DE « L’ANGLE SANS LUMIERE »
Cette année (2008), entre mille activités, Arlette Chaumorcel publie aux éditions de l’Epinette En lisière d’ombre, un recueil dont la profondeur et l’intelligence sont patentes dès les premières pages.

J’en prends pour exemple le vers 2 du texte :
« en langue d’éphémère » : C’est le prodige familier de la poésie que quelques syllabes suffisent à suggérer
l’étoffe du monde. La pensée à son plus haut point peut seule rivaliser avec ces notes sur l’invisible se manifestant dans le réel à la manière de ces êtres glissant leurs ombres dans nos
mémoires.
La « langue d’éphémère », c’est peut-être bien cette
langue qui nous parcourt le temps de notre lucidité, fût-elle au cœur du songe, et que, pour ma part, une fois dépouillé, une fois spectral rendu, je regretterai.
Arlette Chaumorcel pratique l’art du bref, art périlleux, le bref ne supportant pas le moindre mot de
travers. Mais la surprise du vers vif le légitime. Ainsi :
« l’enfant jeta le ciel aux oubliettes. »
L’être vif, « l’enfant », d’un jet, relie ce qui est en haut et ce qui est en bas, ce qui est mémorable et ce
que l’on occulte. Le passé simple « jeta » surprend ; c’est qu’il résume en un geste la soudaineté de l’événement dans la durée étale du ciel et des enfers. Que ce soit un enfant qui
réalise cet acte, qui froisse le ciel à en faire boule de papier pour la poubelle, distille de ce merveilleux des avenirs auquel, malgré les bombes et les chairs brûlées, nous voulons
croire.
La poésie, quand elle se fait descriptive, n’est jamais aussi grande que dans l’intensité du bref
:
« les vieux lierres ont des doigts
que l’ombre déracine
»
Voici qui est puissant comme le trait d’un Maître. Ce n’est pas là la tentative de transcription d’une image
mentale, mais la création de cette image. Une langue parfaitement maîtrisée permet ce va-et-vient entre l’apparition de « doigts » dans « les vieux lierres » et leur découpe par les
lignes de partage des ombres, par cette « lisière d’ombre » qui donne son titre au recueil.
Poésie de la vive vision, de l’aperçu, de l’instantané donc, à mesure de l’œil ouvert :
« Je mesure frère
Je
mesure
l’ombre sous la pluie
l’angle sans lumière »
Que ceux qui exercent leur pensée à l’escrime des signes retiennent cette périphrase : « l’angle sans lumière
», qui me semble une originale définition de l’apparaître de l’être mort dans le réel des vivants. Ce n’est pas l’autre côté, qui n’existe que parce qu’on nous le dit, ce n’est pas
l’éternel retour probable et incertain, nécessaire et hasardeux, mais cette part de l’ombre en lisière du vif, qui fait angle dans la photographie (laquelle photographie, grâce à Francis
Chaumorcel, ponctue, quasi abstraite, le recueil), qui figure au tableau, qui fait image, qui tisse sa géométrie ontologique, cette part de l’ombre qui ne renvoie à aucune présence, être
dont l’ombre n’a pas d’objet.
Patrice Houzeau
Hondeghem, le 14 octobre 2008
Commentaires
Arlette Chaumorcel doit être encore un enfant...
enfant qui jette son dernier dessin, sûr qu'il est d'en faire d'autres mille fois plus beaux, fort qu'il est de savoir qu'il n'a pas besoin de traces de lui-même pour inventer d'autres
imaginaires, d'autres lieux, d'autres rêves, d'autres angles sans lumières...
tout en découvertes et explorations, délires merveilleux
Posté par bleu, 14 octobre 2008 à 19:44
je partage tout à fait l'analyse faite
Posté par valdys2, 25 octobre 2008 à 19:01