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H.P. LOVECRAFT LE TERRIBLE

CAR SI JE REDOUTAIS L’HORREUR INCONNUE
Notes sur le recueil Je suis d’ailleurs de Howard Phillips Lovecraft, traduit par Yves Rivière, folio SF.

« …car si je redoutais l’horreur inconnue que je recherchais,… » (La maison maudite, Je suis d’ailleurs, p.125).
Projet existentiel : chercher en la redoutant cette « horreur inconnue » qui nous révélera ce que déjà nous savons, que la nature des choses, que l’être en-soi des choses, est horrible d’une horreur sans nom.

« De violentes rafales, semblables à d’étranges soupirs, surgissaient de la porte sombre, frôlaient le sable et se répandaient dans les ruines sinistres. » (La cité sans nom, Je suis d’ailleurs, p.189).
Il ne suffit pas que le vent fût violent ; il fallait aussi qu’il fût étrange, porteur de hantises, surgissant d’une porte sur l’ailleurs, frôlant comme la peau d’un être invisible, et se répandant comme un vapeur malsaine. Ainsi le vent de l’en-dehors contamine-t-il les paysages que vient hanter le narrateur des inquiétudes.

« Ces hommes n’étaient guère heureux et presque tous avaient l’air tourmentés par un rêve dont le souvenir leur échappait. » (La tourbière hantée, Je suis d’ailleurs, p.133).
Ainsi sommes-nous, hantés par ce rêve dont le souvenir nous échappe.
Nous en tirons cette prescience de l’étrange, ce pressentiment de l’en-dehors qui nous fait nous fasciner devant les signes et les symboles, les images surréalistes, les travaux des maîtres du bizarre, les films de Dario Argento, les nouvelles de Lovecraft, les musiques qui évoquent d’irrésistibles ailleurs.

« Ces récits m’intéressèrent vivement, étant donné ce que j’avais noté moi-même dans mon enfance… » (La maison maudite, Je suis d’ailleurs, p.101).
Ce que le texte dit : l’enfance influençant les intérêts du narrateur et ce plus-que-parfait (« j’avais noté »). Enfance du scribe, de l’observateur. L’enfance est un témoin muet auquel l’âge adulte donne la parole. D’autant plus que, dès lors, l’écriture est un « étant donné ».

« Cet être était tout en yeux, comme un loup moqueur,… » (La maison maudite, Je suis d’ailleurs, p.122).
Le loup est ce qui toujours échappe à notre approche. Loup levé est souvent loup fuyant. Il est d’abord regard qui suit notre progression dans le paysage. Nous ne le voyons pas ; il est pourtant là, yeux dans la forêt. Si nous y pensons, nous pensons aux yeux d’une conscience féroce et farouche. Qu’on tente de la définir, cette conscience, dans une phrase, et la voilà qui se dilue, bête du Gévaudan, animal des fables et des contes, des vieilles terreurs, ironique, cruelle, moqueuse.
Cf Lovecraft : « Cet être était tout en yeux, comme un loup moqueur, et sa tête rugueuse, semblable à celle d’un insecte, se diluait au sommet en fine vapeur brumeuse et putride qui se déroulait dans la pièce, avant de passer dans la cheminée. ».

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 janvier 2010

UNE ESPECE DE MONSTRE(S)

« C’était une espèce de monstre, ou de symbole de monstre, que seule une imagination morbide avait pu concevoir. » (H.P. Lovecraft, L’appel de Cthulhu, Dans L’abîme du temps, denoël, traduit par Jacques Papy, p.113)

Dans le fantastique, les symboles eux-mêmes deviennent monstres et « espèces de monstres ». C’est que les symboles du fantastique, dès que l’humain prend conscience de leur présence, appellent leurs référents à se manifester. Du reste, il en est ainsi de la plupart des fictions : rien n’y est gratuit puisque tout finit, au bout du compte du commentaire, par faire signe, par signaler, consciemment ou pas, que la magie est de ce monde puisque des êtres qui n’existent pas ont une puissance de production de sens telle qu’ils en fascinent des millions de gens. En ce sens, ce grand effort de symbolisation que l'on appelle humanité, aboutit à un réel d’une complexité telle qu’il en devient consciemment imprévisible : les événements ne se contentent plus d’arriver, ils prennent sens dans le discours, ils rentrent dans le cercle des statistiques et des sociologies, ils enrichissent la vision de l’humaine condition en appelant commentaires et commentaires des commentaires. Ainsi, la politique, qui est l’art de faire croire à des lendemains meilleurs, l’art de gérer les horizons multiples des attentes d’un corps social de moins en moins réductible au champ de ses classes sociales, peut s’apparenter à une magie blanche ou à une magie noire, voire une magie grise, selon la sincérité et la bonne volonté de ses acteurs.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 octobre 2009

CES CRIS ME GLACERENT

« Ces cris me glacèrent ; et je restai un moment comme paralysé dans la clarté éblouissante de cet endroit, seul, incrédule, gardant à l’oreille l’écho lointain de l’envol des convives terrifiés, et je tremblais à la pensée de ce qui devait rôder à côté de moi, invisible. » (H.P. Lovecraft traduit par Yves Rivière, Je suis d’ailleurs, folio SF, p.17)

cris
 : sons, le cri tend à l’événement ; il cherche à concentrer sur lui la densité du réel ; à attirer sur lui l’attention des consciences ; il rappelle que la nature du réel est essentiellement péril.

glacer
 : sensation totalitaire qui tend à supprimer toute autre sensation ; les cris glaçants manifestent l’épouvante, la panique de l’être devant l’en-soi du péril, devant le dévoilement de la figure périlleuse.

rester un moment comme paralysé
 : le corps n’est plus lui-même ; il ne s’appartient plus. Il est abandonné aux êtres étranges de la métaphore. La conscience n’est plus en mesure d’abord de rattraper ce corps qui tombe dans le puits aux images qui lui dérobent son être, qui l’agrippent à le faire chuter. La littérature est ce qui permet de dompter le tigre des métaphores ; elles ne sont plus toutes puissantes ; elles ne s’abattent plus en bande folle, en meute sur le sujet affolé ; elles sont ordonnées dans la logique des propositions ; elles se soumettent à l’ordre narratif. Ce sont elles maintenant qui sont comme « paralysées » dans des livres, précieuses et passionnantes comme des collections d’insectes ou de reptiles.

seul
 : combien de millions de fois cet adjectif a-t-il été utilisé cependant que le monde ne cesse de se peupler ? On dirait bien que l’être humain se multiplie pour en finir avec la solitude du vivant. Peine perdue : tout autant que le corps, c’est la conscience qui est « seule ». Seule et jalouse. Entendu hier à la télévision, un économiste affirmer qu’il fallait peut-être se méfier de la croyance en une « paix perpétuelle à la Kant » qui serait le résultat de la mondialisation des capitalismes. Il rappelait que la construction de l’Europe industrielle et marchande du XIXème siècle avait abouti à cette sorte de « suicide » des deux guerres mondiales du XXème siècle. Il est que je ne vois pas comment un état de guerre économique pourrait favoriser la paix. Peut-être que la construction d’un monde où les impôts serviraient aux Etats à développer le secteur non marchand du service public (gratuité totale ou quasi totale de l’éducation, de la formation continue, de la santé, de la culture humaniste, du recours au droit, etc…) cependant que la libre entreprise prospèrerait tant au service des entrepreneurs qui pourraient effectivement s’enrichir (capitaliser) tout en enrichissant l’Etat (contribuer) serait la seule garantie contre toutes les menaces de guerre induites par la férocité capitaliste. En ce sens, la dernière utopie réside peut-être dans ce Nord dont on nous dit tant de bien. Vu d’ici, la Suède est souvent présentée comme un exemple. Nous n’avons, je pense, guère le choix. Ou la paix des impôts, ou la guerre des grands capitaux. C’est la dernière alternative, et en toute conscience, je ne sais même pas si elle a un sens.

incrédule
 : Le réel soudain n’obéit plus à ce qu’on attendait de lui. Il n’est plus conforme aux attentes. De l’horizon des possibles surgit l’imprévu. La surprise peut être si grande que la conscience est alors frappée d'incrédulité.

« l’écho lointain de l’envol des convives terrifiés » : les compléments de nom s’enchaînent comme s’enchaînent les « échos ». Assez peu sonore lui-même, cet enchaînement, comme s’il était déjà passé fantôme, comme si la conscience le mettait à distance, dans cet autre monde de la communauté des « convives ».

trembler à la pensée
 : la pensée est prédictive. Dès lors que l’incrédulité s’est emparée de la conscience, la pensée ne peut plus guère qu’envisager le pire. C’est elle qui donne du sens au tremblement, à la panique de l’être ; c’est elle aussi qui peut la générer, cette peur de l’imminent.

rôder à côté de moi, invisible
 : Tout comme dans cette traduction d’un texte de Lovecraft, nous voilà seuls au milieu de l’invisible rôdant. Le sentiment d’insécurité est à la base de la plupart de nos actions. Nous cherchons sans cesse à fuir l’idée du danger, à nous protéger et à nous distraire de la mort. L’être humain progresse ainsi, dans l’invisible de toutes les morts possibles qu’il cherche à débusquer, à annihiler, à circonscrire, à empêcher de nuire. Il a donc inventé toutes les sciences contre la mort, tous les arts pour la démasquer, tous les plaisirs pour éviter d’y penser.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 septembre 2009

FILET DES SIGNES

Le passé est ce qui gît et ce qui remue ; il est invisible et résurgent. C’est un « être-là » dans la mémoire, une créature maligne prise au filet des signes :

« Il était également question d’une ville de pierre imaginaire ensevelie sous la surface marécageuse et d’esprits planant au-dessus de l’eau. » (H.P. Lovecraft, La tourbière hantée in Je suis d’ailleurs, Folio SF, traduction de Yves Rivière, p.131).

« il était question » : la question, c’est ici le sujet des légendes, ces problématiques qui se résolvent elles-mêmes, de telle sorte que les fictions sont autant de mondes qui se referment non seulement sur le narrateur, mais aussi sur le lecteur fasciné, au contraire donc des textes spéculatifs qui constituent des ouvertures sur le monde. Enseigner la littérature sans enseigner la maîtrise spéculative revient donc à se contenter de fasciner les élèves, ce que d’ailleurs ont parfaitement compris l’industrie du cinéma, ainsi que celle de la mode, qui gavent les esprits d’images et d’informations futiles, de fictions, fascinant ainsi les consommateurs, les piégeant dans leurs filets de signes.

« ville de pierre imaginaire » : architecture, organisation sociale, civilisation, opposition entre pesanteur de la pierre et a-pesanteur de l’imaginaire. Pour Lovecraft, ce qui a du poids, ce n’est pas la matière, mais la hantise. Cf  La tourbière hantée (incipit) : « Et maintenant, je frémis de terreur en entendant coasser les grenouilles dans les marais ou en me trouvant au clair de lune dans un endroit isolé. »

« surface marécageuse » : malsain ; les éléments sont des pièges.

« esprits planant au-dessus de l’eau » : ce qui explique le piège, le danger des surfaces, ce sont les « esprits planant au-dessus » ; l’eau est un piège marécageux ; l’air est hanté.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 août 2009

VERACITE DE L’AILLEURS

 

« De violentes rafales, semblables à d’étranges soupirs, surgissaient de la porte sombre, frôlaient le sable et se répandaient dans les ruines sinistres. » (H.P. Lovecraft, La cité sans nom in Je suis d’ailleurs, folio SF, traduction :  Yves Rivière, p.188)

 

Il n’est pas forcément nécessaire que les rafales soient violentes pour être comparées à d’étranges soupirs, lesquels manifestent la présence d’autres de la fiction. La fiction pose en effet l’autre en tant que réel tout autant qu’irréel. Ce n’est jamais que par convention, ou par habitude scolaire, que nous y croyons ou que nous n’y croyons pas. Ainsi, les amateurs de « récits de vie » croient à ce qu’ils lisent car ils ont appris que la littérature consistait à énoncer des vérités sur le monde. De même, nous ne croyons pas à la réalité des personnages de Lovecraft car ils relèvent d’un genre particulier, la nouvelle fantastique. Cependant, un « récit » peut être complètement bidonné, inventé, arrangé, cependant que les fictions de Lovecraft peuvent nous apprendre beaucoup sur des sentiments tels que la peur, l’angoisse, l’inquiétante étrangeté de l’être. Ce qui fait donc l’intérêt du texte n’est pas dans l’apparente véracité du conte mais dans la manière dont il rend compte de cet être au monde que l’on appelle humanité.
La question qui se pose alors est de savoir quelle est la part prise par la fiction dans les définitions que nous pouvons donner des différents modes d’être de l’humain.
Pour le coup, - la citation ici faite de Lovecraft -, il semble que l’humain contamine le réel en le dotant d’une inquiétante conscience. Ainsi, le vent est-il chargé d’étranges soupirs. Cette contamination revient hanter le narrateur, de telle sorte que le réel devient inquiétant en-soi. Le monde devient un ailleurs où l’humain ne peut que se sentir exclu, ou prisonnier :

 

« Le vent s’apaisa et je fus plongé dans les ténèbres monstrueuses de la terre ; lorsque la dernière de ces créatures fut passée, la lourde porte de cuivre se referma brusquement… » (H.P. Lovecraft, La cité sans nom, Je suis d’ailleurs, p.202).

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 juillet 2009

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