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NOTES SUR JEAN TARDIEU

 

Il arrive que la "vigilance de vivre se relâche".
Nous ne sommes pas toujours si aigus.
Il arrive que nous nous retournions sur ce qui est derrière nous.
La préposition derrière est autant spatiale que temporelle.
Que ce soit le lieu où nous sommes ou le passé qui nous rappelle, Jean Tardieu nous met en garde :

Prenez garde à l'horreur
la tragédie en chambre

Il suffit alors d'un "instant de silence", une pause pendant laquelle nous prenons conscience de l'ailleurs, -la dimension des oeuvres-, pour que nous soyons mis en présence de Cassandre, celle qui ne peut être crue :

Un instant de silence,
le parquet se soulève.

Cassandre est ici à demeure. L'espace est clos comme la ligne claire des tableaux, comme le palais des tragédies, les chambres hantées des peintures de Delvaux ou de Magritte, ou de Max Ernst, les corridors où glissent les serpents, où apparaissent des femmes énigmatiques, les salons aux belles songeuses, aux plantes porteuses de secrets.

C'est Cassandre aveugle

L'incroyable est aveugle. Elle dit vrai mais cette vérité, elle seule l'entend. Cassandre ne parle jamais en fin de compte, en fin de pièce, que pour elle-même et ce qu'elle voit, qui concerne "le Destin" ici

au fond du corridor

ce qu'elle voit n'a de sens que pour elle.
Nous ne contemplons jamais que pour le plaisir d'être contemplant.

trois bouches à feu

C'est dire la puissance de son évocation.

une robe de feuilles

Cassandre en robe de feuilles est donc révélée sous sa forme naturelle. Proche ainsi des fées, des divinités des plantes et des eaux.

femme-commandeur.

Femme en feuillage mais aussi femme impérative. Rappelle-t-elle la loi, la morale, la nécessité des transcendances qu'elle en est aussi la gardienne, la révélatrice des signes.
Nul pourtant ne tient compte de ses prédictions puisqu'on ne peut changer le destin.
Elle est la toute puissance du langage qui permet de comprendre l'avenir mais elle en est aussi l'absolue impuissance puisque chacun ne tient compte que de sa propre vision.
Ainsi ses mains sont-elles "de bois".

Les citations faites ici en caractères gras ou entre guillemets sont extraites du poème Cassandre sort des planches de Jean Tardieu (L'accent grave et l'accent aigu, Poésie / Gallimard, p.122).

                          Patrice Houzeau
                          Hondeghem, le 12 juillet 2005

TAPAGE DE LA CAMARDE

Nous saurons que le mort est un grand
             oiseau triste en forme de feuille

a écrit Jean Tardieu dans Déserts plissés (sur des frottages de Max Ernst) (L'accent grave et l'accent aigu, Poésie/Gallimard, p.136).
Alexandrin caché que le rythme indique à la lucidité du lecteur.
Ici, le "savoir" a pour objet l'apparaître de la mort, une ontologie de la feuille, un être au monde du "grand oiseau triste" que le poète élucide dans les fameux et fabuleux frottages de Max Ernst.

Et dans cette insomnie encore :

Vertige lucide    J'entends monter
vers moi le hurlement secret des morts
le tonnerre d'un monde éteint
silence assourdissant    langage
des énigmes confondues.
                         (Jean Tardieu, Insomnie, op. cité, p.106)

Une modalité du silence : la révélation de l'effroyable fracas de la mort.
La camarde est pourtant marchande de silence. On tue pour clore les bouches. "Les morts ne parlent pas". Et pourtant, en fin de compte, la camarde est si bruyante que, dans le plus grand des silences, nous percevons son bourdonnement de mouche affairée.
Le nom d'un tueur dans un western : le marchand de sable.
Les escadrons de la mort agissent sans visage mais ils ont un nom et ce nom parcourt le dos de l'Amérique et frissonne jusqu'en Europe, jusqu'au Vatican, comme la percussion d'un éclair, comme le nom d'une maladie contagieuse, d'une algue tueuse.
Ce ne sont pas les morts, ni les mondes éteints, ni le silence qui assourdissent mais la révélation de la mort, la révélation de l'extinction des mondes, l'évidence du silence qui provoquent l'éclair, incitent la foudre.
Et dans cet éclair, et dans cette foudre, le bruissement secret du langage des énigmes confondues.

                                                                    Patrice HOUZEAU
                                                                    Hondeghem, le 27 avril 2005

FOUDRE LENTE

Je vis, je meurs;...
(Louise Labé)

Georges Guillain évoque dans Domicile fixe (in Ecrit(s) du Nord n°5, p.41, 1999) cette foudre lente de l'ennui qui finit toujours par nous atteindre.

L'ennui que l'on dit parfois mortel...

Le silence est un tonnerre lointain

écrit Jean Tardieu dans Nocturne (L'accent grave et l'accent aigu, Poésie/Gallimard, p.102)

Décasyllabe. Attribution au silence d'une connotation singulière, celle du tonnerre lointain.

Par association d'idées, je pense à ce titre étonnant :

The Delicate Sound of Thunder.

Il s'agit d'un album de Pink Floyd.
On pourra évoquer aussi la soie des orages.

Le silence est une qualité particulière de temps, un temps vide d'occupations sonores, un temps qui renvoie à l'intime, à la périphrase du coeur battant :

ce mortel battement
qui couvre le silence

                         (Jean Tardieu, op. cité, p.51, Mortel battement )

Mais vivants, nous sommes bavards :

Par un bruit de paroles
je m'efforce d'imiter
ce mortel battement
qui couvre le silence.
                        
(Jean Tardieu, op. cité)

D'où sans doute ce goût immodéré que nous avons pour la musique, cette autre qualité particulière de temps, qui, rythmant le silence, nous renvoie à un espace imaginaire dans lequel nous nous immergeons avec joie; et plus la musique est riche, plus cet espace est vaste : l'opéra, le baroque, le jazz, le blues, le rock progressif, les chansons, les expérimentations de l'électro-acoustique élargissent ce champ de l'imaginaire radicalement éloigné des sons utiles du quotidien et de ce monotone et électronique tohu-bohu pour boîtes à bipèdes, qui loin de la finesse de Led Zeppelin et de l'intelligence de Pink Floyd, loin de la révolte des Clash et de l'humour de Nina Hagen, complaisent maintenant aux cervelles de nos apprentis productifs des lycées professionnels et généraux.

Le temps est ainsi multiple (tonnerre lointain, mortel battement, musique) :

Il faut habiter le temps
multiple,
lui ressembler.
                    (Jean Tardieu, op. cité, p.69, Aucun lieu )

En étant nous-mêmes multiples, habitants intenses d'une durée que nous apprécions à sa juste valeur, celle de la foudre lente qui nous laisse le temps de nous effacer, - de nous espacer si nous croyons en la réincarnation ou à l'éternel retour -, en étant nous-mêmes, nous éprouvons dès lors cette durée qui sépare la partie d'échecs que le chevalier joue avec la Mort dans Le Septième Sceau d'Ingmar Bergman de cette visite de la Mort au château qui clôt le film, cette durée qui sépare l'invitation à souper de la visite du Commandeur, durée très brève comme si le théâtre et le cinéma étaient avant tout des métaphores de la briéveté du temps de vie dont nous disposons, métaphores du trajet de la foudre pour reprendre ce beau titre d'un roman de Stanislas-André Steeman.

                                                Patrice Houzeau
                                                Hondeghem, le 22 avril 2005

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