MATHIAS CHANTE
Les citations du texte de Jean Ray figurent ici en caractères gras.
Le narrateur de Malpertuis se cherche des confidents. Pour l'heure, à la page 62 de l'édition de poche J'ai Lu, et puisque l'abbé Doucedame n'a
pas réapparu, le narrateur dévoile au lecteur ses sympathies pour Mathias Krook :
A l'endroit de Mathias Krook, je ressentais une sympathie assez marquée,... (Jean Ray, Malpertuis, J'ai Lu,
p.62).
Sympathie d'autant plus marquée qu'elle semble connotée d'une attirance physique pour ce jeune homme qui
avait un joli visage de fille, souriait de toutes ses dents blanches, me faisait de loin des gestes d'amitié.
D'ailleurs, Mathias flirte avec les arts, puisqu'il s'occupe de la "boutique de couleurs" et qu'il est doté d'une "agréable voix de ténorino". De plus, selon Nancy, "il composait lui-même ses
chansons".
C'est précisément par une chanson, qu'au début de cette scène, le narrateur est attiré vers la boutique de Mathias Krook.
L'air très attrayant, puisqu'il s'agit de musique, que cela soit attrayant, que cela attire le narrateur vers la vision d'horreur, d'un rythme de valse lente, une
lancinance rythmique donc, pleine de noblesse et de mélancolie, s'adaptait, avec quelques hésitations, une noblesse certes, mais cependant hésitante comme le sont aussi les
grandes maisons, de la majesté dans la pierre et pourtant pleines de secrets enfouis, de paroles plus ou moins sordides, "s'adaptait" donc, cet air attractif, aux magnifiques
paroles du Cantique des Cantiques :
Je suis la rose de Saaron, et le lys de la vallée...
Ton nom est comme un parfum répandu...
Les paroles rachètent ainsi la trop humaine hésitation de la musique et rien de mieux pour attirer le narrateur que cette valse lente et charmante comme une condamnation, certes un peu étrange
elle-même, un peu énigmatique, cette valse du Cantique des Cantiques, mais condamnation quand même de l'atmosphère lourde et vénéneuse de Malpertuis.
Mais, en fin de compte, à l'approche du narrateur, la chanson finit par rouler comme un tonnerre, faisant vibrer le verre des bocaux et des vitres, et la phrase de vibrer
elle-même, dans cette séquence "v" + "r" qui souligne les mots "vibrer", "verre", "vitres".
Ce n'est d'ailleurs plus un chant d'amour et de beauté dans la nuit hostile de Malpertuis, ce n'est plus l'un des airs préférés de Nancy, - en ses moments de bonne
humeur, elle ne se lassait pas de le fredonner, ce n'est plus une voix humaine mais une cataracte furieuse, un mascaret de sons et de notes, qui se brisait contre les murs,
ébranlait la voûte, grondait autour de moi en une effroyable tornade sonore. (Malpertuis, p.63)
Quel effet le cinéma pourrait tirer de cette description !
On imagine aisément l'écran plein du tremblement des murs ainsi que du grondement de la chanson hurlée et dont les paroles semblent dès lors relever de la plus tendue des ironies de cet autre
monde dont nous parlent les récits fantastiques.
Cet effet de la chanson mascaret - on appelle "mascaret" une forte houle constituée d'une succession de vagues pouvant atteindre 2,5 mètres de hauteur et se déplaçant à une vitesse
comprise entre 25 et 30 km/h -, est d'ailleurs assez prophétique de ce que sera une partie de la musique populaire à la fin du XXème siècle et en ce début de XXIème, une succession de chansons
grondées plutôt que chantées, s'appuyant sur des guitares à rafales électriques et des têtes à cheveux longs et à manger de l'âne mort, le style gothique, comme on dit.
La chanson de Mathias devient si menaçante que le narrateur est sur le point de s'enfuir lorsque :
Il y avait de la lumière sous les pieds de Mathias !
Et ses pieds reposaient, immobiles, sur le vide de l'air... Mais il chantait, chantait d'une voix épouvantable qui faisait frémir les verres gradués du comptoir, la balance
romaine aux lourdes conques de cuivre, les mille choses inertes qui ne bougent jamais. (Malpertuis, p.63).
Ainsi la chanson de l'homme mort , - Krook n'est pas pendu tout... il est cloué la tête au mur (Malpertuis, p.
64) - fait-elle "frémir" les symboles de la vie tranquille et, jusqu'ici pérenne, de la "boutique de
couleurs".
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 octobre 2006
Commentaires
Bizarre, mais je trouve le Cantique des Cantiques assez nul! A-poétique.Comparaisons sans métaphores, platitude.. mais ce sont peut-être les traductions! Eluard (entre autres) a fait mieux! Et
tous les blasons du corps féminin de la Renaissance! Le Cantique des Cantiques, c'est pas mal. Mais ça ne tient pas le choc devant beaucoup d'autres oeuvres parfois tout aussi religieuses!