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NOTES SUR LA MUSIQUE

UN BOUT D'EPATANCE

 

Bui Dui Dan a eu la gentillesse de me remettre en souvenance la belle chanson "Etrangère au Paradis" interprétée par la grande Gloria Lasso. Beaucoup, certainement très certainement, se souviennent du début somptueux de la mélodie, qui, en effet, vous plonge immédiatement dans une atmosphère d'étrangéisation propice à la rêverie. Merci donc.

 

J'apprends par Wikipédia que Stranger in Paradise est d'abord une création anglaise (ce qui ne m'étonne point et d'où le côté étrange sans doute) tirée de la comédie musicale Kismet (1953). Robert Wright et Georges Forrest en sont les auteurs. Le côté étrange de la mélodie vient du fait qu'elle est basée sur quelques mesures des Danses polovtsiennes, musique russe et épatante, rythmée, timbales, crescendo et frissons, d'Alexandre Borodine. La version française des paroles est signée Francis Blanche. Je vous en cite le formidable début :

 

"Prends ma main
Car je suis étrangère ici
Perdu dans le pays bleu
Etrangère au paradis
Et je sais qu'en chemin
Le danger dans un paradis
C'est de rencontrer un ange
Et qu'il vous sourie..."

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 5 juin 2013

JAZZ ENTRE AUTRES

 

1.
Avec Balades en Jazz, c'est avec talent qu'Alain Gerber jasa jazz sur le jazz.

 

2.
Peut-être la musique fut-elle à l'origine une manière de mesurer le temps, de le compter ? Quelques siècles plus tard, la musique a surtout réussi à le démonter le temps, à lui donner toute sa démesure.

 

3.
Ah ! en ai-je mangé du pain perdu des illusions !

 

4.
"(et en l'occurence John Lewis)" : en l'occurrence, j'ai oublié un "r" à occurrence. Quant à John Lewis, il fut formidable. Ecoutez donc comme elle est pleine de bijoux, la discographie du Modern Jazz Quartet.

 

5.
J'ai écrit récemment à propos de la musique dite "sérieuse" qu'elle était "préméditée, écrite jusqu'au dernier soupir". Raccourcissons : c'est "préméditée jusqu'au dernier soupir" qui convient ici. D'ailleurs, je reste persuadé que certaines de ces musiques dites sérieuses sont de véritables assassinats en règle. Et les victimes, ce sont les auditeurs égarés par le snobisme, ou les convenances.

 

6.
Je ne sais pas s'il existe une anthologie des blues interprétés par les Rolling Stones. Ce groupe, dont la discographie se partage entre petits chefs d'oeuvre d'ironie et daubes à la mode, a cependant, outre quelques virtuosités novatrices, joué assez de bon blues pour qu'on puisse en composer une intéressante - et plus si affinités - compilation. Un retour aux sources testamentaire en quelque sorte.

 

7.
Je me suis laissé dire que Nirvana signifiait quelque chose comme "extinction" ; c'est donc par antithèse qu'elle s'est choisie ce nom, la bande boute-feu à Kurt Cobain.

 

8.
L'art consiste à mettre du génie dans la plus élégante manière de perdre son temps.

 

9.
N'aimant ni loup ni homme, il ne reste que Dieu.

 

10.
Il est remarquable que le référent de l'art si précis de la musique soit si difficile à préciser. Il se confond parfois avec l'image mentale, mais pas toujours. Il agit en tout cas sur l'état d'esprit. Les instruments de musique sont donc littéralement sensationnels.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 7 avril 2013

DUKE ELLING, DUKE ELLING, DUKE ELLINGTON

 

En écoutant une compilation de Duke Ellington And His Orchestra, ces quelques notes, dont j'vous dirai aussi que, comme je suis une poutre en musique, et que j'ai l'ouïe qui s'fane un peu, je confonds tout, mais m'en moque.

 

1.
"Cool Rock" : Le titre donne le ton de la compilation. Cool puisque le jazz de Duke Ellington est une musique qui mêle cool et puis tout de même pas que cool, drôlement inventive aussi, travaillée, ciselée, gravée, taillée avec le couteau des anges qui n'existent pas, même que l'orchestre à Duke leur fait une jolie joyeuse messe, ironique comme un solo de trompette, qui en raconterait une bien bonne à un saxophone, qui la répéterait, la blague, à toute la section rythmique.

 

2.
"P.S. 170" : Mystérieux comme le tombeau hindou. Le genre de fantaisie qu'on se dit qu'y aurait moyen de faire une chouette chorégraphie dessus, avec des danseuses, du palais mirifique, d'la jungle à tigre, à fièvre, et Jerry Lewis, parce que j'aime bien Jerry Lewis, et que Jerry Lewis se cadençant la peau et les os en compagnie d'une donzelle dansante sur une musique d"Ellington, ça devrait le faire.

 

3.
"Don't You Know I Care ?" : ça commence qu'on dirait qu'Aznavour va vous en chanter une, mais c'est le piano qui continue sur sa lancée, avec une diction parfaite qu'on comprend toutes les notes, et qui les répète aussi, ses notes, comme pour vous dire, mais si, mais si l'ami, c'est comme, comme ça, comme ça tu vois, que ça roule, et puis vois-tu, si tu sais tu, si tu comprends ça, t'as tout compris, t'as qu'à t'as qu'à t'as qu'à, t'as qu'à demander au sax, si tu si tu si tu m'crois pas.

 

4.
"Hi, June" : Le genre de cool balancé comme le balancement du whisky dans le verre ; d'ailleurs, dans les glaçons, si on regarde bien, on voit une blonde au bar, une brune près du piano, belle comme une énigme, et puis l'espion dans les plantes vertes.

 

5.
"Hi, Jane" : Après quelques secondes de silence, l'orchestre reprend sa sérénade, le whisky dans le verre, le son des glaçons, la blonde au bar, la brune près du piano, l'espion dans les plantes vertes.

 

6.
"Anatomy Of A Murder" : Intro piano genre atmosphère à mystérieux meurtre mais plutôt crime du pan de mur, polar donc, avec des notes basses - y a du grave dans le groove - et puis les cuivres qui se torturent un peu, qu'ont l'air de gémir, de palabrer mauvaise graine, avant de se mettre à table.

 

7.
"Alone Together" : La flûte élégante... la contrebasse ronronnante... vous a un air de chanson... un poil bucolique (c'est la flûte et nos vieux cours de latin - Virgile et ses pâtres à flûtiau - qui nous inclinent à). Je dis la flûte, mais si ça se trouve, c'est autre chose comme instrument à chante la moi claire et nette ta chanson. En tout cas, cela va son train (celui que contemple la paisible vache), ça sautille, s'tortille d'aise, et comme c'est basé sur flûtiau solo et contrebasse sautillante, on comprend le titre.

 

8.
"Chinoiserie" : Petit bijou. Qui part boogie du piano, et puis les cuivres balancent des riffs. La batterie est épatante (Rufus Jones). C'est tiré de Tchaïkowsky précise la note. Je reconnais pas trop le thème. M'en fiche. Qui chinoise un peu aussi (d'où le titre) et qui syncope efficace, et s'agite du sax, et qui bigue et qui bangue, que vers la fin ça trombone (ou sax bar ?) des drôles de sons, genre bestiole des marais qui coasse, et coaque, et cloaque, et glauaque. Superbe.

 

9.
"Vancouver Lights" : Le thème est beau à pleurer. Aurait pu servir pour le générique d'une série d'épisodes des enquêtes du commissaire Maigret. Classieux et urbain. Mélancolique dans les rues, mais qui va finir par l'emporter, le morceau, je vous le dis, moi.

 

10.
"Hello Dolly" : Evidemment épatant. La trompette, la voix éraillée comme si durant la Prohibition, il avait plu du whisky dans les rues, et puis les cuivres qui new-orlinssent. Un bel hommage à Amstrong, qu'on dirait tellement qu'c'est le génial Louis qui chante, que c'est peut-être lui, Louis Armstrong, qui, revenu du grand boeuf des ombres, nous en rejoue de sa trompette des vivants. Une chanson super belle, que ce Hello Dolly qui vous donne envie de revoir des vieux potes, sauf que vous vous dites que vous avez pas tellement envie de les revoir en fait, que vous préférez rester chez vous peinard à écouter du Duke Ellington et qu'on vous fiche la paix. Ceci dit, si elle est gironde, la Dolly... Mwouais... mais non. A moins qu'elle joue de la trompette. Et encore.

 

11.
"The Twitch" : J'sais pas ce que c'est qu'un twitch (serait-ce un sandwich écrabouillé par un orchestre de jazz ? une sorcière à trombone ? Un parapluie ? Une machine à coudre ? Une table de dissection ?) C'est élégant et nerveux, avec des airs canaille de big band qui en raconterait des vertes et des pas mûres, des fois, dans l'instrument. Bluesy donc. La cymbale qui siffle et sifflote, et le cuivre qui ironise. L'orchestre derrière les solistes a l'air de dire r'dis-le-me qu'c'en est marrant. Bon, par acquit de conscience, j'ai regardé dans l'harrap's. Un twitch, c'est un "coup sec", même que to have a nervous twitch, c'est avoir un tic nerveux. Il me quitte plus l'harrap's, et depuis que je scribouille sur les choses de ce monde, j'ai jamais autant appris de mots anglais. Comme quoi... Comme quoi quoi ? Comme quoi moi, faut que j'm'intéresse ; si ça m'intéresse pas, j'ai la comprenette figée, le Q.I congelé, l'ignorance chronique.

 

12.
"Things Ain't What They Used To Be" : Le classique classieux par excellence. Générique né, ce thème. Idéal pour annoncer une émission de jazz orientée bon vieux swing. Ou pour rêver qu'on drague une très jolie femme, du genre qu'existe pas. En tout cas, ma pomme, des comme ça, elle en connaît pas.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 9 mars 2013

SYNCHRONE VILLE
En écoutant l'album Synchronicity du groupe Police (1983). Les citations des textes de Sting, d'Andy Summers et de Steward Copeland, figurent entre guillemets.

 

1.
"With one breath, with one flow
You will know
Synchronicity"
(Synchronicity I)

 

L'écoute au début des années 80 de l'album Synchronicity du groupe Police me permit de préciser pour moi-même ce sentiment que j'avais, dès mon adolescence, que le réel fuyait devant nous, synchronie introuvable, diachronie imparable.

 

2.
"Hey Mr. Dinosaur
you really couldn't ask for more
You were God's favourite creature
but you didn't have a future"
(Walking In Your Footsteps)

 

C'est bien ce qui nous distingue des dinosaures, c'est que nous, nous demandons des comptes à Dieu. Ce qui, notez bien, ne nous empêchera pas de disparaître.

 

3.
"Everyone I know is lonely
And God's so far away"
(O My God)

 

Des êtres seuls qui portent en eux le vague souvenir d'un dieu lointain. Une bonne définition.

 

4.
"Telephone is ringing
Is that my mother on the phone ?
The telephone is screaming"
(Mother)

 

La chanson "Mother", composée par Andy Summers, est un bel exercice de pop expérimentale. Cette hantise rythmique, fiévreuse, répétitive, de l'appel de la mère dévoratrice, castatrice à en faire hurler le téléphone, insistante, harcelante, jalouse sirène, produit un effet boeuf sur les adolescents en quête d'indépendance.

 

5.
"Is anybody alive in here ?
Is anybody alive in here ?
Is anybody at all in here ?
Nobody but us
Nobody but us"
(Miss Gradenko)

 

C'est à Stewart Copeland que l'on doit le très swinguant Miss Gradenko et ses drôles de questions. La pop et le rock lorsqu'ils sont bien menés, sont des machines à étranges questions, à remarques acides, à humour décalé. C'est même ce qui m'intéressa dès mes quatorze ans, cette manière de ridiculiser le sérieux de la logique scolaire, de la dynamiter au profit d'images quasi surréalistes, ou simplement issues de la langue de tous les jours, cette langue tirée à la cuistrerie des citations. Les paroles de la chanson rappellent évidemment que l'ordre soi-disant impeccable des services de sécurité de ce qu'était alors l'empire soviétique était fissuré de partout et que les gens fort heureusement sont plus vivants que leurs uniformes.

 

6.
"Mother chants her litany of boredom and frustration
But we know all her suicides are fake"
(Synchronicity II)

 

Evidemment, la synchronie concerne la ville aux mille chemins croisés, aux mille prostitutions des destins, concerne la cité industrielle, la fatigue et le dégoût, l'ennui et la frustration, l'imposture des supérieurs, des soi-disant supérieurs, avec ça qui, à des milliers de lieues de là, sort de la boue, ça qui lovecrafte jusqu'à la surface, qui rejoint le temps humain, ça qui fait qu'il y a une ombre à la porte de la maison au bord d'un sombre lac écossais.

 

7.
"Every breath you take
Every move you make
Every bond you break
Every step you take

 

I'll be watching you"
(Every breath you take)

 

Le tube de l'album, celui qui nous est rentré dans les oreilles avant de nous sortir par les narines (on doit cette définition du tube qu'on entend partout tout le temps à Coluche me semble-t-il, ou à Desproges peut-être). Il n'en reste pas moins que la chanson est une claire profession de foi d'un voué fantôme, d'un regard persistant.

 

8.
"I have stood here inside the pouring rain
With the world turning circles running 'round my brain
I guess I always though that you could end this reign
But it's my destiny to be the king of pain"
(King Of Pain)

 

Longtemps ma chanson préférée de l'album, avec ces sirènes qui cadencent l'introduction, comme si le narrateur s'enfonçait dans un univers suburbain dont il ne pourra jamais être qu'un Roi de Douleur. Chanson migraineuse, chanson de la folie circulaire, du spleen, de la fatale synchronie qui fige les saumons morts dans les cascades et brise le dos des mouettes.

 

9.
"You consider me the young apprentice"
(Wrapped Around Your Finger)

 

Puis je me suis laissé bercer par le charme de cette drôle de rêverie qui commence par rappeler cette tendance que nous avons à nous laisser hypnotiser jusqu'à la fascination par ceux qui nous regardent de haut tout en agitant les ficelles qui nous relient à leurs doigts. Il y a un côté planant dans la musique de cette chanson qui place ces yeux d'en haut dans un autre univers, auquel l'usage de la parole poétique nous permettrait d'accéder. Nous manipulons Dieu autant qu'il nous manipule.

 

10.
"My sisters and I
Have this wish before we die
And it may sound strange"
(Tea In The Sahara)

 

Cet étrange désir, c'est de pouvoir prendre un thé au Sahara avec vous. C'est peut-être une allusion au roman célèbre de Paul Bowles justement intitulé "Un thé au Sahara". Roman que je n'ai pas lu, et dont le résumé trouvé sur Wikipédia me semble assez euh confus trifouillis que je ne vois pas le rapport avec la clarté du texte de Sting. "Prendre un thé au Sahara avec vous", c'est dans la chanson le voeu que se font mutuellement les âmes cependant que nos yeux fouillent toujours plus loin et que les tasses finissent ensablées.

 

11.
"Then you can turn a murder into art"
(Murder By Numbers)

 

Dois-je rappeler que cette chanson signée par Sting et Andy Summers est citée dans le film Copycat (Jon Amiel, USA, 1995) où, d'une certaine manière, elle donne la clé de la motivation de ce tueur en série si particulier que la profileuse agoraphobe devra affronter : faire du meurtre une oeuvre d'art, en vertu du principe que seul compte le style, et que le reste n'est qu'humanité assez stupide pour se laisser fasciner et finir papillon dans la toile d'araignée.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 février 2013

A PROPOS DU DISFARMER PROJECT

Je viens de voir ça sur Mezzo LiveHD, ce mardi 6 mars 2012, le Disfarmer Project de Bill Frisel, ou comment faire de l'excellente musique, sophistiquée, élégante, mélancolique sans être nunuche, à partir d'une base country tout à fait reconnaissable. J'ai pensé à certaines tentatives de Neil Young pour renouveler le genre. C'est pas trop comparable en fait. La musique vient illustrer les photos d'un certain Mike Disfarmer (1884-1959), photographe qu'un site qui lui est consacré présente comme un grand portraitiste. L'art se nourrit ainsi de ce qui fut, ou plutôt de ce qui reste de ce qui fut. Peut-être s'agit-il d'en définir l'être, l'absence au coeur de ce qui demeure, en l'occurence une collection de photographies d'Américains de L'Arkansas de la première moitié du XXème siècle, - visages clairs et peu de sourires -, celle de la Grande Dépression et de la Seconde Guerre Mondiale. Intéressant aussi de voir comment un art aussi synchronique que la photographie (l'étant fixé dans le temps) s'inscrit dans la diachronie de la musique (qui est l'art de renouveler à chaque interprétation la façon qu'ont les humains de mesurer le temps).
La performance a été enregistrée dans le cadre du festival "Banlieues bleues" en 2011. Il y a de la guitare (Bill Frisel), de la "steel" guitare (Greg Leisz), du violon (Carrie Rodriguez), de la basse (Viktor Krauss), qui semblent, dans des séquences plus ou moins longues mais toujours originales, gentiment se balader le long des vieux chemins mi-poussiéreux, mi-venteux du country and western.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 mars 2012

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