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FANTAISIES SPECULATIVES

NAUSEES

 

1.
Je ne comprends pas ce qui pousse des individus sains de corps et d'esprit à se réunir trois, quatre, cinq heures durant afin de se remplir la panse en disant des sottises. Je sors toujours de ces rituels hébété et convaincu de l'immense bêtise de mes contemporains. Je songe le lendemain que la société est vraiment bien faite qui arrive à faire faire quelque chose d'intéressant et d'utile à ces outrecuidants bavards. Je songe aussi, mais plus tard, que, sans doute, le but de ces séances d'art masticatoire et d'art de la conversation réunis est de rappeler aux bipèdes réflexifs d'éviter de s'entretuer.

 

2.
Ce que nous apprend le cinéma : que les gens sont ridicules, grossiers, grotesques, violents, sentimentaux, affectifs, imprévisibles, et si stupidement fragiles. Allez croire en l'humanisme après avoir vu deux ou trois films qui mettent en scène les activités d'un serial-killer, ou les sanglants exploits d'un commando de choc chargé d'éliminer de dangereux gangsters, de dangereux terroristes, de dangereux extra-terrestres ? Le pire, ce sont les films qui dénoncent, les films engagés, les films à thèse : vous sortez de ces films avec l'intime conviction que la plupart des gens qui ont quelque responsabilité politique, économique, judiciaire, sont soit corrompus, soit sociopathes, et des fois même les deux. Vous avez beau savoir que c'est vrai, vous êtes toujours surpris de l'ampleur de la catastrophe.

 

3.
La loi est souvent un moyen pratique d'être injuste en toute légalité.

 

4.
"en frétiller de la perspective" (cf Céline, Le pont de Londres, folio n°230, p.305, "Il en frétillait le Sosthène de la perspective.") : être enthousiaste à l'idée de. Sinon, c'est que des fois, de petits personnages, figurines, silhouettes dans le lointain des peintures, se mettent à remuer, à tenter d'attirer votre attention... doivent même crier, appeler... mais i sont trop loin, on les entend pas. Si les symptomes subsistent, consultez votre médecin.

 

5.
A la vue d'un documentaire sur une poignée d'individus hollandais évoquant, plus d'un demi-siècle plus tard, leur engagement dans les Waffen SS : nausée... un seul de ces salopards a affirmé qu'en effet ce qui s'était passé relevait du crime, du plus grand crime, contre l'humanité, le seul à avoir affirmé s'être engagé dans les Waffen SS par haine de la société, parce qu'il ne savait pas quoi faire, parce qu'il se sentait inapte à une vie normale, le seul à sembler éprouver du remords. Un autre a rejeté la faute sur les "jeunesses hitlériennes" et semble avoir une dent contre tout ce qui défile au pas, et donne des ordres, et obéit. Les autres ne regrettent rien, ou si peu, qu'on est étonné qu'ils osent parler devant une caméra.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 mai 2013

LE DIABLE EN SA LANGUE

 

1.
Qui croit en moi, franchement, je doute de son existence.

 

2.
Autrement dit : les autres doivent pas trop exister, puisque j'existe.

 

3.
Où l'on voit que le français est une langue propice à ontologiser le réel autant qu'à le penser cynique.

 

4.
Si Dieu parle la langue des humains, il doit jacter en anglo-américain, en broken english aussi, aussi un peu en chinois. Mais pas en français... une langue de raisonneur, ça, le français, une langue de sceptique.

 

5.
Paraît qu'il y en a qui réprouvent qu'à l'avenir, dans nos universités, certains cours pourraient être donnés en langue étrangère, et plus particulièrement en anglais. Je ne vois pas le problème. Outre que cela pourrait faciliter la compréhension de certains étudiants étrangers qui manient souvent mieux l'anglais que le français, si dans certaines matières, l'anglais est plus apte à cerner certaines problématiques que le français, eh bien allons-y. Ainsi, j'admets tout à fait qu'un cours qui porte sur la mondialisation financière soit donné en anglais, puisque toute la malignité financière est essentiellement anglo-saxonne. Laissons aux voleurs la langue des voleurs et le français au philosophe.

 

6.
Donner un cours de cuisine française dans une autre langue que le français, c'est certainement condamner son auditoire à une pâle copie de notre art culinaire.

 

7.
Je ne doute pas que cela soit en grec que l'on ait le mieux parlé d'Alexandre, de même que c'est en latin que, certainement, l'on a le mieux pensé César. Sans le grec, sans le latin, Alexandre et César ne sont jamais que des bouts de viande agressifs, des parasites. Le grec et le latin ont doté ces animaux d'une si grande perspicacité que l'écho de leurs syllabes continue à courir le monde.

 

8.
Je ne crois pas à la domination du monde par la Chine. En effet, ils n'arriveront pas à nous imposer leur langue, et donc, ils n'arriveront pas à nous imposer leur culture. Leur mode de pensée nous sera toujours étranger. Tout ce qu'ils arriveront à faire, c'est à nous faire adopter certains éléments de leur cuisine, et quelques philosophèmes plus ou moins amusants. Nous autres, Français, qui répugnons à parler l'anglais, qui ne parlons allemand qu'avec des pincettes, et qui nous moquons si salutairement du monde, je ne nous vois pas bredouiller asiate. Ils seront obligés de nous jacter en angliche ; on les comprendra pas ; et s'ils ne se mettent pas à apprendre le français, on les roulera dans la farine, c'est clair comme de l'eau de roche.

 

9.
Etant donné que le chinois restera toujours pour nous du chinois, si la Chine veut dominer le monde, elle ne pourra le faire qu'avec une toujours plus grande agressivité économique.

 

10.
César est une émanation du latin, comme Napoléon une émanation du français. Une langue peut se juger aux personnages qu'elle sécrète. Autrement dit, l'Histoire d'un peuple est l'expression de l'évolution de sa langue. Je me demande quel despote plus ou moins éclairé couve la langue chinoise.

 

11.
Si le diable a mille demeures, Dieu n'a qu'un seul palais.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 mai 2013

SINON IRAIT-ON

 

1.
Fleuri de, les tombes, sinon irait-on ?

 

2.
Sans espoir, plus d'âme, comme si... Bah le langage a plus d'un paradis.

 

3.
L'aphorisme dans sa forme la plus sèche, pierre, caillou, os de poulet, moustache de tigre qui troue l'estomac, couteau court.

 

4.
Je ne doute pas que certains ont cru pouvoir d'un seul aphorisme égorger Dieu.

 

5.
Si nous n'avions plus de Dieu à nier, c'est là que réellement nous serions désespérés.

 

6.
"Ni dieu, ni maître" est une devise qui tire toute sa puissance de la puissance des dieux et des maîtres. C'est une devise vampire, une devise parasite. Une formidable bouche d'ombre.

 

7.
L'opium du peuple, on l'a remplacé par une autre fumerie, l'héritage des coupeurs de têtes.

 

8.
Cioran ne cite jamais les noms des gens qu'il critique. Il a raison. A quoi bon citer des noms déjà oubliés.

 

9.
"car ce qui n'inquiète pas est malhonnête" : je tire ce bref du film Les Godelureaux de Claude Chabrol. C'est le perturbant Ronald (interprété par Jean-Claude Brialy) qui dit ça, dandy comme pas deux, dis donc (d'ailleurs, s'il y a d'l'idem, c'est qu'il y a plagiat). Bernadette Lafont y joue aussi ; elle est Ambroisine, la jeunesse en son apparaître, la jeunesse qui fait comme si, qui sait quand même, mais qui fait comme si, magnifique Bernadette Lafont.

 

10.
Ce n'est pas par paresse que je compose des aphorismes, c'est par mépris des complications narratives, c'est par mépris de ce qui fait des histoires.

 

11.
Coin désert et qui grignote, grignote la pièce, la fenêtre, les arbres, la rue, la ville, le ciel, laissant les passants dans le vide. Alors, ils s'en aperçoivent et tombent dans une note.

 

12.
Contre Dieu, évidemment pas d'autres dieux, que la langue, la matière même des dieux.

 

13.
Les dieux ne s'entretuent pas ; nos guerres leur suffisent.

 

14.
Ce que toute convivialité commémore, c'est l'avénement de l'assujettissement de tous par tous.

 

15.
Est-ce par ruse que le politique accepte de passer pour un guignol ? Les chansonniers se moquent de lui ; les intellectuels le méprisent ; le pilier de bistrot lui crache dessus; le plus sot des enseignants s'estime supérieur à ce président tellement inculte et vulgaire. Pendant ce temps-là, le politique dans l'ombre.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 avril 2013

JALOUSIE DES DIEUX
Pierres en lisant Humain, trop humain de Nietzsche.

 

1.
Pas même un bon élève, la foudre bonnet d'âne.

 

2.
Au compte, dettes et bénéfices, encaissés néant.

 

3.
Dans la nature la plus solitaire, à parcourir le loup.

 

4.
Racine en nous, jusqu'à en vomir les feuillages.

 

5.
Pour nous sans intérêt, la plus grande partie du monde, avec dedans notre mise sauve.

 

6.
Le paradoxe, serpent monstre dans l'océan, tête pensante.

 

7.
Arriver, c'est échapper au labyrinthe.

 

8.
La mort délie les labyrinthes comme nous dénouons nos lacets. Elle tire sur le coeur.

 

9.
Au secours des gens, dans la foule la hache, mains tranchées, jambes coupées.

 

10.
La foudre éparse, mouvement d'humeur, éclat d'un rire imprévisible, monnaie d'une pièce.

 

11.
Composer des aphorismes, c'est animer les épars d'un golem de pierre fracassé.

 

12.
Voix dans un brouillard, du grec s'en échappe, la langue qui revient.

 

13.
Qui console et rend meilleur, le pain donné.

 

14.
Les arbres dans la langue, bras, jambes, torses, têtes, tout s'y met à hurler. La fée aux cheveux qui sifflent passe dans la forêt.

 

15.
Les dieux sont sans audace et nous jalousent.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 avril 2013

PAR UNE PETITE MORT
En lisant De l'inconvénient d'être né, de Cioran.

 

1.
"quand on rumine" - c'est-y pas qu'on ruminerait le réel comme si nous étions des vaches.

 

2.
Remarquez que ce qui nous distingue des vaches, c'est que nous avons inventé les trains.

 

3.
"Pour que le monde existât", il a fallu que Dieu fasse un grand effort d'imagination, un effort surhumain.

 

4.
L'imparfait du subjonctif est la plus belle preuve du scepticisme universel dont est capable la langue française.

 

5.
L'humain n'atteindra jamais le songe qu'il fait de lui-même, mais c'est ce songe qui le sauve de l'auto-destruction.

 

6.
Les événements sinistres nous distraient tant qu'ils ne nous concernent pas personnellement. Sinon, on appelle cela des soucis, des chagrins, des épreuves.

 

7.
Entre nos tracas des trains, entre nos fracas des freins, ce qui ne veut rien dire, mais qui m'amuse.

 

8.
Ce que nous aimons, c'est moins une pensée que l'atmosphère qu'elle induit. Le bouddhisme en atteste, qui agit comme un tranquillisant devant l'évidence qu'exister c'est lutter.

 

9.
Je l'ai toujours su, mais je n'ai jamais rien dit est, selon les cas, l'aveu d'une hypocrisie ou l'éloge de la discrétion.

 

10.
Quand on fréquente les vérités d'un peu trop près, on risque d'éprouver la tentation du doute, si ce n'est du mensonge. De là sans doute toute religion.

 

11.
"Je crois l'entrevoir" : la foi est un absolu qui n'entrevoit pas ; il n'y a que les sceptiques qui entrevoient, qui croient voir.

 

12.
"en commençant par la mort" : c'est même comme ça que commence toute existence, par une petite mort.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 avril 2013

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