"Il faut qu'il s'y échauffe et qu'il se pipe lui-même, en s'imaginant qu'il serait heureux de gagner ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu'il se forme
un sujet de passion, et qu'il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte, pour l'objet qu'il s'est formé, comme les enfants qui s'effrayent du visage qu'ils ont barbouillé."
(Pascal, Pensées, Léon Brunschicg 139)
1.
S'il nous était possible de maîtriser entiérement toutes les règles, sans doute l'envie de jouer nous passerait-elle.
2.
Nous jouons des jeux autant que nous jouons à des jeux. C'est ainsi que nous agissons directement sur nous-mêmes autant qu'indirectement. Les jeux que et auxquels jouent les autres
contribuent ou combattent nos propres règles. Que l'on ne s'y trompe pas ; ce que nous mettons sur le tapis, c'est notre peau.
3.
Le manipulateur est celui qui comprend et utilise les règles du jeu de l'autre afin d'en retirer plaisir et profit. L'intuitif, au contraire, ne comprend pas toutes les règles du jeu de l'autre
et se fie surtout à l'intelligence de son propre jeu. Aussi le premier est-il souvent vainqueur cependant que le second finit parfois par aller jusqu'à tout risquer. Si, en fin de compte, il
finit par gagner, l'intuitif devient légendaire. Quand l'intuitif consent à manipuler, sa puissance est alors extraordinaire : C'est Napoléon à Austerlitz. je ne doute pas un instant du caractère
essentiellement intuitif de Bonaparte. C'est en alliant intuition et manipulation que ce petit bonhomme est devenu l'un des maîtres du monde de son temps. Ce sont les résultats surprenants de ses
intuitions qui, encore aujourd'hui, tissent sa légende cependant que ses manipulations jettent de larges taches d'ombre sur son long manteau.
4.
Ce que Pascal souligne, c'est la puissance de l'imaginaire qui fait de nous des rois en puissance, des misérables qui s'échauffent et se pipent eux-mêmes en s'imaginant qu'on serait heureux de
gagner ce qu'on ne voudrait pas qu'on nous donnât à condition de ne point nous risquer dans ce jeu des sentiments, des affections et des passions qui font de notre existence une suite
d'agitations, de pseudo-nécessités et de priorités illusoires. C'est ainsi qu'il faut comprendre cette étrange chose de voir des gens de talent gâcher leur vie en passions néfastes. Leur talent
ne peut pas toujours suffire à combler un manque qu'ils ont souvent du mal eux-mêmes à définir. C'est qu'un livre n'est pas un corps ; une guitare n'est pas une présence ; une toile n'est pas une
famille.
5.
Je suppose qu'il y a des êtres qui ne jouent avec talent que dans une solitude qu'ils ont cependant du mal à supporter. Des perdants magnifiques, voilà ce que souvent nous sommes.
6.
Nous jouons à des jeux dont nous ne connaissons pas toutes les règles. C'est le propre des humains d'exercer leur esprit à la compréhension de règles infiniment complexes. L'enfant au tric-trac
reste cependant le roi d'une royauté auquel nous ne pouvons accéder.
7.
Dans les histoires de vampires sentimentaux qui plaisent tant aux jeunes gens d'aujourd'hui, l'amour n'est pas plus fort que la mort, il est plus fort que l'immortalité.
UN GRAND SEIGNEUR EN PUISSANCE (Notes sur les Pensées de Pascal, numérotation : Léon Brunschicg).
1. "L'Ecclésiaste montre que l'homme sans Dieu est dans l'ignorance de tout, et dans un malheur inévitable. Car c'est être malheureux que de vouloir et ne pouvoir. Or il veut être heureux,
et assuré de quelque vérité ; et cependant il ne peut ni savoir, ni de désirer point de savoir. Il ne peut même douter." (Pascal, Pensées, 389) Ce dont il ne peut douter, c'est qu'il ne peut savoir et que dans le même temps, il ne peut pas ne pas désirer savoir. Il est voué à la tentative, et sa tentative est vouée à l'échec.
L'humain, selon un titre fameux, est un "perdant magnifique". Pour mesurer l'étendue de son échec, il s'est même représenté les deux omnisciences possibles : celle du Mal ; celle du Bien. Ce
faisant, à défaut de tout savoir, il s'est créé une perfection possible, celle de la morale.
2. Un point-virgule sépare le Bien du Mal. Leur différence est trop radicale pour être réprésentée par une simple virgule, et cependant leurs rapports sont si ambigus qu'un point me paraît
trop étanche.
3. "Ce n'est pas une chose rare qu'il faille reprendre le monde de trop de docilité. C'est un vice naturel comme l'incrédulité et aussi pernicieux : superstition." (Pascal, Pensées, 254) La Seconde Guerre Mondiale a montré à quel point les humains pouvaient être obéissants et consentir ainsi à commettre des atrocités dont on ne les aurait pas cru capables. La raison de
cette obéissance est dans une foi aveugle en la hiérarchie. Exiger d'un fonctionnaire qu'il fût loyal envers une institution en ne la critiquant pas, c'est déjà avancer en direction de cette foi
aveugle : on ne peut être loyal qu'envers un individu, jamais envers une institution qui, par définition, porte en elle tous les abus.
4. Je ne sais plus qui était ce ministre de l'Education Nationale qui avait proposé que les enseignants (c'est-à-dire la "base" de l'institution éducative) puissent renseigner leur
hiérarchie sur les innovations pédagogiques qu'ils estimaient intéressantes. C'était là un bon moyen de contourner la sacro-sainte "loyauté" envers l'institution puisque toute idée est
implicitement une critique d'autres idées qui lui sont contraires. Je suis persuadé que cette idée-là, celle du ministre, n'a pas dû plaire à tout le monde, à commencer par ceux-là qui ont pour
fonction de propager la bonne parole, si versatile fût-elle.
5. "Toutes ces misères-là mêmes prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédé." (Pascal, Pensées, 398) En ce qu'il pourrait s'illustrer dans tant de domaines, l'individu est certes un "grand seigneur" en puissance. Qu'il se limite lui-même par paresse, goût de l'ignorance, ou parce que les
autres l'encombrent de pseudo-nécessités, de scrupules et de vérités qui n'en sont pas, et voilà ce roi du monde dépossédé.
6. Si l'écrivain ne cède point trop au cynisme, qui n'est souvent pour lui qu'une manière de ne pas se laisser avoir par la malignité bienveillante, tous ses efforts doivent tendre à rendre
à l'humain la possession de son royaume. Loués soient les vulgarisateurs et les poètes !
1. "L'homme ne sait à quel rang se mettre. Il est visiblement égaré, et tombé de son vrai lieu sans le pouvoir retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des
ténèbres impénétrables." (Pascal, Pensées, Brunschicg 427)
Voilà, comme dirait l'autre, qui interroge la psychanalyse. Sans rire, ça traite tout de même du vrai lieu de l'humain, qu'il cherche à retrouver et qui toujours lui échappe jusqu'au grand fatal d'être dedans.
2. Le suicide est une géodésie. Le contraire du hâte-toi lentement que j'aime tant.
3. "Notre âme est jetée dans le corps..." (Pascal, Pensées, Brunschicg 233) Abracadabra, et voilà que grâce à ce je ne sais quoi, ce presque rien de ce qui aurait pu ne pas être, c'est-à-dire dont je n'aurais jamais pu avoir conscience, l'humain s'agite, cogite
et fait la cuisine.
4. "... donc je ne suis pas un être nécessaire." (Pascal, Pensées, Brunschicg 469) Ce qui indique que la logique est plus nécessaire que ma seule existence. Conséquence des circonstances hasardeuses, je ne suis pas plus nécessaire qu'un autre cependant que je ne cesse de prendre sens dans la diachronie humaine. Dieu est une synchronie que seule la diachronie rend légitime. L'illumination ne suffit pas.
5. J'aime à penser que Pascal a composé ses pensées pour se distraire des probabilités.
INCOMPREHENSIBLE QUE CELA SOIT ET QUE CELA SOIT PAS
1. "Incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible qu'il ne soit pas..." (Pascal, Pensées, Brunschicg 230) Voué au paradoxe, le cogitatif, à franchir un pont de singes d'un incompréhensible l'autre.
2. Un festival de l'aphorisme serait risqué. Il ne faudrait sans doute pas plus d'une demi-journée pour que les participants s'entr'égorgeassent, outrés des ironies, piqués des traits,
indignés des lucidités. Un festival du roman policier est plus serein : après tout, dans la Série Noire, les victimes, ce sont les autres.
3. "Jésus-Christ est venu aveugler ceux qui voyaient clair, et donner la vue aux aveugles ; guérir les malades, et laisser mourir les sains ; appeler à la pénitence et justifier les
pécheurs, et laisser les justes dans leurs péchés ; remplir les indigents, et laisser les riches vides." (Pascal, Pensées, Brunschicg 771) Evidemment, vu comme ça, on peut dire qu'il en a mis du désordre, le Jésus, on peut même dire que c'est un fichu flanqueur de foin.
4. "C'est un point se mouvant partout d'une vitesse infinie..." (Pascal , Pensées, Brunschicg 231) Prescience on dirait, de ce que le bruit du monde appelle "particule de Dieu", ce fameux bozon de Higges dont on dit tant.
5. "... entre les actions vertueuses" (Pascal, Pensées, Brunschicg 294) Je navigue entre les actions vertueuses et me déçoit. Plus j'avance et moins je m'apprécie. Ce n'est pas que je n'ai pas eu assez de chance, c'est que ma chance, a fait rien qu'à tomber
en cendres, comme si j'étais à moi-même ce dragon qui dévaste.
1. "Omnis creatura subjecta est vanitati." [Ecc., III, 19 : Toute créature est asservie à la vanité"). (Pascal, Pensées, Brunschicg 338) Autrement dit, ce n'est pas Fortuna qui mène le monde, mais la vanité.
2. Ce qui reste lorsque le masque est tombé, l'organique, la barbarie, la machine rien.
3. Les chiens et les chats ne sont pas seulement des machines biologiques mais des individus. Certes, je conviens que leur comportement les singularise. Allons, encore un effort et l'on en
viendra à penser que tel individu matou, tel individu toutou, est plus intéressant que ce pauvre type de X que nous ne pouvons supporter.
4. Ange Pitou devrait être le saint patron des aphoristes, lui que ses attaques contre la monarchie envoyèrent en prison, et qui, libéré par la Révolution, à l'occasion d'un banquet donné en
son honneur, se moqua si furieusement de la furie rouge qu'il ne dut son salut, dit-on, qu'à la fuite par une fenêtre. Ceci dit, il apparaît que cette histoire est fausse et qu'Ange Pitou fut
surtout un agent royaliste. C'est bien ce que je dis : en saint patron des aphoristes, il serait très bien, c't'homme-là.
5. La clé de l'énigme du Sphinx, c'est l'humain lui-même. Autrement dit, le Shinx interroge l'humain sur ce qu'il est, un être voué au temps. Si l'humain ne reconnaît pas l'humanité dans
l'énigme, il est dévoré.