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NOTES POUR UN LEXIQUE CRITIQUE

COMME UN CAMEMBERT EN PLEIN DESERT

 

1.
"Lévite félin aux égaux ronrons lyriques"
(Jules Laforgue, Complainte du sage de Paris)

 

Lévite greffier - c'est curieux ce chat en l'air
Félin flottant entre deux meubles
Aux yeux immenses aux immenses pattes
Egaux sont tes dits puisque tu dis dans tes
Ronrons rythmiques je ne sais quels chants
Lyriques d'un matou totem pour une chatte fantôme.

 

2.
Jules Laforgue dans la Complainte des consolations, "Je suis trop immense, / Trop chose" : Jules, des fois, i s'démesure.

 

3.
Et dans Complainte des complaintes, "rien ne s'étonne" : épatant réfléchi qui ne s'étonne plus du rien qu'il est.

 

4.
mourir dans ses livres : sans doute par asphyxie de syllabes.

 

5.
Enfin - tous les chemins vont vers l'enfin.

 

6.
saigner du nez : c'est embêtant, on paume des pifs partout, on sème d'la narine, on dirait de grosses pâtes à la sauce tomate, ou d'écrabouillées bestioles lentes et glissantes.

 

7.
gober du globe : faire de la géographie.

 

8.
pleure-la-pluie : chanson mélo à faire se mêler l'eau de l'oeil à l'eau d'la pluie qui n'en finit pas de tomber, saleté, va.

 

9.
soupirer d'la poussière : être lassé de passer le chiffon.

 

10.
faire froufrou : il vaut mieux faire froufrou que jambe de bois.
Variante : Il vaut mieux faire froufrou que gueule de bois.

 

11.
se forcer le fauve : se faire plus méchant qu'on ne l'est réellement.

 

12.
parier sur le paria : parier sur un outsider.

 

13.
avoir aigre-dame : avoir fait un mauvais mariage.

 

14.
avoir le blé sourd : être avare, équivaut à "avoir les poches cousues", "avoir des oursins dans les poches".

 

15.
avoir le poing aveugle : frapper à tort et à travers.

 

16.
labourer au bourrin : travailler lentement et péniblement.

 

17.
chercher sa bague : chercher à se marier.

 

18.
contemple-cosmos : télescope.

 

19.
Tout ! Tout ! Tout ! Je veux tout ! se disait-elle en promenant son toutou.

 

20.
Ô Vénus, si usé suis-je que jamais plus je n'userai de vous.

 

21.
Je me sens vide d'âme comme si quelque dieu à trompe me l'avait aspirée.

 

22.
Il faisait si chaud et si étouffant qu'il se faisait l'impression d'un camembert en plein désert.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 13 avril 2013

LAISSER INFUSER LE TEMPS
En feuilletant le très beau "Balades en jazz", d'Alain Gerber (folio senso, folio n°4504, inédit, 2007).

 

1.
"l'ironie de l'histoire" : que l'Histoire soit ironique n'est pas si étonnant, quand on songe à tout ce qu'elle sait et qu'elle ne dit pas.

 

2.
L'Histoire ? - Un tombeau ouvert.

 

3.
"avoir remisé son attirail" (p.41) : peut se dire de quelqu'un qui vient de se rhabiller. Bérurier renfilant son falzar.

 

4.
"où c'est le diable qui vient" (p.84) : il y a des lieux si désolés, si délaissés, qu'il n'y a que le diable sans doute pour y aller. Ce qui répond au fameux "envoyer quelqu'un au diable". Je remarque qu'il y a toujours un lieu d'être pour le diable, un terrain vague, une zone, une impasse glauque, une friche sordide, un lieu-dit à couteaux, un quelque part en réponse à la cathédrale.

 

5.
"raconter le temps qui passe" (p.45) : quand on ne sait trop quoi dire sur la musique, ou sur un film, ou un poème, on dit que ça raconte le temps qui passe. Nous faisons ainsi de la musique, de certains films, de la poésie, des sortes de vagues machines à débiter de l'ontologique, cette sorte de flou que j'imagine assez flottant dans les cerveaux des ruminants pour lesquels sans doute le trafic ferroviaire n'a pas d'autre but que de le raconter, ce temps qu'ils passent à regarder passer les trains.

 

6.
"les églises patibulaires" (p.84) : étonnante expression qui mêle le sordide au sacré, comme si l'on y risquait de s'y faire braquer par tous les saints, ou par le prêtre lui-même, racketteur de Dieu, collecteur de hontes, receleur de secrets, refourgueur de rituels.

 

7.
"laisser infuser le temps" (p.94) : belle expression pour dire cette manière que l'on a parfois de ne pas se presser, de laisser le monde courir et le mouton pisser.

 

8.
"porcelaine, parfois, dans un magasin d'éléphants" (p.112) : cette inversion du connu "être comme un éléphant dans un magasin de porcelaines" me semble digne de son sujet - le jazz (et en l'occurence John Lewis). Le jazz est une inversion du discours selon lequel toute oeuvre sérieuse doit être méticulée, orfévrée, préméditée, écrite jusqu'au dernier soupir. Le jazz voltige, tourne et détourne. Alain Gerber fait de même. Il a raison.

 

9.
"laisser moisir la poudre aux chimères" (p.38) : renoncer à ses rêves, à ses illusions, à la came peut-être aussi.

 

10.
Sur Internet, les filles se dévoilent comme si elles étaient des vérités.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 7 avril 2013

DANS LES JAUNES CHOSES

 

"Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits isolés de la campagne, l'on voit, plongé dans d'amères réflexions, toutes les choses revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques. L'ombre des arbres, tantôt vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses formes, en s'aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps, lorsque j'étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait rêver, me paraissait étrange ; maintenant, j'y suis habitué. Le vent gémit à travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou chante sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux qui l'entendent. Alors, les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaînes, s'échappent des fermes lointaines ; ils courent dans la campagne, çà et là, en proie à la folie."
(Lautréamont, Les Chants de Maldoror, Chant Premier, Presses Pocket n°6068, p.31)

 

1.
"être au clair de la lune" : c'est donc que l'on est dans la nuit, qu'on se promène la nuit, que peut-être on rêve, en contemplant le clair de lune, cependant que sur un lointain air de java brune, le traditionnel chevalier de la lune vous pique in the pocket votre portethunes.

 

2.
"être plongé dans d'amères réflexions" : Il m'arrive d'être plongé dans d'amères réflexions genre : ma mère m'a tellement répété que j'étais intelligent, que j'ai fini par la croire. Depuis, je passe pour un con.

 

3.
"revêtir des formes jaunes" : dans le texte de Lautréamont, il s'agit de "toutes les choses". C'est qu'elles sont illunées aussi. Et la lune, une lampe. Si la lune était vert salade, toutes ces choses seraient vert salade. Pourrait-on dire que si elles étaient bleues, c'est que la lune est un schtroumpf ?

 

4.
"revenir par diverses formes" : C'est ainsi que font certains revenants. Ils miment les choses. Ils font ça très bien. Et tant qu'ils ne se cassent pas, on continue à utiliser la bouilloire, la cocotte-minute, la planche à repasser, les draps sans se douter de rien.

 

5.
"être emporté sur les ailes de la jeunesse" : C'est ainsi qu'on s'emporte soi-même, dans les airs bêtes, les grands airs, les airs cloches qu'on se fait sonner à force de planer.

 

6.
"gémir à travers les feuilles ses notes langoureuses" : Bon, évidemment, si vous allez chanter dans les arbres des chansons d'amour...

 

7.
"chanter sa grave complainte" : J'imagine que c'est le crapaud à qui l'on peut accorder le don de la grave complainte. Vous savez que j'aime bien extrapoler le crapaud, façon batracien à la Lovecraft, baveux glauque, vous imaginer la grave complainte à cézigue maousse, dans une langue d'outre-ailleurs, de derrière les murs tout léprés où une vieille affiche du cirque Barnum achève de se décomposer. Ou sinon, un corbeau mélancolique. Déjà qu'c'est intelligent, qu'on dit, le black croasseur, alors de l'intelligence à la mélancolie, il n'y a qu'un saut.

 

8.
"faire dresser les cheveux à ceux qui l'entendent": C'est en racontant des épouvantables qu'on leur fait dresser leurs cheveux, ce qui ne veut pas dire que tous les passants qui ont les cheveux hérissés, en brosse, façon porc-épic, gothico-punk avec le teint fond de teint apprécient les épouvantables, même si certains, certaines l'ont l'air, épouvantable.

 

9.
"être rendu furieux" : sûr qu'on peut être rendu furieux ; il suffit d'agiter devant votre nez quelque qui sait tout bavard et sentencieux, vous voilà, vu que vous avez le front bas, rendu furieux. Mais, bien sûr, tout ça, c'est dans votre tête, le taureau qui fonce, les cornes, l'éventration du fâcheux ; vous, vous restez calme, posé comme un livre de Michel Serres sur une table de nuit, et vous répondez poliment des banalités qui ne coûtent rien.

 

10.
"s'échapper des fermes lointaines" : Quand on s'échappe des fermes lointaines, c'est pour se rapprocher sans doute du nulle part qu'on lui saute à la gorge.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 15 janvier 2013

AVEC DES YEUX QUI NE NOUS APPARTIENNENT PAS
Fantaisies sur des expressions tirées du livre "Les Chants de Maldoror", de Lautréamont, Chant Quatrième, Presses Pocket n°6068, collection "Lire et Voir les classiques", p.159. Citations entre guillemets et/ou en italiques.

 

1.
"avoir l'ombre qui dessine" : Quand on a l'ombre qui dessine, faudrait pouvoir la mettre à contribution pour lui faire composer des caricatures et des dessins épatants qu'on vendra aux journaux. Las, l'ombre s'enfuit, file, et ne demande pas votre reste.

 

2.
"être racorni de la silhouette" : C'est ce qui arrive parfois lorsqu'on s'est un peu brûlé aux extrémités. Il ne faut pas tenter le feu ; il finit toujours par prendre quelque chose.

 

3.
"placer sur son coeur une interrogation délirante et muette" : Elle peut être délirante, ça va de soi, étant donné tout ce qu'on délire et qu'on ne dit pas ; c'est même pour ça qu'elle est muette.

 

4.
"se défendre qui que l'on soit" : C'est comme ça ; que l'on ait tort ou raison, il faut toujours se défendre. Être, c'est être sur la défensive. Sinon, les étants vous noient, et les poissons - ceux qui sont solubles dans l'étant - vous bouffent comme un noyé.

 

5.
"diriger la fronde d'une terrible accusation" : J'aime bien le mot "fronde" ; j'y vois des cavaliers, des charges, des mazarinades sortir des gueules de nobles libertins et provocateurs, et puis des canons, et Louis Enfant Roi reprendre Paris. Quant à "l'accusation", puisqu'il y a fronde, autant qu'ça soit terrible. On ne fronde pas pour des queues de cerise.

 

6.
"avoir des yeux qui ne nous appartiennent pas" : Peut se dire quand on regarde avec d'autre yeux que les siens. Il faut donc arracher de beaux yeux, de grands yeux - ou alors de petits yeux perçants et vifs - sur le visage d'un ou d'une passante, et voir avec ces yeux-là comme si on voyait avec les siens à soi, ceux qu'on a depuis si longtemps sur le visage que cela fait belle lurette qu'ils ont été mangés par les vers ou les corbeaux.

 

7.
"les avoir pareils aux tiens" : Comparaison dont je me refuse à préciser le comparé, le comparant et toutes ces sortes de choses auxquelles vous ne devriez pas penser.

 

8.
"faire croire à sa beauté" : C'est là le but de bien des chevaux.

 

9.
"être personne ne s'y trompe" : Être du même avis que tout le monde, lequel n'est personne ; du reste, personne ne s'y trompe.

 

10.
"être amateur de la viande d'autrui" : Se dit évidemment du jaloux, mais aussi de l'anthropophage, évidemment. Sinon, mon boucher, c'est un autrui itou, et j'aime bien sa viande .

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 15 janvier 2013

DEMANDER OU EST LE PALAIS
Fantaisies sur quelques expressions tirées de Oedipe Roi, de Sophocle, traduit par Robert Pignarre, GF n°18, p.127.

 

1.
"Oedipe est le jouet de mille pensées qui l'affolent."
[Jocaste]

 

Oedipe, c'est çui-là qu'a fait des grosses bêtises parce que le Destin le voulait bien. Est bien attrapé par la queue, l'Oedipe, est bien stupéfaite toupie. "De mille pensées" le voilà "affolé"; ce sont serpents dedans sa tête, ce sont serpents dans tout son corps qui remuent son sang et battent son coeur. Je remarque que j'associe souvent l'antique au serpent ; ça doit être à cause des vipères à Cléopâtre, et aussi des serpents qui sifflent chez Racine.

 

2.
"croire bon d'aller offrir aux dieux" : Aller faire des présents à des personnes que l'on juge essentielles à la réussite d'un projet. Dans certains cas, cela peut s'apparenter à des pots-de-vin. Ce qui est vilain.

 

3.
"offrir des couronnes et des parfums" : De nos jours, on dépose des couronnes plus qu'on ne les offre, ou alors on "tresse des couronnes". Quant aux parfums, on ne les offre qu'à ses très proches (sa copine, sa maman), les autres, on leur offre n'importe quoi qui pourrait éventuellement leur plaire et qui coûte pas trop cher. A moins qu'on soit généreux. Mais on n'est pas obligé.

 

4.
"comparer les prophéties" : La prophétie comparée est une activité injustement méconnue. Ceci dit, après tout, n'est-ce pas ce que font les analystes ?

 

5.
"juger des nouvelles par les anciennes" : Dans le temps, c'est bien connu, elles étaient meilleures.

 

6.
"croire tout ce qu'on lui dit : Si vous croyez tout ce qu'on lui dit, vous n'êtes pas sorti de l'auberge. Je me demande d'ailleurs pourquoi dit-on à propos d'une affaire ou d'une situation qui traîne et se prolonge et dont on a du mal à sortir que l'on n'est pas sorti de l'auberge.

 

7.
"réveiller ses craintes" : Si vous réveillez ses craintes, vous allez l'affoler. Ne vous plaignez pas après si il, si elle, se met à vous fuir, grogner, gronder, et vous faire une tête de plante fanée.

 

8.
"offrir des prémices" : Les prémices, nous dit la note, ce sont "les premiers fruits de la terre ou du bétail". Bon, ceci dit, offrir des navets, des carottes, c'est assez curieux ; offrir un bestiau aussi d'ailleurs, à moins d'offrir un gibier, un de l'ouverture de la chasse ; ça fait prémices, non ?

 

9.
"apprendre des étrangers" : C'est toujours quelque chose d'intéressant, à condition d'aimer apprendre, et de ne pas détester les étrangers. Sinon, ce que l'on appelle "apprendre des étrangers" relève en général du pas plaisant, de ce que vos proches vous cachaient. Plus d'un cocu, ou cocue, vous le dira.

 

10.
"demander où se trouve le palais" : c'est demander son chemin, tout bêtement. Autre chose est "se demander où est le palais" qui peut exprimer un doute sur la gouvernance d'un Etat. Quant au fantôme du palais, si vous trouvez le palais, vous trouverez le fantôme.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 15 janvier 2013

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