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L'ILLUSION COMIQUE

NUIT

La nuit : l’absence de lumière ; le non-lieu de la lumière ; en est-elle absolument absente ? Elle peut y être tolérée, et même désirée (cf « une lueur dans la nuit »). La nuit sans lumière aucune est appelée « nuit noire ».

« La nuit qu’il entretient sur cet affreux séjour,
   N’ouvrant son voile épais qu’aux rayons d’un faux jour,
   De leur éclat douteux n’admet en ces lieux sombres
   Que ce qu’en peut souffrir le commerce des ombres. »
   (Corneille, L’illusion comique, vers 3-6)

Présentant à Pridamant le lieu du mage, Dorante en souligne l’obscurité :

« Ce mage, qui d’un mot renverse la nature,
   N’a choisi pour palais que cette grotte obscure. »
   (L’illusion comique, vers 1-2)

C’est donc dans une nuit soigneusement entretenue que se tient le mage. Il s’agit ainsi de favoriser le « commerce des ombres », la fréquentation des esprits qui se manifesteraient d’autant mieux que l’obscurité de la grotte leur fournirait ainsi la continuité des ténèbres où elles demeurent habituellement. La nuit est ainsi le médium de la manifestation spectrale.

Eclipse de la lumière. Voilà comment Matamore tourne une éclipse du soleil en merveille amoureuse, en fantasme de puissance sur le jour lui-même :

« Le Soleil fut un jour sans pouvoir se lever,
   Et ce visible Dieu que tant de monde adore,
   Pour marcher devant lui ne trouvait point d’Aurore :
   On la cherchait partout, au lit du vieux Tithon,
   Dans les bois de Céphale, au palais de Memnon ;
   Et faute de trouver cette belle fourrière,
   Le jour jusqu’à midi se passa sans lumière.

CLINDOR
   Où pouvait être alors la reine des clartés ?

MATAMORE

   Au milieu de ma chambre, à m’offrir ses beautés.
   Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larmes ;
   Mon cœur fut insensible à ses plus puissants charmes ;
   Et tout ce qu’elle obtint pour son frivole amour
   Fut un ordre précis d’aller rendre le jour.

CLINDOR
   Cet étrange accident me revint en mémoire ;
   J’étais lors en Mexique, où j’en appris l’histoire,
   Et j’entendis conter que la Perse en courroux
   De l’affront de son Dieu murmurait contre vous. »
   (L’illusion comique, Acte II, scène 2, vers 296-312)

La nuit est donc aussi un jour sans lumière. De quoi courroucer la Perse et tous les peuples qui ont divinisé le soleil. Qui veut attenter au Soleil ou même se mesurer au Soleil est donc coupable. On peut penser que la société française commence à se laïciser, à sortir de l’entretien scrupuleux des mystères à partir de ce postulat de Louis XIV : Le Roi des Français doit briller comme le soleil, être en toute chose assimilé au soleil, devenir "ce visible Dieu que tant de monde adore".

Là commença la transparence du politique. Par la mascarade dansante. L'illusion solaire. La scène. Tous ceux qui voulurent en revenir aux pratiques occultes d’un Etat retranché ne purent pérenniser leur pouvoir. Il est remarquable que cette naissance de la modernité politique française se soit faite sur le mode de la représentation, par la reconnaissance du théâtre comme mode de penser et façon d'être.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 juillet 2008

CHÂTIMENT ONTOLOGIQUE

"Mon ombre chaque jour viendra t'épouvanter"
  (Corneille, L'illusion comique, vers 1016, Acte IV, scène 2)

Clindor, le pseudo-valet de Matamore, pour avoir tué son rival, le gentilhomme Adraste, est condamné à la peine capitale. Isabelle, désespérée, en veut à son père, Géronte, qui a d'abord repoussé Clindor, avant de l'avoir fait arrêter. Elle envisage donc de mourir à son tour :

"Mais en vain après toi l'on me laisse le jour;
  Je veux perdre la vie en perdant mon amour :
  Prononçant ton arrêt, c'est de moi qu'on dispose;
  Je veux suivre ta mort, puisque j'en suis la cause,
  Et le même moment verra par deux trépas
  Nos esprits amoureux se rejoindre là-bas."
  (L'illusion comique, vers 1003-1008)

Et, une fois passée là-bas, elle promet de revenir "épouvanter" Géronte.
C'est qu'une ombre sans corps, qui partout vous suivrait, glissant le long de tous les murs, surgissant des angles de chaque pièce, est en effet une promesse d'épouvante, de lancinant tourment. Ainsi, l'ombre survit au corps, et de même qu'elle se rencontre partout, en plein soleil comme au clair de lune, une fois détachée du corps, elle a cette faculté de continuer à être.
Le corps est donc l'étant, et l'ombre l'être.
Et c'est alors un châtiment ontologique qui attend Géronte :

"Mon ombre chaque jour viendra t'épouvanter,
  S'attacher à tes pas dans l'horreur des ténèbres,
  Présenter à tes yeux mille images funèbres,
  Jeter dans ton esprit un éternel effroi,
  Te reprocher ma mort, t'appeler après moi,
  Accabler de malheurs ta languissante vie,
  Et te réduire au point de me porter envie."
  (L'illusion comique, vers 1016-1022)

C'est le travail de deuil imaginé par la candidate au suicide. Une telle colère dans les sentiments pourrait bien être l'indice d'un véritable amour de la fille pour le père, puisque, après tout, elle souhaite qu'une fois morte, Géronte se reproche sa mort et l'appelle, puis, accablé "de malheurs", traînant une "languissante vie", en vienne à avoir, lui aussi, "envie" de mourir. Ce qui serait une manière de rejoindre Isabelle et Clindor dans un autre théâtre, celui des ombres, sur une autre scène, celle des amours mortes.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 mai 2008

DESORDRE

"Juge un peu quel désordre aux yeux de ma charmeuse"
(Corneille, L'illusion comique, vers 757, Acte III, scène 4)

La "charmeuse", c'est Isabelle. Matamore en est amoureux. Ce qu'il craint, en ce vers, c'est de faire paraître le "désordre" aux yeux de la belle. L'hyperbolique Matamore s'inquiète des "feux", des éclats de lumière que son épée, une fois sortie du fourreau, afin d'effrayer quelques valets, pourrait lancer :

"CLINDOR
  Ce fer a trop de quoi dompter leur violence.

  MATAMORE
  Oui, mais les feux qu'il jette en sortant de prison
  Auraient en un moment embrasé la maison,
  Dévoré tout à l'heure ardoises et gouttières,
  Faîtes, lattes, chevrons, montants, courbes, filières,
  Entretoises, sommiers, colonnes, soliveaux,
  Pannes, soles, appuis, jambages, travetaux,
  Portes, grilles, verrous, serrures, tuiles, pierre,
  Plomb, fer, plâtre, ciment, peinture, marbre, verre,
  Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, greniers,
  Offices, cabinets, terrasses, escaliers."
  (L'illusion comique, vers 746-756)

C'est donc, cette épée, un genre d'excalibur de l'excellente série Kaamelott d'Alexandre Astier dont on peut suivre les épatants épisodes du lundi au vendredi sur M6 vers 20h. 30, elle-même, l'épée merveille d'Arthur, parodiant l'épée laser des cosmiques guerriers de La Guerre des Etoiles.
Désordre
dit-il, Matamore, cependant qu'il vient de déstructurer toute une maison, de façon très ordonnée, en 7 alexandrins et un hémistiche, du toit ("ardoises et gouttières") jusqu'aux "caves" et toutes les pièces et tous les accès ("Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, greniers, / Offices, cabinets, terrasses, escaliers"), détaillant même les matières de la maison menacée ("pierre, / Plomb, fer, plâtre, ciment, peinture, marbre, verre").
Dévorants, les feux, et étouffants aussi :

"Juge un peu quel désordre aux yeux de ma charmeuse ;
  Ces feux étoufferaient son ardeur amoureuse."
  (Illusion comique, vers 757-758)

D'habitude, ce sont les "yeux" qui jettent des "feux". Ici, les "feux" sont séparés des "yeux", antagonistes même. Ils en sont les ennemis au point d'en étouffer "l'ardeur amoureuse" qui pourrait s'y lire. "Ardeur amoureuse" d'Isabelle qui, à l'égard de Matamore, n'existe pas. Il s'illusionne, le fanfaron, et se donne de fausses raisons pour ne pas affronter le regard de la belle. Matamore est ainsi un être de mauvaise foi, qui préfère vivre dans l'illusion plutôt que d'affronter la réalité.

Note du 2 février 2009
: Entre-temps, la série Kaamelot s'est évaporée des étranges lucarnes non sans avoir laissé un dernier épisode sous forme de téléfilm aussi drôle que profond (si ! si!) : on y voit un Arthur en quête de lui-même repasser par son passé, comme quoi le Graal, c'est peut-être rien d'autre que la clé de notre humaine condition. Après tout, qui pense sérieusement que la vérité est joyeuse, la vérité, celle des philosophes, est peut-être infiniment triste, très tragique même, si ça se trouve, la vérité...

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 mai 2008

ILLUSIONS

"Jugez plutôt par là l’humeur du personnage :
  Ce page n’est chez lui que pour ce badinage,
  Et venir d’heure en heure avertir Sa Grandeur
  D’un courrier, d’un agent, ou d’un ambassadeur."
        (Corneille, L’IIlusion comique, vers 477-480)

Clindor se moque de Matamore, en dénonce les mises en scène. L’Illusion comique est une pièce sur la représentation : la mise en scène du théâtre et de sa charge d’émotions, mais aussi la mise en scène des illusions humaines. L’Illusion ne peut donc qu’être « comique » (le grotesque de Matamore en est l’un des ressorts essentiels) autant que tragique (cf le monologue de Clindor en prison à la scène VII de l’Acte IV).

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 31 mars 2007

IMPUISSANCE DE MATAMORE
Notes sur L'illusion comique de Corneille

"Tu connais ma valeur, éprouve ma clémence."
    (Acte III, Scène 9, vers 949)

Matamore s'adressant à son valet Clindor imite ici le style de la tragédie.
Ce qui le caractérise, Matamore, c'est son impuissance à se hisser au niveau du discours héroïque qu'il prétend incarner.
A la scène 9 de l'acte III, la rivalité Matamore/Clindor (tous deux se disent amoureux d'Isabelle) en arrive au point où Clindor est sur le point de se battre en duel avec son "patron" :

"Plutôt, si votre amour a tant de véhémence,
  Faisons deux coups d'épée au nom de sa beauté."
    (vers 950-951)

Matamore, bien entendu, ne va pas saisir l'occasion qui lui est offerte de prouver sa vaillance et, illico, s'empresse d'abandonner tout espoir de conquête du coeur d'Isabelle :

"Parbleu, tu me ravis de générosité.
  Va, pour la conquérir n'use plus d'artifices ;
  Je te la veux donner pour prix de tes services ;
  Plains-toi dorénavant d'avoir un maître ingrat !"
    (vers 952-955)

On notera le juron faussement viril ("parbleu") censé masquer la couardise du fanfaron sous une apparence de bonhomie.
De plus, l'offre de Matamore est assez insultante pour Isabelle qu'il prétend donner à son valet comme si elle n'était qu'un gage, une prime accordée à un serviteur méritant.
Cette offre si "généreuse" de Matamore révèle non seulement sa lâcheté mais aussi son impuissance.
Le fanfaron est dans l'incapacité permanente et ne peut se hisser au niveau de son propre discours. Il n'est lui-même que dans la fuite et reste toujours en-deçà et du discours héroïque et du discours amoureux.
Il est impuissant dans son désir comme il est impuissant à se battre.
C'est en cela que Matamore est la parfaite antithèse du Dom Juan de Molière qui n'a de cesse de passer à l'acte en séduisant le plus de femmes possibles comme en prouvant sa valeur au combat.
Cependant, nul n'est dupe des fanfaronnades et on ne paie que de flatteries les actions d'un maître trop faible :

"A ce rare présent, d'aise le coeur me bat.
  Protecteur des grands rois, guerrier trop magnanime,
  Puisse tout l'univers bruire de votre estime !"
    (vers 956-958)

Qu'il lui dit alors, Clindor, aux anges, évidemment.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 janvier 2007

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