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FASCINATIONS RIMBALDIENNES

BOUTS D'ZAN SANS SENTIMENTS

 

1.
"Mes faims, c'est les bouts d'air noir"
(Rimbaud, Fêtes de la faim)

 

Des bouts d'zan... de réglisse... jus noir craché d'la chique... petits mollusques cadavres jonchant les trottoirs...

 

2.
"et grands dans la tourmente"
(Rimbaud, "Morts de Quatre-vingt-douze...")

 

Lançant leurs immenses ossatures à l'assaut, et se faisant trouer la peau.

 

3.
"la clameur des Maudits"
(Rimbaud, l'Orgie parisienne)

 

Je me demande à quoi ça ressemble vraiment, ça, "la clameur des Maudits" : poussent-ils des cris de démons, d'apaches, d'hommes libres, d'hommes debout, de vrais cris de désespoir, ou des coassements, des glauqueries, des moqueries façon clowns hallucinés ?

 

4.
"S'il n'arrive pas un feu follet blême"
(Rimbaud, Jeune ménage)

 

Un feu follet blême, de quoi affoler l'imaginatif, au-dessus d'une tombe, voyez - ne dit-on pas que jamais tout à fait les tombeaux ne se referment ?- au-dessus d'une tombe, la petite flamme blafarde - une âme peut-être - qui court sur la pierre, sur quelque croix celtique et qui vous tire la langue, parce que vous avez le sens de l'humour tout de même.

 

5.
"Gardons notre silence."
(Rimbaud, Bruxelles)

 

Puisqu'il est d'or... gardons-le donc ! mettons nos paroles assassines en souffrance ; notre ironique jactance, balançons-la à la poubelle ; ravalons notre arrogance, et sourions, sourions, sourions comme si nous avions bouffé de l'ange.

 

6.
"Il m'est bien évident que j'ai toujours été de race inférieure."
(Rimbaud, Mauvais sang)

 

J'ai la jactance auto-tueuse. J'm'assassine comme un chef. Je m'étrangle la pipe comme un quenalcien spéculatif. De race inférieure, j'ai du pas gentil plein l'intérieur, du moqueur, du sec coeur, du déblatéreur, du lanceur de sorts, du jeteur de bébés avec l'eau du bain, du "tout à l'heure j'm'en vas t'chanter alouette sans fausses notes" (je pique ça au caustique The Frog Song de Robert Charlebois, parce que j'aime bien).

 

7.
"je ne me retrouve qu'aujourd'hui"
(Rimbaud, Mauvais sang)

 

Ce qui va de soi, puisqu'hier, je n'y suis plus et que demain, n'est-ce pas, demain, c'est demain.

 

8.
"Je ne finirais pas de me revoir dans ce passé."
(Rimbaud, Mauvais sang)

 

Il suffit de jeter l'huître à l'écume des jours. On se rezieute, spectre ridicule fréquentant les hiers comme autant de vieux murs hantés d'ombres. Des fois, on en est fier de ses hiers, des fois pas trop, voire pas du tout. Moi, c'est tout faux, bien médiocre, mises à part quelques éclaircies où je brillai un peu, mais mon féerique s'est frité avec Chronos qu'est rien moins qu'un infini bouffe-tout féroce. Miroir, t'es pas beau, fous-moi l'camp, j'ai autre chose à rêver.

 

9.
"quand tu reçus tant de coups de couteau"
(Rimbaud, L'Orgie parisienne)

 

Qu'tu fus tout perforé d'occlusives, qu'c'en a tant fait des plaies ouvertes, qu'te voilà tout macchabée.

 

10.
J'écoute So What de Miles Davis. Il neige ; le jazz, ça va aussi avec la neige, surtout si je me le jacte, qu'le jazz, ça colle aussi avec la neige, ça tient au coeur, comme l'image de la cymbale, ou de la tête d'or, tient au soleil. J'écoute So What de Miles Davis : ils neigent aussi, les sphinx noirs.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 13 mars 2013

TOHUS-BOHUS ET ELECTRIQUES LUNULES

 

1.
"Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux"
(Rimbaud, Les Pauvres à l'église)

 

Oui qu'ça gueule, oh qu'ça heurte, qu'ça palatalise "gueu", "que", qu'ça nasalise "un", "an". Un supplice, à en faire sortir le Démon lui-même, effrayé des dissonances.

 

2.
"Happent le jambon aux fourchettes / Tant, tant et plus"
(Rimbaud, Les Réparties de Nina)

 

Bon, moi j'aime bien ces vers, à cause du jambon (que ça me fait penser aux pâtes au gratin, avec du jambon dedans et du fromage rapé) et puis, le monosyllabique "tant, tant et plus" qui suggère le mouvement de la fourchette de l'assiette à la bouche, moi ça me convient.

 

3.
"Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif...
- Sur vos lèvres alors meurent les cavatines..."
(Rimbaud, Roman)

 

La dentale "t" fait trotter les "petits bottines" de la "demoiselle aux petits airs charmants" - le genre de demoiselle que ma mère appelait "une petite jeune fille" - du coup (l'oeillade qu'elle vous lance), ça fait contraste avec le long "immensément" (quatre syllabes, deux nasales). Les vers sifflotent aussi du "f" et du "v", des airs qui "meurent", des "cavatines", lesquelles, nous dit le docte, sont de doux airs brefs pour solistes d'opéra.

 

4.
"Je suis le saint, en prière sur la terrasse, - comme les bêtes pacifiques paissent jusqu'à la mer de Palestine."
(Rimbaud, Enfance, IV)

 

Je suppose que le "s" psamoldie. Il ouvre aussi les espaces sur l'ailleurs, ce "s" du "saint" et des "bêtes pacifiques". Il poursuit sa route.

 

5.
"Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants."
(Rimbaud, Le Bateau ivre)

 

L'assonance "u" contamine la strophe. Exaltation, cri du sauvage, souffle du coureur, sirène du navire, qui culmine dans le quatrième vers.

 

6.
Les tohus-bohus triomphants, voilà qui m'évoque les rythmes du jazz.

 

7.
"Les parfums ne font pas frissonner sa narine"
(Rimbaud, Le Dormeur du val)

 

Négation : le "f" et le "s" suggèrent un frisson fantôme, le passage de l'air sur le cadavre du jeune soldat.
Le mot "parfums" est mélioratif : la nature évoquée dans ce poème du val est lumineuse, chantante, elle est même personnifiée, protectrice (cf "Nature, berce-le chaudement : il a froid"). Le soldat mort est donc chassé d'une sorte de paradis.

 

8.
"et notre patois étouffe le tambour."
(Rimbaud, Démocratie)

 

L'étouffement ralentit le rythme du tambour, semble le rompre aux huitième et neuvième syllabes, le désorganise en tout cas par l'emploi des constrictives "f" et "l" qui suspendent la percussion des occlusives "p", "t", et "b".

 

9.
"Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs"
(Rimbaud, Le Bateau ivre)

 

C'est le "bateau perdu sous les cheveux des anses" qui jacte ainsi, qui produit ce drôle de son, "lunules", qui, à mes oreilles pleines encore des sons continus que Jimi Hendrix tira de sa guitare, sonne comme une note tenue jusqu'à la liaison avec la modulation "élec" et la pause de la virgule après la note brève ("triques").
Guitare dis-je, c'est que les sons se répondent étrangement : ainsi le "e" à la césure : drôle de rythme qui souligne aussi le "e" final de "lunules" :

 

Qui courais / taché de / lunules / électriques

 

Ainsi, le "i" au début et à la fin du vers (cf "qui", "électriques") que l'on retrouve au vers suivant sur la syllabe initiale du mot "hippocampes", lequel, en nombre de syllabes, répond à l'épithète "électriques", et ce "e" muet encore que la métrique met en évidence ("hippocampes noirs").
Ainsi, la modulation "rais / ché / el / ec / es / é / des" qui concurrence le "e" muet et triomphe dans le rythme binaire du troisième vers :

 

"Quand les juillets / faisaient / crouler / à coups / de triques".

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 mars 2013

DANSENT DANS

 

1.
"Aux branches claires des tilleuls
Meurt un maladif hallali.
Mais des chansons spirituelles
Voltigent parmi les groseilles."
(Rimbaud, Bannières de mai)

 

Echos d'une chasse. C'est drôle parce que "La Chasse spirituelle" est le titre d'un "manuscrit retrouvé" de Rimbaud dont il est généralement admis qu'il s'agit d'un faux. Est-ce que le, la, les faussaires se seraient inspirés de ces quatre premiers vers des Bannières ? En tout cas, ça fait son, ça, cette modulation du son "eu" (yod + "eul" // "meur") et puis les cris des veneurs dans les assonances du "maladif hallali". Notons qu'à ces cris s'opposent les "chansons spirituelles", lesquelles "voltigent" ; c'est qu'on est ivre déjà du vin à venir:

 

"Que notre sang rie en nos veines,
Voici s'enchevêtrer les vignes."
(Bannières de mai)

 

2.
"Et comme il savourait surtout les sombres choses"
(Rimbaud, les Poètes de sept ans)

 

La sifflante "s" souligne le venin. Du serpent passe... l'ombre sournoise. On dirait pas comme ça, mais nous croisons des gens, des fois, sont pleins de serpent. Ici, c'est un môme ; c'est fréquent chez les mômes d'avoir de l'attirance pour le pas beau pas bien. Je me demande si ça peut tourner fascination. Y a pas de raisons pour que pas. Ceci dit, je suppose qu'il faut des conditions particulières, du psycho-social, du lourd entourage, du pathologique, du malsain. Ici, c'est son roman, le môme, qu'il médite :

 

"Il lisait son roman sans cesse médité,
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
Vertige, écroulements, déroutes et pitié !"
(Les Poètes de sept ans)

 

C'est du panorama... de l'halluciné paysage. L'humain y serait de la pitié, de la déroute aussi, du vertige et de l'écroulement .

 

3.
"L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !"
(Rimbaud, Le Bateau ivre)

 

Une modernité un peu canaille abrégerait le vers en "l'âcre amour m'a gonflé". Après, c'est la fascination entre les deux dentales "t", et la répétition de la nasale "an". C'est que le vers en se nasalisant, en prenant appui sur les percussions des consonnes ("âcres", "gonflé de", "torpeurs enivrantes") se gonfle, en effet, comme un navire qui se gorgeant d'eau, ou s'enfumant de quelque feu de l'intérieur, finirait par "éclater", envoûtée coque de noix, possédée, entravée par l'occlusive ("que", "qui", "éclate", "que"), et dont l'âme, cette langue de la prosopopée qui agite et les morts, et les vifs, prenant son élan sur la planche du "Ô que", plongerait dans les voyelles ouvertes du subjonctif et de la mer. Plouf.

 

4.
"- Calmes maisons, anciennes passions !"
(Rimbaud, Bruxelles)

 

Veut-il dire par là que les maisons sont d'autant plus calmes que les passions y sont anciennes, et donc quelque peu émoussées ? En tout cas, le point d'exclamation confère au vers un air de maxime assenée, de réplique.

 

5.
"Au coeur d'un mont comme au fond d'un verger
Où mille diables bleus dansent dans l'air !"
(Rimbaud, Bruxelles)

 

A cause peut-être des vers :

 

"Banc vert où chante au paradis d'orage,
Sur la guitare, la blanche Irlandaise."

 

Je lis ce poème, "Bruxelles", comme si c'était une sorte de chanson loufoque. C'est que ça sonne : "Plates-bandes d'amarantes jusqu'à" ; "Quelles / Troupes d'oiseaux ! ô iaio, iaio !..." ; " - La Juliette, ça rappelle l'Henriette", et que ça s'exclame ! - Huit points d'exclamation tout de même.
Ainsi, les nasales "on" reliées entre elles, et comme prolongées par la modulation du "o" ("d'un mont comme au fond"), et encadrées par les sons ouverts "eur" et "er" ("coeur", "verger").
Ainsi, ce jeu de la labiale "b" et de la liquide "l" qui, en estompant le hiatus " -bles bleus", souligne l'accent de la syllabe "dia", et donc la dentale "d", que l'on retrouve dans la séquence "dansent dans", laquelle est remarquable par la répétition de la séquence "d" + "an", de telle sorte que les sons [diabl] et [dans] cadencent d'autant plus le vers qu'ils sont suivis d'un "e" estompé par la consonne suivante :

 

"Où mille diabl(es) bleus dans(ent) dans l'air"

 

Donc, les consonnes "b" et "s" soulignent respectivement les accents de la quatrième et de la sixième syllabe et donnent au vers un air de voltige en effet, de virevolte genre flocons de neige, sauf qu'ici, ce sont des "diables bleus".

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 mars 2013

DANS LES DENTS

 

1.
"Il craignait les blafards dimanches de décembre"
(Rimbaud, Les Poètes de sept ans)

 

La modulation des voyelles ("craignait", "blafards") ouvre la bouche jusqu'au "dimanches" en une sorte de bâillement, qui se finit avec la modulation de la nasale "an" ("dimanches", "décembre"), puis se ferme sur la séquence [b] + [r].

 

2.
"Où les crieurs, en trois roulements de tambour,
Font autour des édits rire et gronder les foules."
(Rimbaud, Les Poètes de sept ans)

 

Ces deux vers mêlent aux huées (l'assonance "ou") et aux "cris" et aux "rires "des foules" (l'assonance" i"), la batterie des occlusives (dites aussi "momentanées" en ce que leur son ne se prolonge pas, mais frappe sec au contraire, caisse claire par exemple, tandis que les constrictives sont dites "continues" en ce que leur son tend à se prolonger à la manière de la vibration d'une cymbale) occlusives donc (les dentales [t] et [d], les palato-vélaires [k] et [g]) occlusives qui tapent leur tambour, ce qui ne peut se faire ici sans le secours de la vélaire [r], laquelle contribue à le faire entendre, ce tambour dont les roulements ameutent la foule.

 

3.
Les consonnes, qui en poésie servent tant à suggérer l'inouï, sont réparties en deux groupes :
- les occlusives (p,b,m,t,d,n,k,g, plus le son "gn")
- les constrictives (f,v,s,z,l,r, plus les sons "ch" et "je")

 

Les occlusives sont dites "momentanées" : leur son est bref, et correspond à une sorte de frappe plus ou moins sonore.
Exemple :
"Tout en faisant trotter ses petites bottines"
(Rimbaud, Roman)

 

Les constrictives (appelées aussi fricatives, ou spirantes) sont dites "continues" : leur son tend à se prolonger et correspond à une sorte de vibration plus ou moins sifflante.
Exemple :
"Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?"
(Racine, Andromaque, V, 5, vers 1638)

 

On ne peut commenter de bonne poésie sans tenir compte de ce jeu des constrictives et des occlusives, qui, ayant partie liée avec la distinction "voyelles orales" (a,e,i,o,u,"ou"/ "voyelles nasales" ("un", "on", "en"), fait souvent entendre et comprendre tout autre chose que ce que l'on lit au premier abord. Cela, aucun de mes professeurs de français, aucun de mes grands littérateurs de mes universités ne me l'a appris, et je n'en ai connu qu'un seul, de ces glorieux pédagogues, qui eut assez de compétence pour commenter des vers de Racine, de Verlaine, de Baudelaire, ou de Hugo, à la lumière de cette distinction, sans pourtant nous l'expliquer (sans doute pensait-il que nous le savions, nous, cela). C'est pourtant la base du commentaire poétique. Sinon, on psychologise plus ou moins niaisement ; on fait morale de ce qui n'en a point, ou l'on psychanalyse à deux sous. Honte à vous, fonctionnaires.

 

4.
Les fricatives "f" et "v" sont deux cousines labio-dentales, qui, s'essayant à siffler, et n'y arrivant pas tout à fait, éclatent de rire.

 

5.
"La Rivière de Cassis roule ignorée / En des vaux étranges"
(Rimbaud, la Rivière de Cassis)

 

Je dis parfois que la liquide "r" roule sa brève rivière. C'est celle du vers qui roule dans la bouche, dans l'étrange val de la bouche - le val qui avale - et d'où sortent des voix qui disent, tissent le réel en une manière de toile à attraper de plus ou moins fines mouches.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 mars 2013

CE SOURIRE QU'IL A LE LOUP AVANT DE VOUS EGORGER

 

1.
"Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?"
(Rimbaud, Qu'est-ce pour nous, mon coeur...)

 

"remuer des tourbillons de feu furieux" : l'image est expressive. On s'imagine bien l'Arthur halluciné pâle enroulant autour d'un bâton quelque feu tourbillonnant. Voilà qui fait torche. Il ne serait pas tout seul, puisqu'ils sont "nous", qu'il dit, le bouteur, "nous" et même "ceux que nous nous", à agiter ainsi la sifflante d'un "feu furieux" et fraternel. Il y a de la poussée dans ces vers, au sens où l'on dit qu'une armée poursuit sa poussée :

 

"Qui remuerait / les tourbillons / de feu furieux"

 

C'est régulier comme une troupe en marche, et qui s'accélère - les pas des fantassins, ces monosyllabes, et puis l'élan de l'en-avant, la charge :

 

"Que nous et ceux que nous nous / imaginons frères ?"

 

La charge, dis-je. Certes, il se peut qu'on s'imagine des choses, des frères qui n'existent que parce que l'on écrit des poèmes.

 

2.
La mort, c'est lorsque le réel reprend le dessus.

 

3.
"Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte."
(Rimbaud, Enfance, III, "illuminations")

 

Je me fais souvent avoir par les images. Je ne vois pas le sens exact de cette fantaisie. Du reste, peu importe. C'est de l'eau à reflets qui remue doucement dans la boîte à images. La face plissée d'une cathédrale, quelques gargouilles, et les cinq notes des monosyllabes. Deux parties dans cette phrase:

 

"Il y a une cathédrale qui descend / et un lac qui monte."

 

On dirait quasi du contrepoint : la nasale "an" de "descend" étant plus ouverte que le "on" de "monte", ce qui "descend" phonétiquement monte, et ce qui monte phonétiquement descend. Tout ça prenant appui sur l'assonance "a" et le relatif "qui".

 

4.
"Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand'mère où sont peints des griffons"
(Rimbaud, Le Buffet)

 

Fait ses gammes, l'Arthur... il en met du sifflement, du "fouillis" à "chiffons de femmes ou d'enfants", du flétri, du fichu, du griffon. Le "f" et le "v" sont toutes deux labio-dentales. Cousines qui sifflent. Vrai, on n'imagine pas un buffet aussi sifflant. C'est qu'il y a hantise dans ce "fouillis des vieilles vieilleries", même qu'il assone drôle du "i" et yode aussi ; hantise à cause que le "plein", c'est le "peint". Là est le mystère : dans l'apparition... que viennent faire ces "griffons" peints sur les "fichus de grand'mère" ? Font ressurgir le passé, ces griffons, évoquent le "tu sais bien des histoires" qu'on suppose aux choses qu'ont vu des êtres.

 

5.
"Je devins un opéra fabuleux : je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur : l'action n'est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle."
(Rimbaud, Une saison en enfer, "Délires II, Alchimie du Verbe").

 

Réglement de comptes... Que "tous les êtres" aient "une fatalité de bonheur" n'est pas douteux. Y a qu'à voir. Tous et toutes aspirent au bonheur, travaillent à leur bonheur, s'en mettent des trucs sur le dos pour y avoir droit, à leur sacré bonheur, leur maison, leur foyer, leurs enfants qui leur donnent tant de satisfactions, leurs amis, leurs loisirs, leurs vacances, leur compte en banque, leur réputation, et puis quel alibi, le bonheur ! Quelle légitimité soudaine du tube digestif et de tous les égoïsmes ! Et comme l'état critique est l'état normal de toute économie, que d'efforts donc, que de gâchis, que d'énervements pour s'en sortir, que d'actions, de mouvements, que de vertige des moyens (est-ce bien une expression sartrienne ou est-ce que ma mémoire me joue des tours ?). Encore si l'on ne faisait pas dans la sympathie, le copain-copine club, l'odieuse empathie, le "care" et toutes ces altruistes foutaises, si l'on reconnaissait en l'autre non pas un être à aimer (beuark !), mais une conscience aigüe du réel, un "opéra fabuleux" où se déjouent tous les masques, alors on pourrait flanquer un coup de pied au fondement de la morale, l'envoyer balader, la vieille faiblesse des civilisations, ce sourire qu'il a le loup avant de vous égorger.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 9 mars 2013

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