deux animaux relève d'abord du secret. Mrs De Ropp ignore leur existence puisque Conradin les a "achetés" à un garçon-boucher. Ce sont donc des éléments étrangers à la maison De Ropp, des clandestins, preuve de l'indépendance d'esprit de l'enfant Conradin.
Ces animaux sont d'ailleurs à l'image de Conradin : la poule est sans doute vieille, pas en très bonne santé et le furet est relégué dans l'obscurité. Comme Conradin, ces animaux vivent en marge, loin de leurs semblables.
La poule de Houdan donne l'occasion à Conradin de donner son affection à un être vivant :

"In one corner lived a ragged-plumaged Houdan hen, on which the boy lavished an affection that had scarcely another outlet."

Mais c'est surtout du furet dont il est question.

Le furet est tout d'abord présenté comme un animal dont Conradin a peur : "Conradin was dreadfully afraid of the lithe, sharp-fanged beast". La périphrase souligne ici la souplesse ("lithe") et le danger potentiel de la mâchoire ("sharp-fanged"). "Cette bête souple aux dents pointues", selon la traduction de Guillaume Marlière, représente donc dès son apparition dans le récit une menace, un danger potentiel.


5) Que pensez-vous de l'appellation "la Femme" que Conradin emploie pour désigner sa cousine ?


En employant le terme générique de "Femme" ("the Woman "), Conradin débaptise sa cousine, la renvoie à l'anonymat de son genre et marque ainsi le secret mépris qu'il a pour elle.
N'oublions pas que Conradin n'a que 10 ans et que, isolé du monde par sa maladie, "prisonnier" de la maison De Ropp, il n'a sans doute que fort peu d'occasions d'entretenir des liens amicaux avec des petites filles ou des femmes. Aussi, pour lui, Mrs De Ropp représente-t-elle la féminité et cette féminité ne lui est guère agréable.


6) A partir de quel moment le furet fut-il "élevé au rang de divinité" ?


Le furet devient une divinité à partir du moment où Conradin le baptise du nom de Sredni Vashtar : "And one day, out of Heaven knows what material, he spun the beast a wonderful name, and from that moment it grew into a god and a religion".
Notons qu'en même temps qu'il nie le nom  de Mrs De Ropp, il baptise son furet qui dès lors change de nature. De "bête souple aux dents pointues" il passe au statut d'esprit, de divinité païenne.
Le fait de nommer donne une certaine réalité aux choses.
Les divinités païennes n'existent que dans l'esprit de ceux qui leur donnent un nom.
Mais cette existence, si virtuelle soit-elle, peut prendre beaucoup d'importance.


7) Comparez les croyances de Mrs De Ropp à celles de Conradin. Que constatez-vous ?

Le culte de Conradin est célébré en complète opposition aux habitudes religieuses de Mrs De Ropp.
Mrs De Ropp traîne Conradin à l'office du dimanche.
Le culte de Sredni Vashtar est célébré le jeudi.
La religion de Mrs De Ropp est la religion chrétienne.
Le culte de Sredni Vashtar s'apparente aux cultes païens.
Alors que la religion chrétienne s'inscrit dans un calendrier précis, Conradin organise des cérémonies particulières en fonction des événements.
Le dieu des chrétiens est supposé être bienveillant alors que Sredni Vashtar est une divinité féroce et impatiente.
Le dieu des chrétiens est un dieu collectif qui concerne toute la communauté.
Sredni Vashtar, divinité incarnée par un furet, est un dieu toujours en colère, qui donc ne pourrait protéger que ses fidèles.


The Houdan hen was never drawn into the cult of Sredni Vashtar. Conradin had long ago settled that she was an Anabaptist. He did not pretend to have the remotest knowledge as to what an Anabaptist was, but he privately hoped that it was dashing and not very respectable. Mrs De Ropp was the ground plan on which he based and detested all respectability.


8) Pourquoi la poule ne participe-t-elle pas au culte de Sredni Vashtar ?


La poule ne participe pas au culte de Sredni Vashtar par ce que, tout d'abord, elle ne bénéficie pas du même statut que le Grand Furet. Elle n'a pas de nom donc elle n'est dotée d'aucune existence transcendante. En outre, elle est pour Conradin l'objet d'une affection d'enfant solitaire et n'a rien de commun avec le statut de dieux jaloux que Conradin attribue à Sredni Vashtar.
En cela, - et Conradin, même s'il ignore le sens du mot "anabaptisme", respecte ainsi la règle selon laquelle les anabaptistes n'ont pas leur place dans un lieu de culte -, elle ne peut qu'être exclue du lien privilégié entre l'enfant et l'animal.
L'ironie du texte veut que la poule soit considérée comme anabaptiste parce que le mot est perçu par l'enfant comme étant dépréciatif dans la bouche de Mrs De Ropp. Il s'agit donc d'une particularité remarquable, puisque contraire à la morale deroppienne, et Conradin en fait donc usage. (2)


After a while Conradin's absorption in the tool-shed began to attract the notice of his guardian. "It is not good for him to be pottering down there in all weathers, "she promptly decided, and at breakfast one morning she announced that the Houdan hen had been sold and taken away overnight. With her short-sighted eyes she peered at Conradin, waiting for an outbreak of rage and sorrow, which she was ready to rebuke with a flow of excellent precepts and reasoning. But Conradin said nothing : there was nothing to be said. Something perhaps in his white set face gave her a momentary qualm, for at tea that afternoon there was toast on the table, a delicacy which she usually banned on the ground that it was bad for him ; also because the making of it "gave trouble", a deadly offence in the middle-class feminine eye.

" I thought you liked toast", she exclaimed, with an injured air, observing that he did not touch it.

"Sometimes", said Conradin.


9) Concernant la remise à outils, qu'a décidé de faire Mrs De Ropp et dans quel but ?


Mrs De Ropp, dans le souci de garder le maximum de contrôle sur Conradin, finit par considérer que l'enfant passe trop de temps dans la remise.
Comme d'habitude, elle justifie sa décision d'éloigner Conradin de la remise par des considérations d'ordre médical :"It is not good for him to be pottering down there in all weathers".
Le texte fait l'élipse sur une probable incursion de Mrs De Ropp ou d'un employé de maison dans la remise. En tout cas la poule de Houdan fut découverte, vendue, emportée pendant la nuit loin de la maison et du royaume imaginaire : "and at breakfasr one morning she announced that the Houdan hen had been sold and taken away overnight."
On peut noter ici une accélération du récit : "she promptly decided".


10) Est-ce que la réaction de Conradin face à la disparition de la poule de Houdan vous paraît surprenante ?


Conradin est un enfant de dix ans. On pourrait donc s'attendre à ce que la vente de sa poule provoque chez lui une crise de larmes, un accès de colère. C'est d'ailleurs ce à quoi s'attendait Mrs De Ropp (cf "waiting for an out break of rage and sorrow"). Elle avait d'ailleurs préparé "un déluge d'excellents préceptes et de recommandations" (1) : " a flow of excellent precepts and reasoning". Ce qui  l'aurait conforté dans son rôle de gouvernante, de tutrice omniprésente et omnipotente.
Mais Conradin est déjà assez mûr pour ne pas tomber dans le piège et masqua ses sentiments sous visage "pâle et déterminé" (1) : "Conradin said nothing : there was nothing to be said".


11) Mrs De Ropp semble surprise de l'absence de réaction de Conradin. Que décide-t-elle alors ?


Mrs De Ropp décide alors de déroger à  ses habitudes et de servir des toasts pour accompagner le thé de l'après-midi. Le texte feint de prendre cette attitude pour un "remords" d'ailleurs "fugitif" (cf "a momentary qualm") et précise que le service des toasts était exceptionnel puisque contraire à la santé de l'enfant, - zèle habituel de la tutrice qui bannit le plaisir au nom de la diététique -, et, par ailleurs, la confection des dits toasts constituait un "dérangement" (les guillemets figurent dans la traduction de Guillaume Marlière comme dans le texte de Saki :"gave trouble" ) "grave atteinte à la dignité d'une femme de la bourgeoisie" (1)  : "a deadly offence in the middle-class feminine eye".
On peut y lire aussi une manoeuvre, une tactique deropienne : en faisant plaisir à l'enfant, elle tente sans doute de l'amadouer et de le faire parler. Pour qui cherche à prendre le contrôle de l'autre, le mutisme et le visage fermé sont des indices d'échec.
La tactique échoue. Conradin ne touche pas aux toasts et reste laconique dans ses réponses.


In the shed that evening there was an innovation in the worship of the hutch-god. Conradin had been wont to chant his praises, tonight be asked a boon.

"Do one thing for me, Sredni Vashtar."

The thing was not specified. As Sredni Vashtar was a god he must be supposed to know. And choking back a sob as he looked at that other empty corner, Conradin went back to the world he so hated.

And every night, in the welcome darkness of his bedroom, and every evening in the dusk of the tool-shed, Conradin's bitter litany went up : "Do one thing for me, Sredni Vashtar."


12) Que demande Conradin à Sredni Vashtar et, à votre avis, de quoi s'agit-il exactement ?


Conradin, puisqu'il s'adresse à une divinité que l'on peut supposer omnisciente, ne précise pas l'objet de sa prière. Il prononce seulement ces quelques mots : "Fais une chose pour moi, Sredni Vashtar." ("Do one thing for me, Sredni Vashtar.").
Le lecteur peut cependant comprendre ce qui est implicite dans la prière
. Conradin est attristé à cause de la disparition de sa poule et de l'intrusion du monde deroppien dans son sanctuaire (cf "And choking back a sob as he looked at that other empty corner, Conradin went back to the world he so hated."). On peut donc en déduire que ce qu'il demande à Sredni Vashtar est en rapport avec l'offensive de Mrs De Ropp.


Mrs De Ropp noticed that the visits to the shed did not cease, and one day she made a further journey of inspection.

"What are you keeping in hat locked hutch ?" she asked. "I believe it's guinea-pigs. "I'll have them all cleared away."

Conradin shut his lips tight, but the Woman ransacked his bedroom till she found the carefully hidden key, and forthwith marched down to the shed to complete her discovery. It was a cold afternoon, and Conradin had been bidden to keep to the house. From the furthest window of the dining-room the door of the shed could just be seen beyond the corner of the shrubbery, and there Conradin stationed himself. He saw the Woman enter, and then be imagined her opening the door of the sacred hutch and peering down with her short-sighted eyes into the thick straw bed where his god lay hidden. Perhaps she would prod at the straw in her clumsy impatience. And Conradin fervently breathed his prayer for the last time. But he knew as he prayed that he did not believe. He knew that the Woman would come out presently with that pursed smile he loathed so well on her face, and that in an hour or two the gardener would carry away his wonderful god, a god no longer, but a simple brown ferret in a hutch. And he knew that the Woman would triumph always as she triumphed now, and that he would grow ever more sickly under her pestering and domineering and superior wisdom, till one day nothing would matter much more with him, and the doctor would be proved right. And in the sting and misery of his defeat, he began to chant loudly and defiantly the hymn of his threatened idol :


Sredni Vashtar went forth,
His thoughts were red thoughts and his teeth were white.
His ennemies called for peace, but he brought them death.
Sredni Vashtar the beautiful.


13) Quel est l'état d'esprit de Conradin ?

Lorsque Mrs De Ropp fouille la chambre de l'enfant, celui-ci ne desserre pas les dents (cf : "Conradin shut his lips tight") puis, lorsque sa tutrice descend dans la remise (cf "marched down to the shed"), Conradin continue de garder le silence et se poste "à la dernière fenêtre de la salle à manger" (1) (cf " the furthest window of the dining-room") de manière à voir la remise dont pourtant il ne voit que "la porte derrière le massif d'abustes" (cf "the door of the shed could just be seen beyond the corner of the shrubbery").
C'est donc en témoin muet, en observateur que Conradin assiste à la scène. Notons qu'il est dans l'incapacité d'intervenir dans la confrontation entre Mrs De Ropp et le Grand Furet puisqu'il est consigné dans la maison (cf " Conradin had been bidden to keep to the house " ). L'auteur choisit donc le point de vue interne (le lecteur assiste à la scène en même temps que Conradin) (3) de manière à centrer le récit sur l'enfant. C'est ainsi que par l'emploi du style indirect libre, Mrs De Ropp n'est plus appelée dans ce paragraphe que "la Femme" ("the Woman", 4 occurrences) et que l'auteur rend compte du scénario que Conradin échafaude à partir de ce qu'il peut imaginer de la rencontre entre la Femme et Sredni Vashtar : " He saw the Woman enter, and then be imagined her opening the door of the sacred hutch and  peering down with her short-sighted eyes into the thick straw bed where his god lay hidden".
Notons que Mrs De Ropp n'est pas montrée ici à son avantage et que l'enfant se représente une femme imparfaite, "impatiente et maladroite" face à un dieu caché (cf "short-sighted eyes" ; "where his god lay hidden" ; "clumsy impatience" ). Cette caricature de Mrs De Ropp illustre l'impuissance de l'enfant face à ce qui s'annonce pour lui comme un drame : la fin de Sredni Vashtar.
Comme pour tous les désespérés, il ne reste à Conradin que deux armes : la dérision et la prière ( cf "And Conradin fervently breathed his prayer for the last time." ) encore que lui-même n'y croit guère, à cette prière (cf " But he knew as he prayed that he did not believe." )
Mais au fait de quelle prière s'agit-il ? Certainement pas d'une prière chrétienne mais peut-être s'agit-il de "l'amère litanie" qui chaque soir "s'élevait dans le crépuscule de la remise" ? L'auteur ne le précise pas. Nous le devinons.
Pour Conradin, l'issue ne fait pas de doute : La Femme triomphera et Sredni Vashtar sera vaincu. Ce qui, pour lui équivaut à une condamnation à mort.
Nous pouvons noter les occurrences de la forme verbale "he knew" ("il savait") qui, placée par trois fois en tête de phrase, donne une tonalité tragique au texte et fait songer, grâce à ce procédé de l'anaphore, aux tirades théâtrales ou encore au style de certains écrits religieux.
Ce que Conradin savait, c'est que, en perdant cette ultime bataille, Sredni Vashtar perdrait aussi sa nature divine et, emporté par le jardinier, il ne serait plus le "dieu merveilleux" de l'enfant (cf "his wonderful god" ), mais "un simple furet brun dans une caisse" (cf "a simple brown ferret in a hutch"), une bête sans nom.
Ce que Conradin savait, c'est que cette défaite du dieu caché consommerait totalement le triomphe de Mrs De Ropp ( cf " he knew that the Woman would triumph always as she triumphed now" ).
Ce que Conradin savait, c'est que ce triomphe marquerait le début du contrôle total de l'enfant par la tutrice et que, à bout de résistance, "il serait de plus en plus malade" (cf " he would grow ever more sickly ") jusqu'à ce que la prophétie du docteur énoncée dès le début de la nouvelle se réalise (cf " the doctor had pronounced his professional opinion that the boy would not live another five years").
Ce scénario funèbre, cette tragédie personnelle dont l'enfant s'imagine être la victime est sans doute complaisant,  comme toutes les imaginations d'enfant, mais l'important ici, c'est que Conradin y croit et c'est donc par désespoir et dans une conscience magique et symbolique de la réalité que l'enfant va "psalmodier l'hymne à l'idole menacée" (notez les connotations religieuses de la traduction de Guillaume Marlière.).


14) Pourquoi Conradin déteste-t-il tant le "sourire pincé" de Mrs De Ropp ?


Conradin déteste le "sourire pincé" de Mrs De Ropp (cf "He knew that the Woman would come out presently with that pursed smile he loathed so well on her face") car ce sourire est une marque de victoire, une manière respectable de triompher et c'est cette respectabilité, cette bonne conscience du devoir accompli, que Conradin ne supporte pas.


15) Qu'évoquent pour vous les paroles que psalmodie Conradin ?


Sredni Vashtar went forth,
His thoughts were red thoughts and his teeth were white.
His ennemies called for peace, but he brought them death.
Sredni Vashtar the Beautiful.


Ces paroles évoquent la poésie religieuse, le psaume, le verset, mais aussi l'hymne guerrier, la poésie épique. Il s'agit aussi d'une incantation magique, d'une tentative de conjurer le sort. Conradin qui, dans toute la scène de la remise, reste muet se met soudain à psalmodier ces étranges paroles (cf "he began to chant loudly and defiantly the hymn of his threatened idol") comme s'il voulait défier une dernière fois à voix haute l'autorité de sa tutrice.
Pourtant, Mrs De Ropp ne peut l'entendre. C'est donc aussi une tentative symbolique de révéler le dieu caché en insistant sur sa férocité : "pensées de sang et dents blanches" d'une divinité telle qu'on pourrait en trouver sur des manuscrits anciens, des enluminures médiévales par exemple ou des représentations indiennes.
En insistant sur son refus de toute clémence.
En insistant sur sa magnificence.


And then of a sudden he stopped his chanting and drew closer to the window-pane. The door of the shed still stood ajar as it had been left, and the minutes were slipping by. They were long minutes, but they slip by nevertheless. He watched the starlings
running and flying in little parties across the lawn ; he counted them over and over again, with one eye always on that swinging door. A sour-faced maid came in to lay the table for tea, and still Conradin stood and waited and watched. Hope had crept by inches into his heart, and now a look of triumph began to blaze in his eyes that had only known the wistful patience of defeat. Under his breath, with a furtive exultation, he began once again the paean of victory and devastation. And presently his eyes were rewarded : out through that doorway came a long, low, yellow-and-brown beast, with eyes a-blink at the waning daylight, and dark wet stains around the fur of jaws and throat. Conradin dropped on his knees. The great polecat-ferret made its way down to a small brook at the foot of the garden, drank for a moment, then crossed a little plank bridge and was lost to sight in the bushes. Such was the passing of Sredni Vashtar.


16) Dans quelle mesure peut-on dire que Conradin fut récompensé ?


Les premières lignes du paragraphe sont marquées par une vigilance accrue de la part de Conradin (cf "And then of a sudden he stopped his chanting and drew closer to the window-pane"), vigilance soulignée par une suspension du temps (cf "They were long minutes, but they slipped by nevertheless") qui traduit la nervosité contenue de l'enfant (cf : "A sour-faced maid came in to lay the table for tea, ans still Conradin stood ans waited and watched"). De l'extérieur, on ne peut donc rien deviner des préoccupations de l'enfant tandis que la journée se déroule selon l'ordre habituel : ici, les préparatifs du "tea-time".
Le temps passant signifie d'abord que la victoire de Mrs De Ropp n'est pas acquise d'emblée mais ce qui constitue la récompense de Conradin, c'est l'apparition puis la fuite du furet (cf "out through that doorway came a long, low, yellow-and-brown beast, (...). The great polecat ferret made its way down to a small brook at the foot of the garden, drank for a moment, then crossed a little plank bridge and was lost to sight in the bushes".). Notons que le furet n'a pas l'air effrayé puisqu'il prend le temps de s'abreuver à un ruisseau puis de franchir un petit pont de bois, restant ainsi à découvert, avant de disparaître dans les buissons.
La joie de Conradin est immense : elle se traduit par "le chuchotement de l'hymne de victoire et de destruction" c'est-à-dire le verset guerrier qui rend hommage au Grand Furet (cf "Under his breath, with a furtive exultation, he began once again the paean of victory and destruction."). Elle se traduit aussi par "une lueur de triomphe dans les yeux" (cf "a look of triumph began to blaze in his eyes") à laquelle semble répondre le clignotement des yeux du furet (cf "with eyes a-blink at the waning daylight"). Enfin, elle se manifeste par l'agenouillemnt de Conradin qui mime ainsi l'agenouillement des chrétiens devant la croix (cf "Conradin dropped in his knees.").


17) Que pensez-vous de la dernière phrase de ce paragraphe : "Such was the passing of Sredni Vashtar."


C'est la dernière fois que le nom du dieu caché apparaît dans la nouvelle.
Il signale la victoire de la bête sur la Femme et ainsi la victoire de l'enfant sur sa tutrice.
La sortie de la remise est pour Conradin une révélation du dieu caché, une manifestation de la toute puissance du Grand Furet qui, dès lors et à jamais, même s'il profite de sa liberté toute neuve pour disparaître, existe en tant que divinité, de transcendance que le texte rétablit dans sa légitimité en la nommant : Sredni Vashtar.
Dans son excellente traduction, Guillaume Marlière écrit simplement :


Ainsi passa Sredni Vashtar.


Cet octosyllabe rend compte de la tonalité épique qui imprégne les pensées de l'enfant  Il est remarquable par son rythme binaire et ses assonances et semble conclure l'hymne guerrier psalmodié par Conradin comme si l'auteur faisait plus qu'employer le style indirect libre, comme s'il prenait parti pour l'enfant en s'en faisant le complice stylistique.


"Tea is ready," said the sour-faced maid ; "where is the mistress ?" "She went down to the shed some time ago," said Conradin. And while the maid went to summon her mistress to tea, Conradin fished a toasting-fork out of the sideboard drawer and proceeded to toast himself a piece of bread. And during the toasting of it and the buttering of it with much butter and the slow enjoyment of eating it, Conradin listened to the noises and silences which fell in quick spasms beyond the dining-room door. The loud foolish screaming of the maid, the answering chorus of wondering ejaculations from the kitchen region, the scuttering footsteps and hurried embassies for outside help, and then, after a lull, the scared sobbings and the shuffling tread of those who bore a heavy burden into the house.

"Whoever will break it to the poor child ? I couldn't for the life of me !" exclaimed a shrill voice. And while they debated the matter among themselves, Conradin made himself another piece of toast.


18) Comment caractériseriez-vous le dénouement de cette nouvelle ?


L'auteur ne quitte pas le point de vue interne et le lecteur suit les événements à partir des perceptions auditives de l'enfant.
Mais le point essentiel de ce dénouement est l'utilisation de l'implicite. Nous comprenons dans les dernières lignes qu'il est arrivé quelque chose de grave à Mrs De Ropp et nous pensons alors qu'elle a été la victime du furet qui, en la mordant, a peut-être tranché une artère et l'a donc tuée.
Ce que nous ne comprenons vraiment que par l'intervention de "la voix aigüe" (cf "Whoever will break it to the poor child ?") est cependant déjà compris par Conradin qui savoure ainsi sa vengeance en se préparant lui-même les toasts qu'il avait refusés de la main de Mrs De Ropp. Le texte indique que l'enfant dès lors a recouvré sa liberté en même temps que la possibilité de devenir autonome, de grandir. Cette liberté acquise se traduit par une phrase assez longue, au rythme régulier qui rend compte de la tranquillité d'esprit et de la maîtrise de son temps dont fait preuve maintenant Conradin :


And during the toasting of it and the buttering of it with much butter and the slow enjoyment of eating it, Conradin listened to the noises and silences which fell in quick spasms beyond the dining-room door.


Ce que Conradin avait déjà compris, avant nous, c'est que Mrs De Ropp était sans doute morte ou blessée - c'est-à-dire défaite -, et cela dès la sortie du furet (cf "and dark wet stains around the fur of jaws and throat").
Défaite de Mrs De Ropp confirmée par "les cris hystériques de la servante" (cf "the loud foolish screaming of the maid"), les "exclamations" (cf "the answering chorus of wondering ejaculations"), les "pas précipités" (cf "the scuttering footsteps"), "les appels au secours" (cf "and hurried embassies for outside help"), les "sanglots d'effroi" (cf "the scared sobbings") et enfin "les pas traînants de quelqu'un portant un lourd fardeau dans la maison (cf "and the shuffling tread of those who bore a heavy burden into the house."), cette dernière proposition indiquant que l'on a amené le corps inanimé de Mrs De Ropp dans cette demeure qui est sans doute maintenant sa dernière demeure.
C'est donc par l'image du triomphe total de Conradin que s'achève cette nouvelle dont le thème est l'imagination débridée d'un enfant et la victoire d'un monde imaginaire sur l'ordre de la réalité.
Le recours final à l'implicite, en évacuant la mort de Mrs De Ropp, en ajoutant cette mort à la somme des événements heureux et malheureux qui se déroulent dans toutes les maisons, recentre complétement le récit sur l'enfant vainqueur et sur la puissance de l'imaginaire ici appelée Sredni Vashtar.
Il est cependant à noter que les dernières lignes du récit sont écrites dans une tonalité réaliste : il n'est plus question de magie, d'incantation, d'hymne guerrier ni de Grand Furet, mais de toasts, de beurre et d'une tragédie domestique, d'un accident.


Notes

(1) La nouvelle Sredni Vashtar a été écrite par Saki (H. H. Munro) et est datée de 1910.
Nous avons appuyé notre commentaire sur la traduction de Guillaume Marlière publiée dans la collection librio.
(2) Anabaptisme : n.m. (du grec ana , de nouveau et baptizein, baptiser). Doctrine et pratique d'une secte religieuse et politique issue du protestantisme au XVIème siècle. Les anabaptistes préconisaient le baptême des seuls croyants adultes et, en conséquence, rebaptisaient ceux qui avaient été baptisés lorsqu'ils étaient enfants (cf Larousse en 6 volumes, 1980)
(3) Le lecteur assiste à la scène en même temps que Conradin : C'est dans cette simultanéité, dans cette contemporanéité toujours renouvelée des événements de la fiction et de la lecture que se constitue l'acte littéraire.


      Patrice Houzeau
      Hondeghem, octobre 2005 

Calendrier

Avril 2014
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30        
<< < > >>

Recherche

Concours

Recommander

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés