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FANTAISIES

PAR L'ENFER
Trois fantaisies inspirées par quelques mots de l'album Le Serment des Cinq Lords, de Yves Sente et André Juillard, éditions Blake et Mortimer, 2012).

 

1.
"- Par l'enfer !
- Vous ne croyez pas si bien dire, Lord Bowmore !
- Gracious goodness ! Que... qui êtes-vous ?"
(Yves Sente, André Juillard, Le Serment des Cinq Lords, p.33)

 

"- Par l'enfer et la barbe de Saturne (si tant est que Saturne ait une barbe) par l'enfer dit-il, car il n'en croyait pas ses yeux Vous vous vous vous vous comme on voit il ne trouvait plus ses mots vous dit-il enfin ne croyez (bien que je ne sache pas au juste ce que vous croyez) vous ne croyez vous ne pouvez pas savoir à quel point - Si nous en sommes à ce point, y sommes-nous ? à ce point ? non ? vous croyez ? A ce point, vraiment, comme c'est curieux... Bien que cela traîne en longueur ce vous ne croyez pas si bien dire et, bien sûr, tout est dans le bien dire... Gracious ah tiens ! vous parlez angliche des fois gracious goodness bin oui, mon gars, que je sois un fantôme qui vient vous tirer les pieds, voilà que vous en êtes tout ébaubi effaré que vous en êtes tout d'papier.

 

2.
"Le vase grec... Je n'ai pas... parlé. Mais... le manuscrit ! Il faut sauver le man... Aaaaaaahh..."
(Le Serment des Cinq Lords, p.22)

 

Le vase - les vases littéraires sont faits pour être brisés, pour que des scorpions s'en échappent - le vase donc brisé ; il est gisant à mythologie carapatée émiettée éparpillée... Grec donc avec quoi dessus ? - Le combat d'Achille et d'Hector ? Le Minotaure avec une vierge entre les dents ? Je sais pas ; j'imagine des silhouettes noires, des ombres brisées, le royaume fichu par terre, là, sur le carreau blanc et noir. Je n'ai soleil froid dehors... Pas... soleil froid dehors fouillis droit dehors dehors dehors dehors si je pouvais flanquer mes démons dehors pas... parlé... j'ai gardé l'invisible pour moi. Mais je ne suis pas le seul gardien de l'invisible. Le vase, dedans, son manuscrit ! Le manuscrit - il y a souvent des manuscrits dans les mystères - il faut bien donner à lire aux yeux, vous savez les yeux, ceux qui vous voient. Faut graver le feu des syllabes anciennes, sauver le sphinx de la mort des énigmes, sauver le que faut-il sauver mon brave ? Sauver le man... L'homme ? Oui, quel homme ? Aaaaaaahh... apparemment, ce ne sera pas vous.

 

3.
"Quelques minutes plus tard, le professeur Mortimer est de retour au musée."
(Le Serment des Cinq Lords, p.31)

 

Quelques figurines coloriées, faudrait que je joue avec ça, les Minutes de la Scène Etrange, j'appellerais ça... Plus le temps passe, plus on sait plus qu'en faire qu'on veut fuir qu'il y a trop de choses à faire qu'on voudrait faire autre chose qu'on s'est fait avoir... Le temps, c'est ce qui nous a, définitivement. Le Professeur, qui travaille dans ces histoires, - Mortimer qu'il s'appelle (ça me rappelle une vieille blague d'un chien appelé Mortimer, que quand il mord, tu meurs ; je sais pas pourquoi cette blague est liée dans mon esprit à Michel Simon ; j'ai dû l'entendre dans un film). De retour, le professeur, de retour, la route à mystères, au turbin de l'énigme, le professeur, au musée donc, puisque, vous le savez bien, mon cher Belphégor, les mystères sont dans les musées comme les minotaures dans leurs labyrinthes.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 1er avril 2013

CAR NOUS SOMMES A UN TOURNANT

 

1.
J'ai sucé à leur sein le sirop saturnien
Des muses. D'où ces amours muettes et ces
Mélancolies, dont je me fais l'écho quand tu
Me lis. Et car je ne veux pas finir pignouf
Picolo accoudé au bar des bras cassés,
Je m'accroche à je ne sais pas quoi d'ailleurs car,
Hélas ! les alexandrins sont des vers par trop
Fragiles qui menacent toujours de se rompre
En deux bâtons égaux qui vous tombent sur les
Arpions.

 

2.
L'expression "manger de la vache enragée" a pour implicite que c'est en mangeant de la vache enragée que l'on apprend à montrer les dents et à mordre, et qu'ayant appris à mordre, on finit par bouffer le vampire.

 

3.
"Sportsmen, méditez ce cri de Saint-Just : "Nous avons supprimé l'Aristocratie pour la remplacer par la Bureaucratie!"
(Alphonse Allais, Un emplacement digne de ce nom pour tous les sports, in "Les confessions d'un enfant du cycle")

 

Je ne sais pas s'il a vraiment crié cela, Saint-Just, ou s'il l'a juste murmuré, ou écrit sur une note de blanchisserie, ou pensé tout bas, que c'est mon petit doigt télépathe qui me l'a dit, mais c'est bien vrai, ça, comme disait la vache à mon grand-père. C'est d'autant plus vrai qu'il est plus facile de couper la tête à un aristocrate qu'à un bureau. Déjà, le bureau, il faut le débarrasser. Vous me direz que, maintenant, bien souvent, il suffit de débrancher l'ordinateur. De cette remarque, dont je vous remercie, je déduis donc que la prochaine révolution aura pour victime expiatoire la caste des ordinateurs. Ce sera alors la revenche de l'étrange lucarne, voire de la lanterne magique.

 

4.
"Nous sommes, comme dit l'autre, à un tournant de l'histoire."
(Alphonse Allais, "les troglodytes du firmament" in "Les confessions d'un enfant du cycle", Mercure de France, collection "Le Petit Mercure", 2012)

 

On peut regretter l'absence de majuscule au mot "histoire". L'excellent Alphonse Allais n'a pas retenu la leçon du non moins excellent Georges Perec, pour qui le mot Histoire se devait d'être écrit avec la grande hache de son historicité, évidemment. On me rétorquera que quelques années séparent Alphonse Allais (1854-1905) de Georges Pérec (1936-1982), et que le premier était déjà à tirer la barbichette des ombres quand le second n'avait pas encore louché sur les seins de sa nourrice (je ne sais d'ailleurs pas si le petit Georges a eu une nourrice, une de ces à gros tétons qui font la force des nations et la nostalgie des mâles, je l'imagine, car j'aime bien m'imaginer, mais rien n'est prouvé, même si tout est possible). Je répondrai que cette antérorité n'est pas une raison, puisque, et c'est Alphonse Allais qui le dit lui-même, "nous sommes à un tournant de l'histoire", et que donc, à force de tourner - car ce fameux tournant de l'histoire relève décidément du présent de vérité générale qu'affectionnent tant nos politiques - à force de tourner, on finit par faire des cercles, et même par tourner en rond, et même par revenir sur nos pas. J'en conclus donc, en bonne logique, qu'à un moment donné, le petit Georges est devenu bien grand (d'ailleurs, il était barbu) et a dû énoncer cette règle orthographique de la grande hache de l'Histoire alors que le grand Alphonse en était revenu à sa première bicyclette. D'où mon reproche justifié. Je n'en tire d'ailleurs aucune gloire. Mais, il est certain, vous ne me contredirez pas sur ce point, qu'enfin, il faut que les choses soient dites.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 13 mars 2013

GLISSER LA PLUME DANS SA POCHE
De quelques bribes tirées du roman "Le Meurtre de Roger Ackroyd" d'Agatha Christie, traduit par Miriam Dou-Desportes, Le Livre de Poche n°617.

 

- y attacher un peu trop d'importance : c'est toujours l'auteur qui décide de ce qui est important ou pas ; heureusement, on n'est pas obigé de le suivre.
- prendre une mauvaise tournure : se dit d'une affaire, et dans le cas d'une énigme policière, pour qu'elle soit bien alambiquée, bien club des masques, il est nécessaire qu'à certains moments, l'affaire prenne une mauvaise tournure, sinon on s'ennuie.
- d'en donner les détails : pas trop tout de même, sinon on s'ennuie aussi, et puis on s'y perd, et d'ailleurs on s'en fout.
- un fauteuil un peu plus avancé : dans les demeures à mystères, j'ai souvent remarqué que les meubles ont tendance à prendre leurs aises avec la réalité, enfin, ce que l'on appelle réalité, et qui n'est que convenance.
- cacher son embarras : on s'embarrasse les uns les autres ; vivre en société, c'est gérer ses embarras ; c'est éviter de s'entremêler - il faut faire attention, un accident est vite arrivé, et, soudain, vous voilà avec deux têtes, trois yeux (elle est borgne), quatre pattes, quatre pinces et un nom composé à aller se cacher sous les pierres.
- un mystérieux inconnu : il s'agit donc de le nommer ; l'enquête est la mise au point d'une liste de noms. Ensuite, il s'agit de hiérarchiser les nomenclatures, d'en préciser leur légitimité, leur spécificité, leur éligibilité.
- les vivants et les morts : l'énigme est dans ce rapport entre les vivants et les morts.
- regarder respectueusement Poirot : c'est la moindre des choses quand on est en présence d'une telle pointure déductive.
- un regard aigu : qui coupe donc dans le réel, qui coupe et recoupe.
- un sentiment d'angoisse : rien que de très normal dans un roman policier que cette culture de la plante parasite qui, la nuit, vous pousse entre les doigts de pied, vous remonte dans les jambes, les reins et vient appuyer ses gants de lierre sur votre poitrine, comme si elle voulait vous ranimer, ou vous étouffer.
- la mauvaise habitude de ne pas terminer mes phrases : c'est quand le cogitif prend le pas sur l'énonciatif, qu'un essaim de pensées éparses coupe la route des syllabes. Ou que vous trouvez ça tellement évident, la fin de vos phrases que, n'est-ce pas ? ou que vos mots se font la malle et partent sur les chemins sourds de l'ailleurs.
- élucider davantage ce point : des points aveugles que l'on éclaire en sont-ils moins aveugles ?
- une fenêtre ouverte : l'assassin est-il passé par là ? Ou par la porte de derrière, ou par l'escalier dérobé, ou par l'entremise, ou par la dunette, ou par une meurtrière, ou par la gargouille, le miroir sans tain, la saucerfoule off sicrets, le chapeau de mon oncle sur la table basse de ma tante, l'oreille d'un sourd ? Mystère et carambar !
- Pong et Mah-jong : on joue beaucoup au Mah-jong dans Le Meurtre de Roger Ackroyd ; je ne connais absolument rien des principes de ce jeu ; ça participe de l'effet de bizarre.
- cet affreux petit Français ou Belge : pauvre Poirot !
- du "fussent mariés" : si les gens en viennent à se marier clandestinement, où allons-nous ?
- la visite d'un étranger : c'est toujours suspect car dans ces microcosmes qu'analysent les romans d'Agatha Christie, y a pas tellement de place pour les étrangers : il faut que tout se tienne. Les romans d'Agatha Christie sont des définitions d'ensembles problématiques à nombre restreint d'éléments.
- glisser la plume dans sa poche : j'aime bien cette expression; quand j'arrête d'écrire, c'est comme si je glissais la plume dans ma poche.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 2 février 2013

SUBSTANCE AUDACIEUSE

 

"- Et qui es-tu, toi-même, substance audacieuse ?"
(Lautréamont, Les Chants de Maldoror, Chant Cinquième, Presses-Pocket n°6068, p.191)

 

J'y avais jamais pensé, à "substance audacieuse", c'est marrant comme vocatif. Maintenant, ça peut vous valoir un noir regard, un froncement de sourcils, voire une engueulade. Je suppose que, pour certaines stars, les groupies, qui les pressent et les envahissent, doivent être faites de cette substance audacieuse.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 29 janvier 2013

S'ELEVANT SUR ELLE-MÊME

 

"Quelquefois, la grille d'un guichet s'élevait sur elle-même en grinçant, comme par l'impulsion ascendante d'une main qui violentait la nature du fer"
(Lautréamont, Les Chants de Maldoror, Chant Troisième, Presses-Pocket n°6068, p.131)

 

Ce qui me donne à songer quelque géante de fer, s'élevant sur elle-même en grinçant, et tendant une main de fer pour saluer une foule de fer, ou un poing de fer pour aplatir quelques uns de ces humains qui courent dans tous les sens.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 29 janvier 2013

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