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NOTES SUR ANDROMAQUE DE RACINE

BREFS SUR ANDROMAQUE Acte I, Scène 1 (deuxième série)

1. Ruse.
« Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse,
   Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,
   Sous le nom de son fils fut conduit au trépas. »
(Racine, Andromaque, I,1, vers 74-76)
Andromaque plus rusée qu’Ulysse lui-même. Du coup, on ne s’étonne plus qu’Astyanax, le fils d’Hector, aurait, dit-on, œuvré à la reconstruction de la ville de Troie. Une ville qui obligea les Grecs à un si long siège, et qui, en fin de compte, ne fut vaincue que par la ruse, méritait, Phénix aux ailes de pierre, de renaître de ses cendres, dans le chiasme des vengeances : Siège et batailles / Ruse d’Ulysse et chute de Troie / Ruse d’Andromaque et résistance d’Astyanax en vue sans doute d’une vengeance sur l’Empire grec.
La persistance de l’esprit de résistance des Troyens après la chute de leur ville, est le sujet d’une aventure d’Alix : Jacques Martin, Le Cheval de Troie, Casterman, 1998.

 

      2. « Des feux mal éteints ».
      Il me semble qu’il s’agit là d’un titre de roman. Sur la guerre d’Algérie, peut-être.
      « De mes feux mal éteints je reconnus la trace ; »
      (Racine, Andromaque, I,1, vers 86)
     On dirait bien Oreste dans sa nuit guidé par quelques flammes encore sur le chemin. On dirait bien l’humain dans cette nuit qu’il prend pour le jour, suivant les feux de désirs mal étouffés, d’espoirs couvant sous la cendre.

 

3. Incarnation.
« Je viens voir si l’on peut arracher de ses bras
   Cet enfant dont la vie alarme tant d’Etats »
(Racine, Andromaque, I,1, vers 91-92)
L’enjeu de l’ambassade d’Oreste est un enfant, un devenir, l’incarnation de l’être de Troie. C’est en incarnant des villes, des clans, des noms que l’individu se subordonne à des vendettas, à la persistance des conflits, à l’assouvissement de sourdes vengeances. Le communautarisme consiste ainsi à partager l’Etat en territoires peuplés non de libres êtres humains mais d’affiliés à l’incarnation de valeurs spécifiques.

 

4. Aveugle.
« Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne. »
(Racine, Andromaque, I,1, vers 98)
Oreste en aveugle. Lui qui sera halluciné. Les personnages tragiques sont voués à assister à la mort du jour dans leurs yeux.
Histoire entendue : Lors de la dernière offensive de l’armée allemande, dans les Ardennes, en 1944 : un panzer est immobilisé par un tir de roquette. De la tourelle sort un soldat apparemment indemne et qui cherche à se rendre. Le carburant qui s’est répandu dans le char s’enflamme alors et transforme le soldat allemand en torche humaine. « Mutter ! Mutter ! » (« Mutter » signifie « mère ») appelle-t-il alors avant de s’effondrer devant le char qu’il venait de quitter.

 

5. « mourir à ses yeux »
« J’aime : je viens chercher Hermione en ces lieux,
   La fléchir, l’enlever, ou mourir à ses yeux. »
(Racine, Andromaque, I,1, vers 99-100)
Les tragiques sont voués à voir mourir le jour dans leurs yeux. Ils disparaissent aussi dans la nuit des yeux de ceux qui, désormais, ne les concernent plus. Oreste se voit « mourir » devant les « yeux » d’Hermione. C’est là l’expression d’un fantasme d’être un peu trop sensible. C’est aussi une manière de souligner que s’il n’atteint pas son but : convaincre Hermione de le suivre, c’est alors qu’il sera comme mort aux yeux d’Hermione, qu’il n’aura plus qu’à disparaître, à retourner dans cet ailleurs indifférent à celle dont il s’est épris.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 15 avril 2009

 

 

BREFS SUR ANDROMAQUE, ACTE I, SCENE 1

 

1. Musique.
De la musique des vers. Oreste retrouvant « un ami si fidèle » : 
 « Qui l’eût dit, qu’un rivage à mes voeux si funeste 
    Présenterait d’abord Pylade aux yeux d’Oreste ? »
(Andromaque, I, 1, vers 5-6)
L’assonance « rivage / Pylade » et la rime interne « vœux / yeux » introduit la musique dès les premiers vers de la tragédie, induisent à penser la tragédie comme une mise en musique du fatum, - ou de la mélancolie. Ici, c’est peut-être la joie qui fait chanter Oreste.

 

2. Mélancolie. 
 « Surtout je redoutais cette mélancolie 
    Où j’ai vu si longtemps votre âme ensevelie. »
(Andromaque, I,1, vers 17-18)
La mélancolie comme ensevelissement de l’âme, comme de la cendre qui étoufferait une flamme. La mélancolie aussi comme un « si longtemps » de l’âme, une durée qui excède la durée.

 

3. Amour. 
 « L’amour me fait chercher ici une inhumaine. » (Andromaque, I,1, vers 26)
C’est le propre des personnages tragiques de s’éprendre de cet « autrement qu’être » de l’inhumain. Les personnages des tragédies classiques ne sont jamais tout à fait humains ; ce sont des dieux jaloux, - ou, si l’on préfère, des marionnettes animées -, qui se disputent des lambeaux d’humanité, des apparaîtres humains. Ce qui fait, entre nous, que j’ai toujours douté de la vertu pédagogique des exemples tragiques. Un héros tragique, sur le plan de la morale, a moins d’intérêt qu’un bon documentaire.

 

4. Âme. 
 « Quoi ? votre âme à l’amour en esclave asservie » (Andromaque, I,1, vers 29)
Que l’âme puisse être « asservie » à l’amour, à la jalousie, à la haine, c’est ce que nous apprennent tous les jours les faits divers des journaux. Il semble même que l’âme ait cette faculté de facilement s’asservir, de se donner aux chiens. Les âmes fortes sont aussi rares que les bons maîtres.

 

5. Chaîne. 
 « Tu vis mon désespoir ; et tu m’as vu depuis 
    Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis. »
(Andromaque, I,1, vers
43-44).
Celui qui traîne sa chaîne, c’est le fantôme. Oreste en spectre. Je ne puis que me le représenter, ombre immense sur toutes les mers, - c’est-à-dire partout sauf près de celle dont il est épris -, traînant une lourde chaîne, emblème de son amour déçu (Hermione, sa promise, est mariée à Pyrrhus) et de ses tourments. Le rythme binaire lui-même (« traîner / de mers / en mers / ma chaîne… ») renforce cette image mentale de la chaîne ricochant sur l’eau au rythme du vaisseau qui file.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 14 avril 2009


 

BREFS SUR ANDROMAQUE

1. Solitude.
"Hermione, seule :
Où suis-je ? Qu'ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?"
(Racine, Andromaque, V, 1, vers 1393)

Evidemment, c'est le genre de questions qui supposent la solitude pour être posées.
La tragédie comme mise en perspective de la solitude des êtres.

2. Hésitation.
"Il faut... Mais cependant que faut-il que je fasse ?"
(Racine, Andromaque, Acte IV, scène 3, vers 1202)

Oreste hésitant. Il allitère les "f" alors comme un cheval qui renâcle et qui souffle.

3. Vengeance.
"Chère Cléone, cours. Ma vengeance est perdue
  S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue."
 (Racine, Andromaque, IV,4,  v.1269-1270)

Se venger, c'est se faire reconnaître par sa victime comme l'être qui a surmonté l'injure pour endosser la charge d'une haine implacable.

"Ah ! si du moins Oreste, en punissant son crime,
  Lui laissait le regret de mourir ma victime !"
 (Andromaque, IV, 4, v. 1265-1266)

D'où la nécessité de tuer en face ou de faire en sorte que la victime voie en face le visage qui a décidé sa mort.

4. Intrigues policières.
Les tragédies sont des intrigues policières dont l'action se situe avant que le meurtre soit commis. Chacun des protagonistes de l'affaire s'explique devant le public de sa part de responsabilité dans ce qui n'est pas encore arrivé.

 

5. Recueillement.
"Allons sur son tombeau consulter mon époux." 
 (Racine, Andromaque, III, 8 , vers 1048)

 

Ce vers qui termine l'Acte III est à la fois sobre et énigmatique. Andromaque va se recueillir sur le tombe d'Hector. Ce recueillement, cette consultation de ce qui fut, concrétise le lien entre le mort et la vive, cet amour rendu invincible par la fidélité d'Andromaque à la figure d'Hector.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 mars 2009

 

ORESTE RAVISSEUR
Notes sur Andromaque de Racine (cf Acte III, scène 1, vers 751 à 794)

Oreste ravisseur ! De qui donc ?
De la belle Hermione, l'officielle chérie à Pyrrhus.
Car la belle, en fin de compte, va épouser le roi d'Epire.
Quant à Pyrrhus, il s'apprête à livrer Astyanax, le fils d'Andromaque et d'Hector, aux princes grecs dont Oreste est l'ambassadeur.

Pylade désavoue ce projet d'enlévement :

M'en croirez-vous ? Lassé de ses trompeurs attraits,
Au lieu de l'enlever, fuyez-la pour jamais.
Quoi ? votre amour se veut charger d'une furie
Qui vous détestera, qui, toute votre vie
Regrettant un hymen tout prêt à s'achever
Voudra...
    (vers 751-756)

Oreste alors interrompt son ami ; il refuse d'entendre les prédictions de Pylade quant à la pérennité de cet amour forcé. Oreste d'ailleurs semble vouloir agir par dépit plus que par passion amoureuse :

ORESTE
                  C'est pour cela que je veux l'enlever.
Tout lui rirait, Pylade ; et moi, pour mon partage,
Je n'emporterais qu'une inutile rage ?
J'irais loin d'elle encor tâcher de l'oublier ?
Non, non, à mes tourments je veux l'associer.
C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne :
Je prétends qu'à son tour l'inhumaine me craigne,
Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.
    (vers 756-764)

Il semble que Oreste veuille désormais agir avec la même détermination que celle qu'affiche Pyrrhus.
Le roi d'Epire tient Andromaque en son pouvoir et n'a pas hésité à user de chantage pour obtenir le consentement amoureux de la princesse troyenne.
Oreste désire être craint d'Hermione de la même manière que Pyrrhus est craint d'Andromaque.
Pylade semble d'abord s'étonner de ce projet qu'il juge déplacé pour un diplomate :

PYLADE
Voilà donc le succès qu'aura votre ambassade :
Oreste ravisseur !
    (vers 765-766)

Il est vrai que l'enlévement sera considéré comme un casus belli puisque Pyrrhus, épousant Hermione, renonce donc officiellement à Andromaque et accède à la requête des princes grecs.
Mais Oreste se moque bien de la diplomatie !

ORESTE
                                  Et qu'importe, Pylade ?
Quand nos Etats vengés jouiront de mes soins,
L'ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins ?
    (vers 766-767)

Par le parallélisme de la construction et la répétition de l'emploi du verbe "jouir", Oreste oppose le succès de son ambassade qui permet l'achévement total de la vengeance des Grecs sur l'orgueil de Troie, et son échec sentimental personnel qui est aussi pour lui une blessure d'amour-propre :

Et que me servira que la Grèce m'admire,
Tandis que je serai la fable de l'Epire ?
Que veux-tu ? Mais, s'il faut ne te rien déguiser,
Mon innocence commence à me peser.
Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
Laisse le crime en paix et poursuis l'innocence.
De quelque part sur moi que je tourne les yeux,
Je ne vois que malheurs qui condamnent les Dieux.
    (vers 769-776)

Autre signe de la folie d'Oreste : la rebellion métaphysique.
Oreste s'en prend à l'injustice des Dieux qui semblent favoriser l'audace quelque peu ignoble d'un Pyrrhus et condamner la sincérité de ses propres sentiments.
Aussi veut-il forcer le destin puisque les décisions des Dieux sont iniques :

Méritons leur courroux, justifions leur haine,
Et que le fruit du crime en précède la peine.
    (vers 777-778)

Autrement dit, agissons sans s'occuper des volontés divines puisque c'est là le seul moyen d'être heureux, craint et respecté sur cette terre ; et tant pis si les Dieux nous punissent de notre libre-arbitre.
Oreste ainsi refuse l'idée de prédestination, si chère aux maîtres jansénistes de Port-Royal qui formèrent Racine.
Refuser d'obéir à l'idée d'un dieu planificateur des destinées, c'est agir en hérétique.
Oreste ravisseur agit donc en hérétique.

D'ailleurs, pour ce qui est de sa mission, il l'abandonne, et s'en remet aux bons soins de son ami Pylade non sans lui avoir d'abord reproché sa trop grande sympathie qu'il n'est pas loin de considérer comme participant du complot divin pour le détourner de l'objet de son désir :

Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi
Détourner un courroux qui ne cherche que moi ?
    (vers 779-780)

La répétition de la forme d'insistance du pronom "toi" est expressive. Oreste suggère ainsi à Pylade de se mêler de ses propres sentiments.
Pylade pourrait se vexer ; aussi, Oreste ajoute :

Assez et trop longtemps mon amitié t'accable :
Evite un malheureux, abandonne un coupable.
Crois-moi, cher Pylade, ta pitié te séduit.
Laisse-moi des périls dont j'attends tout le fruit.
Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m'abandonne.
Va-t-en.
    (vers 781-786)

Oreste en sa folie reste pourtant logique. Puiqu'en enlevant Hermione, en provoquant une nouvelle guerre des princes et des rois, il se met à dos les Dieux, il est donc "coupable" et producteur de malheurs.
Aussi le suivre par sentiment d'amitié, c'est être "séduit", trompé.
Oreste conseille donc à Pylade de renoncer à cette amitié et lui confie sa propre mission initiale : remettre Astyanax dans les mains de la coalition des princes grecs.
Ainsi l'éloigne-t-il (cf "Va-t-en.").

Ce que se refuse à faire Pylade :

PYLADE
        Allons, Seigneur, enlevons Hermione.
Au travers des périls un grand coeur se fait jour.
Que ne peut l'amitié conduite par l'amour ?
    (vers 786-788)

Pylade ici utilise la première personne du pluriel pour exprimer sa décision de se faire le complice de son ami Oreste.
Le présent de vérité générale (cf "Au travers des périls un grand coeur se fait jour"), atteste de cette détermination.
La tragédie est ainsi un traité du Prince, une leçon de morale, une didactique de la grandeur.
D'ailleurs, tout cela sera fait au nom des très humains sentiments de "l'amitié" et de "l'amour" et tant pis si l'on étouffe Astyanax et que l'on réduise Andromaque au désespoir et à l'esclavage.

Traité du Prince mais aussi évocation d'un autre monde bien plus proche que le monde pesant des Dieux :

Allons de tous vos Grecs encourager le zèle.
Nos vaisseaux sont tout prêts, et le vent nous appelle.
Je sais de ce palais tous les détours obscurs ;
Vous voyez que la mer en vient battre les murs ;
Et cette nuit, sans peine, une secrète voie
Jusqu'en votre vaisseau conduira votre proie.
    (vers 789-794)

Les vers sont ici remarquables par leur grande clarté.
Une topologie d'arrière-monde marin est ici évoquée, à la fois réelle - les Grecs sont des navigateurs, nous le savons depuis le voyage d'Ulysse - et fantasmatique puisque cette mer qui vient "battre les murs" du palais, c'est aussi un apparaître, celui de l'espace libéré des intrigues et des conflits d'intérêts si terrestres.
Cette mer qui bat les murs, c'est aussi cet océan de L'Iliade d'où sont venus les Grecs pour en finir avec l'orgueil des Troyens
Ce vers, - "Vous voyez que la mer en vient battre les murs" - est donc une allusion parfaitement compréhensible pour Oreste, à la guerre de Troie, à la victoire finale des hommes venus de la mer sur l'espace limité du palais assiégé, de la toute puissance de l'infini de la mer sur la contingence des princes terrestres.
La paronomase "mer/murs" n'est donc pas gratuite.
La mer est si proche des murs qu'elle en devient une "secrète voie" d'accès, un passage secret entre le monde décevant du royaume d'Epire et le monde rêvé de la mer.
Ainsi, le récit de la guerre de Troie, L'Iliade est-il réservé à l'empire des Dieux sur les exploits des hommes cependant que L'Odyssée, le récit du voyage d'Ulysse, se fait le traité sans limites des imaginaires maritimes.
On dit que Homère fut l'auteur de ces deux textes fondateurs, le monde oscillant sans cesse entre les obligations humaines aux inévitables conflits et l'imaginaire des libertés aux possibilités infinies.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 juin 2006

17 novembre 1667

Bonjour,
Je viens de vous découvrir. Avec bonheur. Et me suis permise de vous mettre "en lien" d'une notule de mon éphéméride à rebours.
Très heureuse aussi de croiser dans vos ruelles ma meilleure amie, Florence de Poezibao.
Angèle

Posté par Angèle Paoli, 20 juillet 2006 à 10:31

 

"OUI, JE LE VEUX."
Note sur Andromaque de Racine (cf Acte III, scène 1)

Oreste est amoureux de la belle Hermione, la promise au trépidant Pyrrhus.
A la scène 1 de l'Acte III, Oreste se désespère de ce mariage annoncé :

Et quelle âme, dis-moi, ne serait éperdue
Du coup dont ma raison vient d'être confondue ?
Il épouse, dit-il, Hermione demain ;
Il veut, pour m'honorer, la tenir de ma main.
Ah ! plutôt cette main dans le sang du barbare...
    (vers 729-733)

Où l'on voit que Oreste reconnaît être en proie à la passion qui "confond" la raison et pousse à des impulsivités criminelles, tous les avocats vous le diront.
Ce qui n'empêche pas que Oreste se montre résolu à enlever celle qui ne s'est pas décidée à le suivre :

Pylade, je suis las d'écouter la raison.
C'est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :
Il faut que je l'enlève, ou bien que je périsse.
Le dessein en est pris, je le veux achever.
Oui, je le veux.
    (vers 711-716)

En dehors de la raison, il n'est donc qu'une alternative : vaincre ou périr.
On notera que la réïtération de l'expression "je le veux", soulignée par l'affirmation de volonté "oui" fait sentir son effet rythmique. Pain bénit pour les librettistes et les compositeurs que ce "oui, je le veux" si clair et fort sonnant. On croirait y entendre du Rameau dans ces quatre syllabes là. Un orchestre baroque y serait formidable à en exprimer la force ; je dis bien baroque, c'est-à-dire, clair, précis, net comme le tranchant d'une lame et non le baragouin parfois des compositeurs romantiques si bavards, pompeux et prétentieux que l'on croirait bien, à les subir, que l'aimable et plaisante grenouille du Platée de Rameau ait eu soudain la drôle d'idée de se faire aussi grosse qu'un boeuf wagnérien ou qu'une Marguerite bavaroise qui s'apprêterait à envahir la Pologne.

Ceci dit, c'est bien formidable, Faust tout de même mais il me semble que "l'Air des Bijoux" (vous savez, le fameux air de la Castafiore, "Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir...") gagnerait à être interprété par une chanteuse baroque, - une "baroqueuse" comme on dit parfois -, les spécialistes du baroque étant bien plus naturels, plus clairs et plus sobres que la plupart des va-d'la-voix du Bel Canto. Je sais aussi que les Divas n'ont pas le choix car comment se faire entendre et paraître "naturelle" avec une telle débauche d'effets et de ces redondances d'instruments à rendre sourd ou à faire fuir le Diable lui-même quand il lui vient l'envie d'entendre un peu de musique ?

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 14 juin 2006

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