LA FILLE DU MORT
Notes sur Electre de Jean Giraudoux (Acte I, scène 8)
Electre et Oreste sont fille et fils de Clytemnestre et d'Agamemnon.
Agamemnon a été assassiné par sa femme avec la complicité de son amant Egisthe.
Electre va chercher à venger son père.
ORESTE
Comment peux-tu ainsi parler de celle qui t'a mise au monde ! Je suis moins dur pour elle, qui l' a été tant pour moi.
La haine d'Electre pour sa mère. L'étonnement d'Oreste devant cette haine. La question de l'amour filial qui apparaît comme naturel (cf "celle qui t'a mise au monde") et qu'Electre rejette en ce
qui concerne sa mère et revendique pour son père.
Il est vrai que son père est un dieu mort.
ELECTRE
C'est justement ce que je ne peux supporter d'elle, qu'elle m'ait mise au monde. C'est là ma honte. Il me semble que par elle je suis entrée dans la vie d'une façon équivoque et que sa maternité
n'est qu'une complicité qui nous lie.
Electre "culpabilise" sa naissance ; elle n'est pour elle qu'une "complicité" qui la lierait à sa mère d'une manière ignoble, obscène. En naissant du ventre de Clytemnestre, elle serait liée par
le sang à l'infidélité de sa mère, au meurtre de son père. "C'est là ma honte" résume-t-elle.
En ce sens, être la fille de Clytemnestre est insupportable :"C'est justement ce que je ne peux supporter d'elle, c'est qu'elle m'ait mise au monde".
Electre refuse donc ce rôle de fille puisque son père est mort, puisqu'elle déteste sa mère, puisque sa mère a tué son père.
Comment en effet être la fille d'une mante religieuse ?
J'aime tout ce qui, dans ma naissance, revient à mon père. J'aime comme il s'est dévêtu, de son beau vêtement de noces, comme il s'est couché, comme tout d'un coup pour m'engendrer il est sorti
de ses pensées et de son corps même. J'aime à ses yeux son cerne de futur père, j'aime cette surprise qui remua son corps le jour où je suis née, à peine perceptible, mais d'où je me sens issue
plus que des souffrances et des efforts de ma mère. Je suis née de sa nuit de profond sommeil, de sa maigreur de neuf mois, des consolations qu'il prit avec d'autres femmes pendant que ma mère me
portait, du sourire paternel qui suivit ma naissance. Tout ce qui est de cette naissance du côté de ma mère, je le hais.
Il n'est pourtant pas question de meurtre ici : il est question de mise au monde. Il se pourrait cependant qu'il soit aussi question de mort. En effet, que son père, dans cette naissance, n'ait
joué que le rôle de géniteur (cf "comme tout d'un coup pour m'engendrer il est sorti de ses pensées et de son corps même"), qu'il ait même pris, en attendant la délivrance de Clytemnestre, du
plaisir "avec d'autres femmes" ne lui semble pas condamnable puisque cela fait partie d'une posture, d'un rôle, celui du père d'Electre, l'instrument au service du ventre de Clytemnestre, rôle
d'autant moins condamnable que, au moment d'accomplir son oeuvre de géniteur, Agamemnon entra en extase, "sorti de ses pensées et de son corps même". Dès lors, Agamemnon quitte les repères
habituels de l'espace et du temps pour entrer dans "sa nuit de profond sommeil" d'où naquit Electre.
Dans la petite mort d'Agamemnon en Clytemnestre se tenait donc la camarde assassine, le complot d'Egisthe et de Clytemnestre, le destin d'Electre, quelques tragédies grecques.
Electre est la fille née de l'accouplement d'un mort et d'une meurtrière.
Elle porte donc dès sa naissance le deuil de son père et c'est ce deuil qui accuse sa mère.
Electre est donc d'abord dans l'incapacité de faire le deuil de son père tout en recevant son éducation de la meurtrière elle-même.
Une fille si compromise dans la part des ténèbres du roman familial ne peut être que perdue : aussi s'empresse-t-on de la marier à un paysan ou à un jardinier puisqu'il faut l'éloigner du
palais.
On en devient parfois énigmatique, furieuse, mélancolique ou même dangereuse.
Et si l'on est un garçon, il se peut que l'on s'appelle alors Hamlet (qui, étymologiquement, veut dire "fou") et que l'on s'en aille, parlant par énigmes, avec un goût de sang en bouche et une
certaine ferveur pour l'art dramatique.
Patrice Houzeau
Rosendael, le 21 mars 2006
Hondeghem, le 7 avril 2006.