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DEMEURES DE JEAN RAY

GRIBOUILLIS
En lisant Malpertuis de Jean Ray, J'ai Lu n°1677

 

Dans "Inventaire en guise de préface et
d'explication" incipit du Malpertuis de
Jean Ray le narrateur se félicite d'une

Affaire de vol pas mauvaise il a dérobé
"palimpsestes, incunables et antiphonai
res" au "couvent des Pères Blancs" il a
Cru découvrir un trésor dans une "gaine
d'étain" mais le parchemin rêvé rare en
Fait n'est que "gribouillis" dont il ne
Prend pas connaissance tout de suite se
Réservant des "jours à venir" afin d'en
Déchiffrer le contenu L'énigme est donc
Dans le gribouillis l'écrit pas beau et
Non dans le parchemin enluminé j'y vois
Quelque ironique défense d'une écriture
Sauvage en marge paralittéraire puisque
La paralittérature la populaire souvent
Vue comme laide nuisible même qu'ils la
Considèrent les intellectuels & un jour
Ce qu'ils admiraient l'auteur distingué
Rare apprécié des salons & des facultés
Tombe dans le ridicule des pompeux & le
Romancier pour quais de gare l'auteur à
Deux sous l'occulté gribouilleur scribe
A ne pas lire le pas sérieux soudain le
Voilà paré de grâces infinies d'un oeil
Plus subtil qu'il n'y paraît & d'humain
Surtout tellement humain ou alors c'est
Là le meilleur on découvre chez lui ces
Zones d'ombre ces nuits de la syllabe &
Ces amours monstres qui remplissent les
Malles de cadavres sanglants les jaunes

Chambres de mystère et les caboches des
Adolescents de songes gothiques.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 21 avril 2013

AU-DEHORS

« Au-dehors, il n’y a que le vent et les ténèbres ; Ossip et Velitcho parlent peu. » (Jean Ray, Le Gardien du cimetière).

L’au-dehors, l’extérieur du monde clos où le narrateur, par le contrat de la fiction et par l’engagement qu’il a signé, est relégué. C’est qu’il y a trouvé une fonction (gardien des morts). Il y a aussi trouvé sa place de narrateur fictif. L’au-dehors est un « il n’y a que ». Il y a bien quelque chose, de l’étant qui s’agite, mais qui se situe en dehors du cercle. Au-delà du cercle. Ou plus exactement il constitue le cercle, les limites du cercle étant aussi les limites du vent et des ténèbres. Le cercle magique dans lequel s’enferment ceux qui veulent se protéger des démons souligne la nature démoniaque de l’en-dehors. Le vent et les ténèbres sont donc ces limites du cercle d’où le narrateur écrit (il tient son journal) pour les lecteurs de l’au-delà du cercle. Les deux autres gardiens, Ossip et Velitcho, ne commentent pas l’en-dehors. Ils parlent peu. Ce sont des êtres de l’en-dedans.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 janvier 2010

LA GRANDE BÊTE ET LE REPAS APPARU
Note sur Les Sept Châteaux du Roi de la Mer in Le Grand Nocturne , Jean Ray, Editions Labor, 1984, p.61 à 72)

Dans la nuit fantastique, certains êtres du dehors se mettent à remuer d’une vie inhabituelle (cf «les hautes rafales qui menaient folle vie au-dehors») et l’on y entend meugler de grandes créatures rêvées, de ces créatures que l’on suppose à la vaste nuit océane (cf «Un meuglement arriva de loin, comme une plainte de grande bête marine»).
L’allusion fantastique est ainsi de nature périphrastique et métaphorique ; elle suppose la nuit des objets, le trouble nocturne des étants qui, soudain, permet, sinon engendre, la manifestation de quelque «minuscule bestiole des ténèbres».
L’allusion fantastique n’est cependant pas coupée des nécessités du réel ; c’est ainsi que le texte de Jean Ray multiplie les descriptions de repas copieux, et même surabondants :
«Des petits pains poudrés de farine bise, une tourelle de beurre jaune, de longues tranches de saumon fumé luisant d’huile rose, des buissons de crevettes fraîches, des ailerons de raie en gelée, des fromages largement tranchés, des régimes de saucisses, des plies frites, tout cela apparut comme au toucher d’une baguette de fée.»
Merveille donc que ce repas apparu.
Festin d’autant plus merveilleux qu’il favorise la révélation :
«- Mangez, mangez et mangez encore ! ordonna Bjorn… Cela pousse aux confidences. Ventre rempli n’a plus de secret.»

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 août 2008

MATHIAS CHANTE

Les citations du texte de Jean Ray figurent ici en caractères gras.

Le narrateur de Malpertuis se cherche des confidents. Pour l'heure, à la page 62 de l'édition de poche J'ai Lu, et puisque l'abbé Doucedame n'a pas réapparu, le narrateur dévoile au lecteur ses sympathies pour Mathias Krook :

  A l'endroit de Mathias Krook, je ressentais une sympathie assez marquée,... (Jean Ray, Malpertuis, J'ai Lu, p.62).

Sympathie d'autant plus marquée qu'elle semble connotée d'une attirance physique pour ce jeune homme qui

avait un joli visage de fille, souriait de toutes ses dents blanches, me faisait de loin des gestes d'amitié.

D'ailleurs, Mathias flirte avec les arts, puisqu'il s'occupe de la "boutique de couleurs" et qu'il est doté d'une "agréable voix de ténorino". De plus, selon Nancy, "il composait lui-même ses chansons".
C'est précisément par une chanson, qu'au début de cette scène, le narrateur est attiré vers la boutique de Mathias Krook.

L'air très attrayant,
puisqu'il s'agit de musique, que cela soit attrayant, que cela attire le narrateur vers la vision d'horreur, d'un rythme de valse lente, une lancinance rythmique donc, pleine de noblesse et de mélancolie, s'adaptait, avec quelques hésitations, une noblesse certes, mais cependant hésitante comme le sont aussi les grandes maisons, de la majesté dans la pierre et pourtant pleines de secrets enfouis,  de paroles plus ou moins sordides, "s'adaptait" donc, cet air attractif,  aux magnifiques paroles du Cantique des Cantiques :

    Je suis la rose de Saaron, et le lys de la vallée...
    Ton nom est comme un parfum répandu...

Les paroles rachètent ainsi la trop humaine hésitation de la musique et rien de mieux pour attirer le narrateur que cette valse lente et charmante comme une condamnation, certes un peu étrange elle-même, un peu énigmatique, cette valse du Cantique des Cantiques, mais condamnation quand même de l'atmosphère lourde et vénéneuse de Malpertuis.

Mais, en fin de compte, à l'approche du narrateur, la chanson finit par rouler comme un tonnerre, faisant vibrer le verre des bocaux et des vitres, et la phrase de vibrer elle-même, dans cette séquence "v" + "r" qui souligne les mots "vibrer", "verre", "vitres".

Ce n'est d'ailleurs plus un chant d'amour et de beauté dans la nuit hostile de Malpertuis, ce n'est plus l'un des airs préférés de Nancy, - en ses moments de bonne humeur, elle ne se lassait pas de le fredonner, ce n'est plus une voix humaine mais une cataracte furieuse, un mascaret de sons et de notes, qui se brisait contre les murs, ébranlait la voûte, grondait autour de moi en une effroyable tornade sonore. (Malpertuis, p.63)

Quel effet le cinéma pourrait tirer de cette description !
On imagine aisément l'écran plein du tremblement des murs ainsi que du grondement de la chanson hurlée et dont les paroles semblent dès lors relever de la plus tendue des ironies de cet autre monde dont nous parlent les récits fantastiques.
Cet effet de la chanson mascaret - on appelle "mascaret" une forte houle  constituée d'une succession de vagues pouvant atteindre 2,5 mètres de hauteur et se déplaçant à une vitesse comprise entre 25 et 30 km/h -, est d'ailleurs assez prophétique de ce que sera une partie de la musique populaire à la fin du XXème siècle et en ce début de XXIème, une succession de chansons grondées plutôt que chantées, s'appuyant sur des guitares à rafales électriques et des têtes à cheveux longs et à manger de l'âne mort, le style gothique, comme on dit.

La chanson de Mathias devient si menaçante que le narrateur est sur le point de s'enfuir lorsque :

     Il y avait de la lumière sous les pieds de Mathias !
    Et ses pieds reposaient, immobiles, sur le vide de l'air... Mais il chantait, chantait d'une voix épouvantable qui faisait frémir les verres gradués du comptoir, la balance romaine aux lourdes conques de cuivre, les mille choses inertes qui ne bougent jamais. (Malpertuis, p.63).

Ainsi la chanson de l'homme mort , - Krook n'est pas pendu tout... il  est cloué la tête au mur (Malpertuis, p. 64) -
fait-elle "frémir" les symboles de la vie tranquille et, jusqu'ici pérenne, de la "boutique de couleurs".

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 octobre 2006


Commentaires
Bizarre, mais je trouve le Cantique des Cantiques assez nul! A-poétique.Comparaisons sans métaphores, platitude.. mais ce sont peut-être les traductions! Eluard (entre autres) a fait mieux! Et tous les blasons du corps féminin de la Renaissance! Le Cantique des Cantiques, c'est pas mal. Mais ça ne tient pas le choc devant beaucoup d'autres oeuvres parfois tout aussi religieuses!

Posté par orlando de rudde, 04 octobre 2006 à 19:54

D'AUTRES YEUX

Certaines maisons sont vouées au tonnerre :

    "Elle partit sans plus tourner la tête, et la porte de la rue retomba derrière elle avec un bruit définitif de tonnerre." (Jean Ray, Malpertuis, J'ai Lu, p.93).

Dans les ténèbres des demeures mystérieuses, on entend donc le tonnerre ruer dans le réel qui n'est pas seulement vu.
Le réel hanté est vu par les yeux des protagonistes, certes, par ceux du narrateur, - Jean-Jacques Grandsire - mais il est aussi vu par d'autres yeux, ceux des créatures de la nuit.
Le réel hanté est ainsi ce miroir à double face tantôt couvert de brume tantôt d'une terrible clarté :

    Je courus comme un fou à travers la maison, (...)
    Je revins à mon point de départ, l'âme remplie de désespérance. J'arrivai devant le dieu Terme et ma chandelle s'éteignit, et je vis, du fond des ténèbres, les terribles yeux verts venir vers moi. (Jean Ray, op. cit., p.105).

Evidemment,ces "terribles yeux verts" voient aussi ; ce sont les yeux de l'autre côté du réel, cette part d'ombre que nous reconnaissons si bien dans la peinture des grands surréalistes, dans certains livres (Dracula de Bram Stoker, les nouvelles de Lovecraft, Malpertuis, L'Homme invisible de Wells) comme dans certains films (Suspiria, Le Fantôme de l'Opéra de Dario Argento).

L'espace et le temps ne sont pas seulement des territoires humains.
Ils appartiennent aux animaux aussi.
Et aux créatures du songe et des ténèbres cependant que le temps et l'espace ne sont que pure perception humaine.
Les physiciens qui peuplent l'infini de l'univers d'une infinie probabilité de mondes possibles se trompent peut-être qui ne voient pas que l'infini finit au bout de leur nez. Mais c'est là pure conjecture.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 juillet 2006

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