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FIGURES DE PHEDRE

AVEC QUELLE RIGUEUR, DESTIN
(Notes sur Phèdre, de Racine, Acte IV, scènes 1 et 2)

1.
Des harcelés d'harpies... des pourchassés du Destin... "Avec quelle rigueur, destin, tu me poursuis !" qu'il dit le roi Thésée, apprenant à la scène 1 de l'Acte IV qu'Hippolyte se serait conduit comme un vulgaire Strauss-Kahn avec la reine Phèdre... Le destin, grosse boule sifflante de garde sur la plage, sur les routes, partout où il serait tenté de s'échapper, le Tragique, de s'ensauver du palais, de se barrer du noeud... il est d'autant plus boulant, le Destin, qu'Oenone, toute dévouée à Phèdre, lui raconte des craques à Thésée, lui faisant une réputation des plus horribles à Hippolyte, comme quoi Phèdre, "honteuse du dessein d'un amant furieux", plein jusqu'aux yeux d'un "feu" rien moins que "criminel", était toute prête à mourir plutôt que de céder aux avances de l'autre salaud-là, et que si elle était pas intervenue, ah ! Dieux, que serait-il de Phèdre advenu ?

2.
"Perfide ! Oses-tu bien te montrer devant moi ?
Monstre, qu'a trop longtemps épargné le tonnerre,
Reste impur des brigands dont j'ai purgé la terre !"
(Acte IV, Scène 2, vers 1044-1046 [Thésèe à Hippolyte])

Pas content, papa Thésée, qui aurait voulu qu'il eût été foudroyé, l'Hippolyte, que "trop longtemps" qu'il l'a "épargné le tonnerre" (qu'est-ce qu'ils foutent donc les dieux vengeurs et le poing chargé d'éclairs de Zeus ?). Faut dire, le salopiot aurait profité de l'absence de son père pour tenter d'abuser sexuellement de sa belle-mère. Donc, forcément, "reste impur", l'Hippolyte, à "purger" d'la terre au même titre que tous les affreux liquidés par Thésèe et dont Hippolyte fit lui-même la liste à la scène 1 de l'Acte I, cf les vers 80-82 ("Procuste, Cercyon, et Scirron, et Sinnis", le géant Epidaure, le Minotaure)

3.
"Et toi, Neptune, et toi, si jadis mon courage
D'infâmes assassins nettoya ton rivage,
Souviens-toi que, pour prix de mes efforts heureux,
Tu promis d'exaucer le premier de mes voeux."
(Acte IV, Scène 2, vers 1065-1068 [Thésèe à Hippolyte])

Comme il est furax, Thésée, il en profite pour rappeler au patron Neptune, le zigue préposé aux flots et rivages que rapport à ce qu'il avait fait, lui Thésée, le ménage chez les malfaisants balnéaires, qu'il lui doit un voeu, le divin : que va-t-il demander ? La métamorphose d'Hippolyte en pédagogiste militant ? en coin-coin, en toutou, en chat-chat à mémère, en grigri, en chow-chow à langue bleue, en pouic-pouic cause que vu qu'il est convaincu que l'Hippolyte, c'est rien qu'un pervers, ça m'étonnerait qu'il demande à Neptune de lui offrir une croisière aux Caraïbes... d'ailleurs, vous savez bien qu'ça va mal finir, c't'affaire, dans le sang et la poussière...

4.
"Examinez ma vie, et songez qui je suis.
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes ;
Quiconque a pu franchir les bornes légitimes
Peut violer enfin les droits les plus sacrés :
Ainsi que la vertu, le crime a ses degrès,
Et jamais on n'a vu la timide innocence
Passer subitement à l'extrême licence.
Un jour seul ne fait point d'un mortel vertueux
Un perfide assassin, un lâche incestueux."
(Acte IV, Scène 2, vers 1092-1100 [Hippolyte à Thésèe])

Pour se justifier, Hippolyte fait valoir qu'il n'est pas n'importe qui quand même ah bin tout de même alors. D'ailleurs, interrogeons le présent de vérité générale qui dit que "quelques crimes toujours précèdent les grands crimes", "qui vole un oeuf vole un boeuf", "qui a bu boira", "qui a cru croira", "qui a su saura", "qui a lu luira", et "qui me lit rira", si le coeur lui en dit et s'il ne m'en veut pas. Hippolyte, innocent qu'il est, agneau, son passé parle pour lui. C'est qu'c'est pas un mariole, l'Hippolyte (ça me rappelle cette pub à la téloche où l'on voyait un brave gars, bien pâlot, tout à fait l'air pigeon, déclarer convaincu : "Mon banquier, c'est pas un mariole" ; ce dont nous ne doutons point car, dans le monde de la banque, il est très difficile d'exercer à la fois le métier de mariole et celui de voleur ; le mariole n'étant pas nécessaire alors que le banquier si, et qu'en conséquence, nous dirons que le banquier est un voleur nécessaire comme le politique est un menteur nécessaire : si les gens n'avaient pas le sentiment d'être volés et, qu'en plus, on leur disait la vérité, ils se révolteraient vite contre ces impudents qui auraient l'audace de les priver de ce droit fondamental au ressentiment et à la condamnation des élites par un peuple qui, se sentant floué, se sent exister fin de la parenthèse). Pas un mariole donc, il le dit lui-même, qu'on en soit bien sûr, surtout que Thésée, il l'a pas vu depuis un bon bout de temps, son fiston, donc il faut lui rappeler :

"J'ai poussé la vertu jusques à la rudesse :
On sait de mes chagrins l'inflexible rigueur.
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur.
Et l'on veut qu'Hippolyte, épris d'un feu profane..."
(IV, 2, vers 1110-1113 [Hippolyte à Thésèe])

Rude donc, Hippolyte, c'est-à-dire ici austère, pas marrant, pas commode, la rigueur inflexible, droit dans ses bottes, ce qui dans le monde gréco-racinien peut paraître incongru, j'en conviens, mais c'est vous dire que c'était pas le genre pouet pouet, l'Hippolyte. D'ailleurs, peut-on mentir quand on dit de si beaux vers :

"Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur"

que souvent, on se goure, qu'on l'attribue à Phèdre, ce monosyllabique, eh bien non, c'est Hippolyte qui le dit ; et, quant à savoir si l'on peut mentir après avoir dit une si jolie chose, eh bien, évidemment oui qu'on peut. C'est pas parce qu'on peut épater son monde avec de la poésie, qu'on peut pas se payer sa fiole, au monde. Ceci dit, il a rien fait, Hippolyte, je vous le jure.

5.
"Toujours les scélérats ont recours au parjure.
Cesse, cesse, et m'épargne un importun discours,
Si ta fausse vertu n'a point d'autre recours."
(vers 1134-1136 [Thésèe à Hippolyte])

Thésèe le croit pas. Il lui conseille de se taire, et même de fuir, et de pas revenir, sous peine de "châtiment" soudain aussi bien que mortel :

"Fuis ; et, si tu ne veux qu'un châtiment soudain
T'ajoute aux scélérats qu'a punis cette main,
Prends garde que jamais l'astre qui nous éclaire
Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire."
(vers 1059-1062)

6.
HIPPOLYTE
Vous me parlez toujours d'inceste et d'adultère !
Je me tais. Cependant Phèdre sort d'une mère,
Phèdre est d'un sang, seigneur, vous le savez trop bien,
De toutes ces horreurs plus remplis que le mien.
(vers 1149-1152 [Hippolyte à Thésèe])

Bon, Hippolyte a beau dire, argumenter, se défendre, il voit bien que l'opinion de Thésèe est faite, et qu'il n'a plus qu'à la boucler. Cependant, il ne peut s'empêcher d'allusionner, Hippolyte, que Phèdre, faut pas lui en raconter, à lui, Hippolyte, qu'y aurait bien des choses à dire sur sa famille, qu'c'est pas bien propre tout ça, et ce disant, il oublie un peu vite qu'il parle de la Reine, qui est aussi la femme de Thésèe, qui, à ses mots, lui conseille de filer fissa :

"Quoi ! ta rage à mes yeux perd toute retenue ?
Pour la dernière fois, ôte-toi de ma vue ;
Sors, traître : n'attends pas qu'un père furieux
Te fasse avec opprobre arracher de ces lieux."
(vers 1153-1156)

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 2 août 2012

 

INVENTION DES PASSIONS
(Notes sur Phèdre, de Racine)

1.
"Théramène, fuyons. Ma surprise est extrême.
Je ne puis sans horreur me regarder moi-même.
Phèdre... Mais non, grands dieux ! qu'en un profond oubli
Cet horrible secret demeure enseveli !"
(II, 6, vers 717-720 [Hippolyte à Théramène])

Hippolyte est sur le point de révéler à Théramène ce que nous savons. Puis il se ravise. Le secret est trop "horrible" pour ne pas demeurer dans la demeure souterraine des secrets, ce labyrinthe des passions que les humains construisent de leur plein gré et où parfois ils finissent par se perdre.

2.
"Moi, régner ! Moi, ranger un Etat sous ma loi,
Quand ma faible raison ne règne plus sur moi !"
(III, 1, vers 759-760 [Phèdre à Oenone])

Lucidité de Phèdre, qui fait de la raison une royauté.

3.
"Vous l'osâtes bannir, vous n'osez l'éviter ?"
(III,1, vers 764 [Oenone à Phèdre])

Après l'éventuelle collection des alexandrins offrant des réponses brillantes et toutes faites, une collection des passés simples amusants à nos oreilles modernes : ce "osâtes" est bien épatant.

4.
"Songez qu'une Barbare en son sein l'a formé."
(III,1, vers 787 [Oenone à Phèdre])

Hippolyte est le fils d'Antiope, reine des Amazones. On sait que, pour mieux tirer à l'arc, ces femmes guerrières se faisaient couper un sein. Image étonnante d'un Hippolyte en formation dans le sein unique d'une femme que l'on peut supposer peu commode. Evidemment, je tire ce bref par la queue du cheval de ce même Hippolyte. Sinon, cela veut dire qu'Hippolyte, quoique fils de Thésée, est aussi un étranger.

5.
"Il a pour tout le sexe une haine fatale."
(III,1, vers 789 [Oenone à Phèdre])

Oenone parle ainsi d'Hippolyte. Il faut comprendre que Hippolyte a l'air de détester les femmes. Ce qui, nous le savons, est faux (il est amoureux d'Aricie). L'épithète "fatale"... elle ne croit pas si bien dire, Oenone... En fin de compte, Hippolyte, forcé de partir, sera terrassé par le fatal de quelque "indomptable taureau, dragon impétueux" (chiasme redoutable du vers 1519).

6.
"Ton triomphe est parfait ; tous tes traits ont porté."
(III, 2, vers 816)

Monologue de Phèdre... Elle s'adresse à Vénus, constate son "triomphe"... rythme ternaire et allitération : la dentale "t" et la labiale "p" soulignent les mots "parfait" et "porté".

7.
"Hippolyte te fuit ; et, bravant ton courroux,
Jamais à tes autels n'a fléchi ses genoux ;
Ton nom semble offenser ses superbes oreilles :
Déesse, venge-toi ; nos causes sont pareilles."
(III, 2, vers 819-822 [Phèdre s'adressant à Vénus])

Le nom de Vénus offenserait Hippolyte. Il aurait le dégoût des femmes, préférerait la chasse, et donc Diane, déesse de la chasse et aussi de la chasteté (tiens donc !). En tout cas, il a de "superbes oreilles", comprenez "orgueilleuses"... avoir l'oreille orgueilleuse... Quelle expression! J'ai l'oreille orgueilleuse et ne vous entends pas... De l'orgueil plein l'esgourde, il avait l'Hippolyte...

8.
"Dans le trouble où je suis, je ne peux rien pour moi."
(III, 3, vers 912 [Phèdre à Oenone])

Le dernier vers de la scène 3 de l'acte III, juste avant la réapparition de Thésée... on ne peut mieux dire le désarroi. Vers monosyllabique. Il a donc la vertu de souligner chaque mot. Phèdre énonce ainsi qu'elle est totalement en proie à elle-même.

9.
"Le libre voyageur ne craignait plus d'outrages"
(III, 5, vers 942 [Hippolyte à Thésée])

Le fils rend hommage au père. Et ce n'est pas rien que d'assurer la libre circulation des personnes. Ce vers, à lui seul, légitime la royauté de Thésée. On peut penser aussi à une allusion à l'actualité du XVIIème siècle, les questions de sécurité publique ne datant évidemment pas d'aujourd'hui.

10.
J'écoute une émission sur France Culture consacrée à Picasso, et pour l'heure aux oeuvres érotiques du Maître. Je songe que la théorie de l'Art pour l'Art a servi d'heureux prétexte à la publication d'oeuvres radicalement subversives. Et pourquoi faut-il des oeuvres radicalement subversives, puisque l'important, c'est le style, et non le sujet ? Pour rappeler ce qui doit sans cesse être rappelé : nous sommes infiniment plus complexes que notre propre représentation. Et c'est cette complexité, ce labyrinthe de nous-même, qui est le vrai et le seul sujet de l'Art pour l'Art. Ce qui importe, ce n'est pas l'amour de Phèdre pour Hippolyte (on s'en fiche) ; ce qui importe, c'est la façon dont elle exprime la complexité de ses sentiments, c'est la façon dont Racine exprime, et concentre dans une langue contrainte par l'alexandrin, tout le trouble des passions, c'est la façon dont l'alexandrin invente cette passion qu'il prétend révéler.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 juillet 2012

 

COMME UN TUYAU DE POELE DANS LE GRATIN

1.
"Je sais, sans vouloir me flatter,
Qu'une superbe loi semble me rejeter :"
(Racine, Phèdre, II, 2, vers 487-88 [Hippolyte à Aricie])

Voilà qui à nos modernes esgourdes sonne autrement. Que la Grèce rejette l'hypothèse d'un Hippolyte qui prendrait la place de son père Thésée implique qu'elle se refuse à le flatter, c'est-à-dire à l'honorer. De même si la loi est superbe, c'est qu'elle est présomptueuse, car Hippolyte estime que la place de roi lui revient de droit (cf vers 490-492 "Mais, si pour concurrent je n'avais que mon frère, / Madame, j'ai sur lui de véritables droits / Que je saurais sauver du caprice des lois."). Cependant, pour nous autres, les vers 487-88 expriment aussi l'orgueil d'un Hippolyte qui dénie à la Grèce le droit de le mépriser (cf vers 489 : "La Grèce me reproche une mère étrangère."). Il s'en flatte et c'est lui qui méprise.

2.
"Puisque j'ai commencé de rompre le silence,
Madame, il faut poursuivre ; il faut vous informer
D'un secret que mon coeur ne peut plus renfermer."
(Racine, Phèdre, II, 2, vers 526-528 [Hippolyte à Aricie])

Un secret partagé n'est plus tout à fait un secret. Il devient une complicité. C'est ainsi que l'on passe de l'amour platonique, de l'amour caché, du sentiment que l'on garde pour soi aux complications de la révélation. C'est ainsi que l'on devient bavard.

3.
"Contre vous, contre moi, vainement je m'éprouve :
Présente, je vous fuis ; absente, je vous trouve ;
Dans le fond des forêts votre image me suit ;
La lumière du jour, les ombres de la nuit,
Tout retrace à mes yeux les charmes que j'évite ;
Tout vous livre à l'envi le rebelle Hippolyte."
(Racine, Phèdre, II, 2, vers 541-546 [Hippolyte à Aricie])

Fasciné, l'Hippolyte... La jeune Aricie, tiens... Quelle affaire! Qu'il s'éprouve!... n'en oublie pas pour autant de causer magnifique... de la drague en alexandrins... et parallélisme foudroyant : "Présente, je vous fuis ; absente, je vous trouve"... qu'il en est illustré... que son image la suit partout où il va... jusque "dans le fond des forêts"... qu'y fait-il ? Il chasse sans doute... oui, mais la chasse, quand on se sent tout fébrile amoureux, la chasse, c'est bien ennuyeux... puis, i dort plus qu'il a l'air de dire, que "la lumière du jour", c'est plein d'Aricie, et les "ombres de la nuit", plein d'Aricie aussi... comme Phèdre qu'il est, qu'elle mange plus dort plus tellement qu'elle en pince pour le prince, oui, celui-là, cet Hippolyte, son beau-fils, puisqu'il est le fils de Thésée son mari, à Phèdre, même qu'il l'a eu, ce fils, Thésée, avec Antiope, la reine des Amazones. Y a comme un tuyau de poêle dans le gratin... bref, i s'fait du cinoche, Hippolyte, de la romance, il en est tout étonné, lui si rebelle, si farouche, si fond des forêts, tout étonné d'être ainsi fasciné.

4.
"Madame, je n'ai point des sentiments si bas."
(Racine, Phèdre, II, 5, vers 595 [Hippolyte à Phèdre])

Voilà encore le genre de vers dont j'aimerais bien me souvenir pour le ressortir à l'occasion. Faudrait faire une liste. Je ne doute pas de l'effet ; je passerais pour un fat.

5.
"On ne voit point deux fois le rivage des morts"
(Racine, Phèdre, II, 5, vers 623 [Phèdre à Hippolyte])

Décidément, Phèdre est une pièce pleine de vers à briller. Et puis, celui-là est gothique à souhait. C'est qu'on vit une époque de visages sombres. On est pourtant en paix. C'est que le siècle XX fut très massacrant, avec ses deux boucheries mondiales et tout un tas de conflits à tortures et épouvantes. Et puis l'extermination de masse, les chambres à gaz, holocauste, et peste brune, et peste rouge. A côté, notre époque devrait être joyeuse, mais rien à faire : l'humain aime à se compliquer l'existence, à provoquer des crises, des raisons de s'en faire. C'est comme ça qu'il le tisse, le fil de son histoire ; peut pas rester tranquille, l'humain ; faut qu'il bavarde, qu'il demande, qu'il critique, qu'il réplique, qu'il exige, qu'il refuse, qu'il mente et dénonce, évidemment, à force, les gens, les clans, les communautés, les églises, les raisons d'Etat finissent par se taper dessus.

6.
"Ah ! cruel ! tu m'as trop entendue !
Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.
Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur"
(Racine, Phèdre, II, 5, vers 671-673 [Phèdre à Hippolyte])

Et que viens-je de dire au fragment 5 de cette page merveilleuse ? Que la langue est la vipère du monde.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 juillet 2012

 

SI LONGTEMPS PAR MOI-MÊME

1.
PHEDRE
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main, en formant tous ces noeuds,
A pris soin sur mon front d'assembler mes cheveux ?
Tout m'afflige, et me nuit, et conspire à me nuire.
(Racine, Phèdre, I, 3, vers 158-161)

La chevelure... quel écheveau à trucmuche tracas... Phèdre ornementée râle... Par les cheveux, vise-t-elle les attributs royaux ? En tout cas, les cheveux, les "vains ornements", les "voiles" qui pèsent, voilà qui masque une mélancolie plus profonde, celle que rythment le ternaire et la plaintive assonance... i-ui-i-ui... une vraie sirène.

2.
PHEDRE
Soleil, je te viens voir pour la dernière fois.
(I, 3, vers 172)

Le grand-papa à Phèdre, c'est Hélios, dieu du soleil, voyez... évidemment, c'est brillant comme ascendance... tous plus ou moins rejetons du pas ordinaire, les antiques... masques tombés des figures de légende.

3.
OENONE
Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux
Depuis que le sommeil n'est entré dans vos yeux
(I,3, vers 191-194)

La nuit n'est pas d'un seul bloc... une confusion d'ombres, la nuit... Un méli-mélo, le black... Phèdre n'a pas dormi depuis trois jours.... c'est pas pour arranger son état... d'autant qu'elle a pas mangé non plus ("Et le jour à trois fois chassé la nuit obscure / Depuis que votre corps languit sans nourriture")... elle se laisse dépérir, la reine.

4.
OENONE
Mais ne différez point ; chaque moment vous tue
(I,3, vers 213)

De toute façon, chaque moment nous tue... le tout, c'est de le passer, ce temps, pas trop désagréablement... c'est pas si évident... fragiles et farouches qu'on est... et comédiens, et tragédiens... c'est qu'on est exigeant... On voudrait le meilleur... être dans le chic sans trop de chocs... on n'est pas des saints... on n'y arrive pas, à se contenter de... faut toujours qu'on cherche... notre force et notre faiblesse.

5.
PHEDRE
Quand tu sauras mon crime et le sort qui m'accable,
Je n'en mourrai pas moins ; j'en mourrai plus coupable.
(I,3, vers 241-42)

A quoi bon dire, si c'est pour le pire... Les tragédies sont des confessions... on déballe tout... La belle langue des classiques français leur a taillé, aux terribles, un somptueux habit d'apparat... voyez-moi ce parrallélisme : "Je n'en mourrai pas moins ; j'en mourrai plus coupable"... ça leur donne une de ces allures, une de ces fières attitudes, comment qu'ils causent, les tourmentés... en même temps, quels égos, mes aïeux !... des nombrils à pattes... on dirait une bande de chats... tous jaloux l'un sur l'autre... et tout prêts à s'étriper... avec des ailleurs nocturnes... une vraie zoologie.

6.
OENONE
Oublions-les, madame ; et qu'à tout l'avenir
Un silence éternel cache ce souvenir.
(I,3, vers 251-52)

Elle aime bien "l'éternel", Oenone. Manière de dire que les éphémères passions doivent céder devant ce qui passe nos existences... transcendance de la durée... il faut laisser le temps dissoudre les fantômes.

7.
PHEDRE
Tu connais ce fils de l'Amazone,
Ce prince si longtemps par moi-même opprimé ?
(I,3, vers 262-63)

Phèdre ne prononce pas son nom, à Hippolyte... Peur d'amoureuse par avance déçue... reste à l'état de périphrase, Hippolyte, contingence, nom que l'on ne prononce pas... vaudrait mieux passer outre... on peut pas... c'est ennuyeux.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 juillet 2012

 

ALLER AU DIABLE

1.
THERAMENE
J'ai demandé Thésée aux peuples de ces bords
Où l'on voit l'Achéron se perdre chez les morts
(Racine, Phèdre, I, 1, vers 11-12)

Théramène, l'allié d'Hippolyte, son gouverneur, son conseiller, a couru le monde, c'est-à-dire une géographie hantée de mythes et légendes, à la recherche de Thésée, roi de Thèbes et père de çui-là qui veut partir ("Le dessein en est pris : je pars, cher Théramène" I, 1, vers 1 qu'il dit Hippolyte)... L'Achéron, c'est un fleuve des Enfers... que ce fleuve "se perde chez les morts", c'est qu'il est loin donc, le royaume des ombres, au diable, qu'on en voit pas le bout.

2.
HIPPOLYTE
Et je fuirai ces lieux, que je n'ose plus voir.
(I,1, vers 28)  

Hippolyte, dès le début, c'est de la fuite, du départ... se prépare à quitter la scène... la quittera d'ailleurs absolument, pour finir.

3.
HIPPOLYTE
Je fuis, je l'avouerai, cette jeune Aricie,
Reste d'un sang fatal conjuré contre nous.
(I, 1, vers 50-51)

"La jeune Aricie"... c'est joli comme ça sonne... ça fait titre de roman classique, ou galant, ou décadent... La jeune Aricie, érotique fantaisie par P.L., éditions Dessous-Lemanteau... Soyons sérieux... bon ; alors la fuite, la fuite toujours... Hippolyte fuit les femmes... Si, si... Phèdre, c'est peut-être le récit des actes manqués d'Hippolyte... qu'il va en crever même... Amoureux quand même... du "reste d'un sang fatal" - c'est charmant !... du reste, c'est aussi d'une figure de style qu'il est fasciné... par une figure de style... oui, oui, j'écris comme ça me vient... les figures tragiques sont figures fascinées... ici, plus dur encore car la fascination est pour une fille d'un clan ennemi, celui des Pallantides, que son daron, à Hippolyte, le royal Thésée, a massacré, histoire de montrer qui était le chef...

4.
THERAMENE
Vénus, par votre orgueil si longtemps méprisée
(I,1, vers 61)

La fuite, c'est de l'orgueil sur pattes... ou de la trouille... orgueil, la fuite amoureuse, orgueil... qu'on méprise Vénus, qu'on se fie pas à la fille... ou au gars dans le cas qu'on est orgueilleuse... Mon avis, souvent, on a raison, l'autre, c'est d'l'embarras... faut savoir le tenir à distance... sinon, il vous bouffe... c'est humain... l'autre, celui qui vous aime, a besoin de vous pour exister... il vous adore ; il vous dévore.

5.
HIPPOLYTE
Et les os dispersés du géant d'Epidaure,
Et la Crète fumant du sang du Minotaure.
(I,1, vers 81-82)

J'imagine assez ça... Le géant démembré, coupé en tranches, dépecé, dépouillé, dépiauté, désossé, éparpillé partout... façon puzzle (c'est du Audiard, vous avez reconnu, c'est dans Les Tontons flingueurs)... c'est les toutous antiques qu'ont dû être contents... plein d'gros nonosses dans tous les coins... des nonosses pour les molosses d'un gone qu'aurait le blaze en -nos, genre poilagrattos, foutriquos, pirandellos, pokerdos, tétanos, rapport à c'qu'on est en Grèce, la vraie, celle qui jacte en alexandrins et qui l'a fort mythique, le melon, très antique bocal où s'agitent les dieux.

6.
HIPPOLYTE
Et, dans un fol amour ma jeunesse embarquée...
(I, 1, vers 113)

Eh oui...

7.
HIPPOLYTE
Théramène, je pars, et vais chercher mon père.
(I,1, vers 138)

Paronomase signifiante... Pour Hippolyte, partir, c'est se jeter dans la quête du père... changer d'autre fascinant... remplacer la jeune Aricie par le vieux Thésée... choisir Mars plutôt que Vénus... Le vertical généalogique plutôt que l'horizontal érotique... le passé plutôt que l'avenir... il y a là quelque chose... ça reste flou dans ma caboche, mais y a... ne pas s'engager dans la relation amoureuse, c'est pour Hippolyte rester sur son passé, c'est tenter de marcher dans les pas d'un mythe qui, par définition, est d'autant plus mythique qu'il est au diable on ne sait où... présent, il serait écrasant... Hippolyte choisirait Aricie peut-être, et s'opposerait à son fatal papa.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 juillet 2012

 

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