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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 05:05

VERS UN DOUBLE SACRIFICE
Notes sur la scène 4 de l'acte IV de la tragédie Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumé : Agamemnon est face à Clytemnestre qui, tout d'abord, laisse parler sa fille. Dans une longue tirade (du vers 1175 au vers 1220, soit 46 vers), Iphigénie commence par évoquer son consentement au sacrifice (vers 1175-1184), puis demande à son père de considérer et l'honneur de son rang et sa jeunesse (vers 1185-1192) ; elle lui rappelle aussi combien elle lui est, jusqu'au sacrifice de sa propre vie, attachée (vers 1193-1210) mais elle lui demande aussi de considérer à quel point sont puissants les sentiments de sa mère et ceux de son amant (vers 1211-1220).
Réponse relativement courte d'Agamemnon (du vers 1221 au vers 1248, soit 28 vers). Le roi des rois rappelle d'abord le caractère énigmatique et cruel de l'ordre des dieux (vers 1221-1224). Il affirme avoir résisté à la cruauté de l'oracle et même avoir tenté en vain de révoquer l'ordre où on le fit souscrire (vers 1225-1240). Puisque toute résistance serait inutile, il demande donc à Iphigénie de se sacrifier (1241-1248).
Clytemnestre prend ensuite la parole (du vers 1249 au vers 1316, soit 68 vers) pour exprimer tout son dégoût face à un "barbare" (vers 1249-1256), un hypocrite et un lâche (vers 1257-1264). Remettant en cause l'interprétation de l'oracle lui-même, elle propose de substituer à Iphigénie la fille d'Hélène, Hermione (vers 1265-1272) et prend à témoin et Iphigénie et Agamemnon de l'injustice du sort (vers 1273-1276). Dans la seconde partie de sa tirade, Clytemnestre s'en prend à Hélène et à l'importance exagérée qu'elle a prise dans l'esprit des Grecs (vers 1277-1286), puis elle critique la soif de pouvoir d'Agamemnon (vers 1287-1298) et annonce qu'elle ne laissera pas sans combattre sacrifier sa fille, quitte à se sacrifier elle-même (vers 1299-1316).

 

2.
"Mais tout pleure"
(IV, 4, vers 1173 [Agamemnon])

 

Face aux larmes de sa fille, aux larmes de sa femme, Agamemnon se rend compte que ses entreprises ne laisseront que le goût du sang et des larmes. Certes, il vaincra l'orgueil de Troie, mais cette victoire, ces larmes et ce sang versé seront au prix du sang de sa fille et du désespoir de la reine. Cela, le saisit-il réellement, ou feint-il de s'en émouvoir, ou même ne voit-il là que le résultat des révélations d'Arcas :

 

"Que vois-je ? Quel discours ? Ma fille, vous pleurez,
Et baissez devant moi vos yeux mal assurés.
Quel trouble !... Mais tout pleure, et la fille et la mère.
Ah ! malheureux Arcas, tu m'as trahi !"
(IV, 4, vers 1171-1174 [Agamemnon à Iphigénie])

 

3.
"Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné."
(IV, 4, vers 1184 [Iphigénie à Agamemnon])

 

Masochisme suicidaire de la fille du roi des rois. Iphigénie consent à être sacrifiée. Elle emploie elle-même l'adjectif "soumis" pour désigner l'état de son esprit, et se présente en "victime obéissante" :

 

"D'un oeil aussi content, d'un coeur aussi soumis
Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis,
Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente,
Et respectant le coup par vous-même ordonné,
Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné."
(IV, 4, vers 1179-1184 [Iphigénie à Agamemnon])

 

Les expressions employées sont fortes, et suivent une gradation qui part de l'adjectif "soumis", insiste sur le statut de "victime obéissante" de la locutrice, oppose "le fer de Calchas" à "la tête innocente" (ne jamais oublier quand on lit le texte qu'Iphigénie est une jeune fille) et finit par ce qui, pour nous, modernes, se traduit par l'image mentale d'un jet de sang.

 

4.
"Hélas ! avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter ;
Et déjà, d'Ilion présageant la conquête,
D'un triomphe si beau je préparais la fête.
Je ne m'attendais pas que pour le commencer,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser."
(IV, 4, vers 1199-1204 [Iphigénie à Agamemnon])

 

Iphigénie me rappelle cette fille d'un général serbe qui, d'abord enthousiaste à l'idée que son père devînt, à la faveur du conflit serbo-croate, un personnage de premier plan, et peut-être même un héros national, finit, quand elle eut compris toutes les horreurs dont son père, jour après jour, se rendait coupable, finit, dit-on, par se donner la mort.

 

5.
"Je ne m'attendais pas que pour le commencer,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser."
(IV, 4, vers 1203-1204 [Iphigénie à Agamemnon])

 

L'horreur est par définition inimaginable. Elle dépasse toujours les prévisions. L'histoire de l'humanité est une longue expérimentation de l'horreur, et sa plus folle espérance est que cette expérimentation puisse prendre fin.

 

6.
"Du coup qui vous attend vous mourrez moins que moi."
(IV, 4, vers 1244 [Agamemnon à Iphigénie])

 

Agamemnon ou la mauvaise foi personnifiée. Une mauvaise foi meurtrière.

 

7.
"Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin
Que d'en faire à sa mère un horrible festin."
(IV, 4, vers 1251-1252 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

Allusion à un épisode de l'horrifique histoire des Atrides : Atrée, inquiet de l'influence de son frère Thyeste, sous prétexte de partager le pouvoir, le fait venir à Mycènes et lui fait manger ses propres fils en ragoût. Cette référence est une manière pour Clytemnestre de le traiter de monstre, rapport à ce qu'il en est un rejeton, l'Agamemnon, de cette épouvantable famille des Atrides. L'allitération"f", l'assonance "i", l'écho "mère / faire" souligne l'amertume de Clytemnestre et le rythme ternaire du vers 1252 rythme avec force son propos :

 

"Que d'en fai- / -re à sa mè- / -re un horri- / - ble festin"

 

8.
"Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse ?"
(IV, 4, vers 1257 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

L'être se pare successivement des masques du mensonge comme de ceux de la vérité. Qu'un philosophe en fasse tomber un, et il n'est rien alors que le vide de la chambre de Dieu.

 

9.
"Quel champ couvert de morts me condamne au silence ?"
(IV, 4, vers 1262 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

Un double silence : celui du champ des morts, et celui du silence de Clytemnestre face à ce qu'aurait pu être l'héroïsme de son époux s'il s'était opposé aux dieux, s'il avait affronté le camp de Calchas et d'autres rois grecs.

 

10.
"Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire ?"
(IV, 4, vers 1266 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

Cette interrogation au présent de vérité absolue rappelle que l'énigme est, par définition, insondable : porte ouverte qui donne sur une autre porte ouverte, masque qui ne tombe que pour montrer un autre masque.

 

11.
"Si du crime d'Hélène on punit sa famille,
Faites chercher à Sparte Hermione sa fille.
Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix
Sa coupable moitié, dont il est trop épris."
(IV, 4, vers 1269-1272 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

Solution politique. Substituer Hermione, la fille unique d'Hélène et de Ménélas, à Iphigénie. Mais ce serait sans doute dresser Ménélas contre Agamemnon et ruiner ainsi l'alliance de tous les Grecs contre Troie.

 

12.
Hélène, dans les mots de Clytemnestre, n'est qu'une "coupable" (cf vers 1272), l'objet d'une "folle amour" (cf vers 1276), une pervertie déjà :

 

"Combien nos front pour elle ont-ils rougi de fois !
Avant qu'un noeud fatal l'unît à votre frère,
Thésée avait osé l'enlever à son père.
Vous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit,
Qu'un hymen clandestin mit ce prince en son lit,
Et qu'il en eut pour gage une jeune princesse,
Que sa mère a cachée au reste de la Grèce."
(IV, 4, vers 1280-1286 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

Cette "jeune princesse", c'est Eriphile. Clytemnestre l'ignore. Iphigénie et Agamemnon l'ignorent. Mais son évocation, outre qu'elle fait d'Hélène la mère d'une énigme, réunit dans la même scène l'épouse trahie, la fille condamnée, le père criminel, et l'autre fille, l'autre "Iphigénie".

 

13.
"Est-ce donc être père ? Ah ! toute ma raison
Cède à la cruauté de cette trahison."
(IV, 4, vers 1299-1300 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

Dans la dernière partie de sa tirade, de son réquisitoire contre Agamemnon, Clytemnestre annonce qu'elle aussi va réfuter toute raison et se faire furie. Elle refuse l'image d'un prêtre indifférent au sort de sa victime qui :

 

"Déchirera son sein et d'un oeil curieux
Dans son coeur palpitant consultera les dieux !"
(IV, 4, vers 1303-1304 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

On peut noter l'ironie de ces vers qui fait d'un prêtre un criminel à "l'oeil curieux" comme celui d'un savant ou d'un badaud, et qui croit lire les volontés des dieux dans les tripes d'un cadavre ou les dernières palpitations d'un muscle.

Clytemnestre refuse aussi l'image d'elle-même "seule et désespérée" (cf vers 1306) sur les chemins "encor tout parfumés / Des fleurs" semées sous les pas de sa fille (cf vers 1307-1308) comme pour parfaire jusqu'au dernier moment l'illusion d'une fête. Enfin, Clytemnestre ne prétend pas sans combattre céder Iphigénie (cf vers 1312 : "De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher") et fera rempart de son corps, prédisant ainsi à son "aussi barbare époux qu'impitoyable père" (vers 1313) le "double sacrifice" d'elle-même et de sa fille (cf vers 1310).

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 février 2013

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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 14:18

ERIPHILE EN CHEVAL DE TROIE
Notes sur les scènes 1, 2, 3 de l'acte IV de la tragédie Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumé des scènes 1, 2, 3.
Scène 1 : A la surprise de Doris, sa confidente, Eriphile, loin de se réjouir de la mort annoncée de sa rivale, se montre jalouse de l'amour mutuel que se portent Achille et Iphigénie (vers 1085-1105). Eriphile doute aussi de la réalisation de l'oracle et pense qu'Achille, Clytemnestre et Iphigénie auront bientôt raison de l'indécision d'Agamemnon (vers 1106-1126). Elle décide donc d'agir en révélant à l'ensemble des Grecs le conflit entre Achille et Agamemnon et l'enjeu de ce conflit. Elle se réjouit alors de la discorde qui éclaterait dans le camp des Grecs et le profit qu'en tirerait Troie. (vers 1127-1140).
Scène 2 : Clytemnestre attend Agamemnon et laisse éclater son ressentiment envers son "barbare" époux.
Scène 3 : Impatienté de ne pas voir arriver Iphigénie, Agamemnon vient lui-même demander la raison de ce retard à une Clytemnestre décidée à affronter son mari.

 

2.
"Ah ! que me dites-vous ? Quelle étrange manie
Vous peut faire envier le sort d'Iphigénie ?
Dans une heure elle expire. Et jamais, dites-vous,
Vos yeux de son bonheur ne furent plus jaloux."
(IV, 1, vers 1085-1088 [Doris à Eriphile])

 

Ce que Doris nous apprend sur Eriphile, c'est qu'elle se projette facilement dans ce qu'elle pense être le bonheur des autres. Si ses "yeux" sont "jaloux" d'Iphigénie, c'est qu'Iphigénie a l'assurance d'être aimée d'Achille. Peu importe si la princesse grecque dans une heure sera morte, Eriphile est toute entière dans ce qu'elle a vu : le si farouche Achille vaincu par Iphigénie :

 

"Ce héros, si terrible au reste des humains,
Qui ne connaît de pleurs que ceux qu'il fait répandre,
Qui s'endurcit contre eux dès l'âge le plus tendre,
Et qui, si l'on nous fait un fidèle discours,
Suça même le sang des lions et des ours,
Pour elle de la crainte a fait l'apprentissage :
Elle l'a vu pleurer et changer de visage."
(IV, 1, vers 1096-1102 [Eriphile à Doris])

 

La puissance d'Iphigénie fascine Eriphile. C'est qu'Achille est aussi le bourreau de Lesbos, et Eriphile tire une sorte de vengeance du désarroi amoureux du guerrier. Dans les derniers vers de l'acte II, Eriphile disait : "J'ai des yeux". A l'acte III, elle rappelle à Achille qu'elle voit déjà "marcher" contre Troie "une armée en furie" :

 

"Je vois déjà l'hymen, pour mieux me déchirer,
Mettre en vos mains le feu qui la doit dévorer."
(III, 4, vers 887-888 [Eriphile à Achille])

 

Ce qu'elle évoque ainsi, ce n'est pas seulement le futur à feu et à sang de Troie, mais aussi le passé de Lesbos, vaincue par Achille. Visionnaire, en pressentant la chute de Troie, elle revoit, elle revit le sac de Lesbos. Cette manière de voir et de revoir encore est certes une "étrange manie", c'est aussi pour Eriphile le moyen de dire sa vérité :

 

"Jamais rien de plus vrai n'est sorti de ma bouche."
(IV, 1, vers 1090 [Eriphile à Doris])

 

3.
"Jamais rien de plus vrai n'est sorti de ma bouche."
(IV, 1, vers 1090 [Eriphile à Doris])

 

Elégante clarté de Racine. Ce qu'il fait dire à Eriphile vaut pour lui-même. Racine lui aussi "a des yeux". Sa poésie est un regard qui plonge au coeur de ses créature. Comme un couteau. Un scalpel. Une vérité.

 

4.
Etonnante clairvoyance d'Eriphile, qui devine le trouble et l'indécision d'Agamemnon :

 

"Et quoique le bûcher soit déjà préparé,
Le nom de la victime est encore ignoré :
Tout le camp n'en sait rien. Doris, à ce silence,
Ne reconnais-tu pas un père qui balance ?"
(IV, 1, vers 1115-1118 [Eriphile à Doris])

 

5.
Eriphile cheval de Troie. Dans leur bienveillance, Achille et Iphigénie l'ont, sinon prise sous leur protection, du moins libérée de sa captivité. C'est sans compter sans la jalousie qui l'anime et qui prévoit non seulement une vengeance personnelle, mais aussi un acte de guerre, une action d'éclat au service de Troie :

 

"Ah ! Doris, quelle joie !
Que d'encens brûlerait dans les temples de Troie,
Si troublant tous les Grecs, et vengeant ma prison,
Je pouvais contre Achille armer Agamemnon,
Si leur haine, de Troie oubliant la querelle,
Tournait contre eux le fer qu'ils aiguisent contre elle,
Et si de tout le camp mes avis dangereux
Faisaient à ma patrie un sacrifice heureux !"
(IV, 1, vers 1133-1140)

 

Eriphile prend sa flamme au pied de la lettre. Figure de style, elle est la métaphore qui emporte tout. Amoureuse d'Achille, rivale d'Iphigénie, partisane de Troie, elle est dans la place, comme le sera plus tard, dans dix ans, le fatal cheval qui fera tomber la cité de Priam et d'Hector. Elle prétend, en dénonçant l'indécision d'Agamemnon et la fermeté d'Achille, répandre le feu et le sang dans tout le camp des Grecs. Elle se fera donc furie pour punir ceux qu'elle voit comme des meurtriers.

 

6.
Eriphile est celle qui ne se connaît pas elle-même. Aussi a-t-elle un regard particuliérement aiguisé sur ce réel qui, par définition, lui est radicalement étranger. En cela, elle est assez proche d'un auteur qui découvre le monde même qu'il travaille à créer.

 

7.
Qu'est-ce qu'un être critique ? - Une figure de style que l'on bourre de paille et à laquelle on flanque le feu.

 

8.
"Le barbare, à l'autel, se plaint de sa paresse."
(IV, 2, vers 1150 [Clytemnestre à Aegine])

 

Le "barbare", c'est Agamemnon, qui attend "à l'autel" que sa fille vienne se jeter elle-même dans la gueule du loup. Je souris à ce vers qui présente à mon esprit le roi des rois comme une sorte de bonhomme impatient, râlant contre la paresse des jeunes gens. Il me semble qu'Agamemnon, dans certains films américains, est présenté comme un barbare en effet, enveloppé, libidineux - et même barbu me semble-t-il - et surtout jaloux de la fougue et de la vaillance d'Achille. Il y a - même si, peut-être, ce n'était pas la volonté de Racine - quelque chose de grotesque dans ce barbare-là.

 

9.
Agamemnon vient voir de lui-même ce qu'elle peut bien fabriquer, l'Iphigénie, et sa mère donc, qu'est-ce qu'elle fiche?

 

"Que faites-vous, Madame ? et d'où vient que ces lieux
N'offrent point avec vous votre fille à mes yeux ?"
(IV, 3, vers 1155-1156 [Agamemnon à Clytemnestre])

 

Ce faisant, il sous-estime la reine. Lui qui voulait éviter toute nouvelle confrontation, le voilà sommé de s'expliquer :

 

"Calchas est prêt, Madame, et l'autel est paré.
J'ai fait ce que m'ordonne un devoir légitime."
(IV, 3, vers 1164-1165 [Agamemnon à Clytemnestre])

 

Il est quand même gonflé, non, l'Agamemnon ?

 

"Vous ne me parlez point, Seigneur, de la victime."
(IV, 3 vers 1166 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

Le barbare, à ces mots, devrait piquer un fard. Il ne peut plus reculer. Il doit affronter Clytemnestre.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 26 février 2013

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 17:28

MALGRE LES DIEUX ET LES HOMMES
Notes de lecture sur les scènes 6 et 7 de l'acte III de la tragédie Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumé des scènes 6 et 7.
Scène 6 : Clytemnestre a laissé Iphigénie sous la garde d'Achille, qui se montre amer en évoquant les changements dans l'attitude de Clytemnestre à son égard (vers 949-954). Il brûle d'agir et veut venger son honneur et celui d'Iphigénie (vers 955-992). Iphigénie tente de le détourner de son projet en lui rappelant qu'Agamemnon est avant tout son père et qu'il convient de "l'entendre" avant de le "condamner" (vers 993-1020). Achille se sent alors trahi et doute de la sincérité d'Iphigénie (vers 1021-1030). Les doutes d'Achille cabrent Iphigénie qui lui rappelle combien est sincère et profond l'amour qu'elle éprouve pour lui (vers 1031-1046).
Scène 7 : Clytemnestre rend compte de son échec : elle n'a pu rencontrer Agamemnon (vers 1048-1053). Achille se propose d'aller lui-même s'expliquer avec le roi des rois (vers 1054-1058). Craignant que la rencontre tourne à l'affrontement physique, Iphigénie supplie Achille de renoncer à ce "triste entretien" (vers 1059-1072). Achille y consent et se porte garant auprès de Clytemnestre de la sécurité de sa fille (1073-1084).

 

2.
"C'est peu de vous défendre, et je cours vous venger,
Et punir à la fois le cruel stratagème
Qui s'ose de mon nom armer contre vous-même."
(III, 6, vers 960-962 [Achille à Iphigénie])

 

Il ne suffit pas à Achille de rester près d'Iphigénie ; il veut agir, il veut venger. C'est que l'honneur de son nom est en jeu. Les dieux, en demandant le sacrifice d'Iphigénie, ont donc semé la discorde dans le camp des Grecs.

 

3.
"Il faut que le cruel qui m'a pu mépriser
Apprenne de quel nom il osait abuser."
(III, 6, vers 991-992)

 

Cet abus du nom, Achille ne cesse d'y revenir, puisqu'Achille n'est plus Achille si n'importe quel "barbare" (cf vers 964) peut l'utiliser à son profit.

 

4.
"Lui, votre père ? Après son horrible dessein,
Je ne le connais plus que pour votre assassin."
(III, 6, vers 999-1000 [Achille à Iphigénie])

 

Agamemnon n'a plus droit à son nom, il n'est plus aux yeux d'Achille qu'un "barbare". Il n'a plus droit non plus à la dignité de "père", et n'est plus qu'un "assassin", quelqu'un donc que l'on doit éliminer.

 

5.
"Croyez qu'il faut aimer autant que je vous aime,
Pour avoir pu souffrir tous les noms odieux
Dont votre amour le vient d'outrager à mes yeux."
(III, 6, vers 1010-1012 [Iphigénie à Achille])

 

Après l'harmonie de l'écho "aimer / aime", trois termes expriment la virulence d'Achille et le trouble d'Iphigénie : "souffrir" ; "odieux" ; "outrager". Ce qui est insupportable à Iphigénie, ce sont les "noms odieux". Encore une fois, le texte souligne l'importance du nominal. Ce sont donc les noms qui agitent les esprits et arment les bras. Il faut donc nommer le plus justement possible, et trouver le nom véritable des êtres que l'on adore comme des êtres que l'on combat.

 

6.
"Et pourquoi voulez-vous qu'inhumain et barbare,
Il ne gémisse pas du coup qu'on me prépare ?"
(III, 6, vers 1013-1014 [Iphigénie à Achille])

 

C'est à une définition complexe de l'être humain que fait appel ici la fille d'Agamemnon. Certes, le roi des rois se montre "inhumain", et "barbare" ; n'en est-il pas moins homme ? N'en est-il pas moins être de langage ? :

 

"Faut-il le condamner avant que de l'entendre ?"
(III, 6, vers 1018 [Iphigénie à Achille])

 

Vision moderne de la justice qui donne aussi la parole à l'accusé. C'est que la parole permet de nommer. Ce que propose Iphigénie à Achille, c'est de ne pas sans l'entendre plaider sa cause traiter Agamemnon en créature nuisible. Il convient ici d'écouter et d'analyser les mots et les noms par lesquels Agamemnon va justifier les raisons de ses actes.

 

7.
"Un cruel (comment puis-je autrement l'appeler ?)"
(III, 6, vers 1023 [Achille à Iphigénie])

 

Le doute n'est pas possible à Achille. Il ne voit pas quel autre nom que celui de "cruel" il pourrait accorder à Agamemnon. Toute tentative de rendre à ce père indigne quelque dignité d'homme lui semble presque une trahison :

 

"Et lorsqu'à sa fureur j'oppose ma tendresse,
Le soin de son repos est le seul qui vous presse ?
On me ferme la bouche ? On l'excuse ? On le plaint ?
C'est pour lui que l'on tremble, et c'est moi que l'on craint ?
Triste effet de mes soins ! Est-ce donc là, Madame,
Tout le progrès qu'Achille avait fait dans votre âme ?"
(III, 6, vers 1025-1030 [Achille à Iphigénie])

 

8.
"C'est pour lui que l'on tremble, et c'est moi que l'on craint ?"
(III, 6, vers 1028 [Achille à Iphigénie])

 

Virtuosité de Jean Racine. Vers monosyllabique. Rythme ternaire qui oppose les pronoms "lui" et "moi". Parallélisme des constructions. Jeu sur la valeur des compléments : Iphigénie, en tremblant pour son père,fait preuve d'empathie, elle se tourne vers le monde extérieur, fût-il mortifère ; en craignant son fiancé, elle fait d'Achille un simple objet de proposition relative. Echo des traits [t] + [r] / "[k] + [r] appuyé par les nasales [an] et [ain].

 

9.
Une conception naïve de la littérature met la forme au service du fond. Le bon auteur serait celui qui utiliserait à bon escient les ressources de la langue pour mieux exprimer ce qu'il a à dire. Le style ne serait qu'un outil. C'est un peu court, et c'est même faux. Ce qui pousse Racine ou Céline, Proust ou Claude Simon, à, dès qu'ils le peuvent, faire preuve de virtuosité, c'est que la langue travaillée dans sa forme permet de faire surgir le monstre du lac. En ce sens, le style n'est pas un outil, mais une arme. La tragédie classique n'est pas seulement un ensemble de conventions, elle est un filet serré d'alexandrins qui permettent de dessiner des figures inédites et d'enrichir le discours d'une parole inouïe et précieuse comme la vérité.

 

10.
Expression qui me semble assez satisfaisante du pessimisme radical, du cynisme originel : Tout est pour le pire dans le meilleur des mondes possibles.

 

11.
"Que n'avez-vous pu voir
A quel excès tantôt allait mon désespoir,
Quand presque en arrivant un récit peu fidèle
M'a de votre inconstance annoncé la nouvelle !
Quel trouble ! Quel torrent de mots injurieux
Accusait à la fois les hommes et les dieux !"
(III, 6, vers 1035-1040 [Iphigénie à Achille])

 

Face à Achille qui semble douter de la sincérité de ses sentiments (cf vers 1029 / 1030 : "Est-ce donc là, Madame, / Tout le progrès qu'Achille avait fait dans votre âme ?"), Iphigénie rappelle à Achille ce que, sans doute, emporté par la fougue, il n'a pas vu :

 

"Vous voyez de quel oeil et comme indifférente,
J'ai reçu de ma mort la nouvelle sanglante.
Je n'en ai point pâli."
(vers 1033-1035)

 

Mais si elle est restée si calme, "comme indifférente", à la nouvelle de sa mort prochaine, son esprit s'est emballé lorsqu'elle a pensé qu'Achille se détournait d'elle :

 

"Que n'avez-vous pu voir
A quel excès tantôt allait mon désespoir,
Quand presque en arrivant un récit peu fidèle
M'a de votre inconstance annoncé la nouvelle !"
(vers 1035-1038)

 

Le "trouble" s'est alors emparé d'elle, la dressant contre les "hommes et les dieux", faisant d'elle cette maudite, bafouée par Achille, trahie par Eriphile, condamnée par son propre père et par l'ordre des dieux. Il y a dans ce "trouble", ce "torrent de mots injurieux" contre "les hommes et les dieux" une rébellion qui me plaît, l'orgueil blessé de celle qui eut la naïveté de penser "qu'une flamme si belle / [l']élevait au-dessus du sort d'une mortelle." (vers 1045-46).

 

12.
"Quel trouble ! Quel torrent de mots injurieux
Accusait à la fois les hommes et les dieux !"
(III, 6, vers 1039-40 [Iphigénie à Achille])

 

Ce "trouble", c'est aussi une révolte ontologique, un sursaut de l'être face à l'être contraire "des hommes et des dieux". Iphigénie cabrée, l'oeil noir, étincelant, le corps tendu contre la menace, contre le péril qu'il y a à être si humaine dans un monde dont se jouent les dieux et la langue des hommes. En écho à ces vers :

 

"Je veux être heureuse malgré les dieux et les hommes." (Caroline von Schelling, Lettres du premier romantisme, 1871, cité par Raoul Vaneigem dans son Dictionnaire de citations, Le cherche mide éditeur, 1998, entrée "heureux").

 

13.
"Il me fuit. Ma douleur étonne son audace."
(III, 7, vers 1053 [Clytemnestre à Achille])

 

Agamemnon évite toute nouvelle confrontation avec Clytemnestre. Ce qu'il veut éviter, c'est d'être face à la douleur. Il se montre lâche. Complaisant, soumis aux dieux, Agamemnon est l'antithèse d'Achille dont les paroles de fermeté terminent l'acte III :

 

"Votre fille vivra, je puis vous le prédire.
Croyez du moins, croyez que tant que je respire,
Les dieux auront en vain ordonné son trépas :
Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas."
(III, 7, vers 1081-1084 [Achille à Clytemnestre])

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 février 2013.

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 02:43

UNE TRAGEDIE DU NOM
Notes sur les scènes 4 et 5 de l'acte III de la pièce Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumé des scènes 4 et 5 de l'acte III.
Scène 4 : Achille et Iphigénie vont bientôt être unis. Iphigénie plaide la cause d'Eriphile et demande à Achille de la libérer de son statut de prisonnière. Eriphile prend la parole à son tour et demande sa liberté.
Scène 5 : Scène de la révélation par Arcas du sacrifice d'Iphigénie finalement consenti par Agamemnon à Calchas. De par sa position centrale dans la pièce, cette scène est importante en ce qu'elle dissipe les malentendus et précise quels sont les camps en présence. Clytemnestre demande à Achille de veiller sur Iphigénie cependant qu'elle va s'expliquer avec son "perfide époux".

 

2.
"Je lui prête ma voix, je ne puis davantage."
(III, 4, vers 865 [Iphigénie à Achille])

 

Evidemment qu'elle ne peut davantage, puisqu'Eriphile brûle de prendre sa place, de prendre son nom, et de devenir Iphigénie à la place d'Iphigénie.

 

3.
"Qu'elle puisse à nous voir n'être plus condamnée."
(III, 4, vers 870 [Iphigénie à Achille])

 

Iphigénie ne croit pas si bien dire. Bientôt, en effet, Eriphile ne pourra définitivement plus les voir. La mort lui aura arraché les yeux. Ce qui est sous-entendu aussi, c'est l'inclination d'Eriphile pour Achille, inclination que pardonne Iphigénie puisqu'elle est maintenant assurée (croit-elle) que son union avec Achille sera bientôt célébrée. Ainsi, en libérant Eriphile de son statut de captive, Achille permettra son éloignement.

 

4.
"Pouvez-vous m'imposer une loi plus funeste
Que de rendre mes yeux les tristes spectateurs
De la félicité de mes persécuteurs ?
J'entends de toutes parts menacer ma patrie ;
Je vois marcher contre elle une armée en furie ;
Je vois déjà l'hymen, pour mieux me déchirer,
Mettre en vos mains le feu qui la doit dévorer.
Souffrez que loin du camp et loin de votre vue,
Toujours infortunée et toujours inconnue,
J'aille cacher un sort si digne de pitié,
Et dont mes pleurs encor vous taisent la moitié."
(III, 4, vers 881-892 [Eriphile à Achille])

 

Dans cette tirade, Eriphile fait preuve d'une grande franchise en avouant que "la félicité de ses persécuteurs" - comprenez le bonheur d'Achille et d'Iphigénie - lui est pénible. Elle se fait Cassandre visionnaire en évoquant l'imminente campagne de Troie. Les images sont en effet évocatrices : "une armée en furie", et surtout cet Achille porteur de feu, - d'éclairs même à la façon d'un dieu -, qui "doit dévorer" cette Troie qu'elle nomme "sa patrie". La métaphore de la dévoration peut renvoyer au dragon, et l'on sait que ce dragon sera en fait un cheval dont jailliront les Grecs qui mettront Troie à feu et à sang. Enfin, Eriphile prétend au statut d'ombre lointaine, de silhouette, "toujours infortunée et toujours inconnue" puisque, quand bien même son nom sera révélé à la fin de la pièce, qui peut affirmer savoir qui fut Eriphile ?

 

5.
"C'est trop, belle princesse. Il ne faut que nous suivre."
(III, 4, vers 893 [Achille à Eriphile])

 

Visiblement, la franchise d'Eriphile a plu à Achille qui se fend d'un "belle princesse", hommage à la beauté autant qu'à la noblesse de sa captive. Inconsciemment peut-être lui donne-t-il ce conseil de les "suivre", lui et Iphigénie. Ce qu'il lui propose, sans insister, c'est de taire son chagrin, et de devenir une sorte de suivante, une amie privilégiée du couple, une confidente peut-être. Mais, bien sûr, il sait parfaitement qu'Eriphile a épousé la cause de Troie contre les Grecs. Celle qui ne sait pas encore qu'elle est la fille d'Hélène ne peut déjà plus rester en Aulide.

 

6.
"Je ne vois plus que vous qui la puisse défendre."
(III, 5, vers 902 [Arcas à Achille])

 

Par ces mots, Arcas fait d'Achille un opposant à Agamemnon: deux camps sont désormais en présence.

 

7.
"ARCAS
Il l'attend à l'autel pour la sacrifier.

 

ACHILLE
Lui !

 

CLYTEMNESTRE
Sa fille !

 

IPHIGENIE
Mon père !

 

ERIPHILE
Ô ciel ! quelle nouvelle !"
(III, 5, vers 912-913)

 

L'alexandrin explose en éclats de voix. Chacun est surpris de la décision d'Agamemnon. Certes, tous avaient conscience d'intrigues, de complots et de manigances dans l'entourage du roi des rois, mais nul ne pouvait imaginer que le sang promis aux dieux serait celui d'Iphigénie.

 

8.
"Par la voix de Calchas l'oracle la demande"
(III, 5, vers 917 [Arcas à Achille])

 

Il y a dans ce vers l'incantation déjà, la modulation de la semi-consonne [w] + [a] ("voix") qui part du "a antérieur" de la préposition "par", passe du "a antérieur" ("Cal-") au "postérieur" ("-chas"), qui passe de "l'oracle" à la voyelle nasale "an" ("demande"). C'est comme si le pouvoir du devin Calchas était si puissant qu'il tentait à distance de contaminer le discours du bienveillant Arcas.

 

9.
"Et votre nom, Seigneur, l'a conduite à la mort."
(III, 5, vers 936 [Clytemnestre à Achille])

 

Iphigénie, c'est la tragédie du nom. Le nom des dieux, bien sûr, qui prétendent agir sur les volontés des vivants. Puis le nom caché d'Eriphile, révélé et mortifère, et aussi le nom usurpé, puisque c'est en usurpant l'identité d'Achille qu'Agamemnon fit venir Iphigénie en Aulide :

 

"D'Achille, qui l'aimait, j'empruntai le langage.
J'écrivis en Argos, pour hâter ce voyage,
Que ce guerrier, pressé de partir avec nous,
Voulait revoir ma fille, et partir son époux."
(I, 1, vers 93-96 [Agamemnon à Arcas])

 

Le nom, qui désigne le vif, conduit à la mort. C'est peut-être qu'en le désignant, le nom attire l'attention du royaume des ombres sur celui qui, on ne sait pourquoi, s'agite encore.

 

10.
"Elle n'a que vous seul. Vous êtes en ces lieux
Son père, son époux, son asile, ses dieux."
(III, 5, vers 939-940 [Clytemnestre à Achille])

 

Clytemnestre, radicale, substitue à la figure d'Agamemnon la figure d'Achille qu'elle pare des attributs de la bienveillance. Achille est ainsi couvert de titres. Sans doute trop pour un seul homme, fût-il quasi invincible.

 

11.
Il est à noter que, dans toute la scène 5, le nom Agamemnon n'est pas cité une seule fois. Bien qu'Arcas prétende le nommer (cf vers 903 : "Je le nomme et l'accuse à regret."), il est de fait remplacé par le mot "roi" (vers 898 ; vers 926), par le mot "père" (vers 910 ; vers 913) , par le pronom "lui" (vers 913), par l'expression "perfide époux" (vers 944). Ainsi Agamemnon est-il nié dans son nom propre.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 25 février 2013

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24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 20:33

LE DOIGT DANS L'OEIL
Notes sur les scènes 1,2,3 de l'acte III de la tragédie Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumé des scènes 1, 2, 3 de l'acte III.
Scène 1 : Clytemnestre apprend à Agamemnon que le malentendu entre Achille et Iphigénie est dissipé, mais que le guerrier prétend demander des explications au roi des rois quant à l'origine du malentendu (vers 767-777). Agamemnon feint de consentir à l'union d'Achille et d'Iphigénie, mais arguant du "tumulte" du camp, demande à Clytemnestre de ne pas assister à la cérémonie (vers 778-794). Clytemnestre refuse et prétend - n'est-elle pas la reine ? - assister au mariage de sa fille (vers 795-813). Agamemnon finit par lui intimer l'ordre de ne pas accompagner sa fille à l'autel et se retire (vers 814-819) .
Scène 2 : Restée seule, Clytemnestre se perd en conjectures sur les raisons d'un tel ordre (vers 819-826), mais se résout à obéir et exprime sa joie à l'évocation du bonheur d'Iphigénie (827-830).
Scène 3 : Achille assure Clytemnestre du consentement d'Agamemnon (vers 831-834) et lui apprend qu'un sacrifice imminent ("dans une heure" précise-t-il) mettra fin à l'attente des Grecs (vers 835-842) et qu'enfin il pourra partir en campagne contre Troie (843-850).

 

2.
"Il presse cet hymen qu'on prétend qu'il diffère,
Et vous cherche, brûlant d'amour et de colère :
Prêt d'imposer silence à ce bruit imposteur,
Achille en veut connaître et confondre l'auteur."
(III, 1, vers 773-776 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

La confrontation entre le brûlant Achille et l'hypocrite Agamemnon apparaît inévitable. Et cependant, dès la scène 3, à quelques dizaines de vers de là, Achille de nouveau se sera fait mener en bateau.

 

3.
"M'en croirez-vous ? Laissez, de vos femmes suivie,
A cet hymen, sans vous, marcher Iphigénie."
(III, 1, vers 793-94 [Agamemnon à Clytemnestre])

 

Agamemnon ne se démonte pas, et assure que les noces auront bien lieu, mais qu'étant donné l'état du camp ("tumulte", "soldats et matelots", "autel hérissé de dards, de javelots"), il vaudrait mieux que Clytemnestre n'y assiste pas, à cette "pompe digne d'Achille" (appréciez le cynisme). Cependant, les deux derniers vers de sa réplique semblent témoigner d'un souffle qui se cherche, et la ponctuation semble exprimer une hésitation qui se combat. C'est que la couleuvre est grosse.

 

4.
"Qui ? Moi ? que remettant ma fille en d'autres bras,
Ce que j'ai commencé, je ne l'achève pas ?"
(III, 2, vers 795-96 [Clytemnestre à Agamemnon]

 

Elle ne l'avale pas. Les deux premiers mots de sa réponse sont formidables : "Qui ? Moi ?" On dirait la surprise d'une dame de la Cour, la surprise d'une femme à qui l'on propose une incongruité. L'alexandrin racinien est si naturel qu'il semble parfois tiré non du laboratoire de la langue mais de la bouche de ceux que nous croisons.

 

5.
"Où tout vous est soumis,
Où le sort de l'Asie en vos mains est remis,
Où je vois sous vos lois marcher la Grèce entière,
Où le fils de Thétis va m'appeler sa mère.
Dans quel palais superbe et plein de ma grandeur
Puis-je jamais paraître avec plus de splendeur ?"
(III, 1, vers 804-808 [Clytemnestre à Agamemnon])

 

Les vers retentissent : l'anaphore "où" emploie le relatif pour désigner le camp d'où voudrait l'exclure Agamemnon, et Clytemnestre use des assonances "ou" / "i" / "oi" comme autant de percussions fort propres à sonner Agamemnon et à l'empêcher de parler plus avant.
Les vers retentissent : les mots "superbe" / "grandeur" / "paraître" / "splendeur" scandent les vers. Mis en évidence à chaque hémistiche, ils sont appuyés par les allitérations de la labiale "p" et de la dentale "d", par la vélaire "r" qui appuie les syllabes ouvertes "-erbe" et "-aître", et renforce la modulation de la syllabe "-eur", par l'écho sonore "plein"/ "plus" qui, rythmant le vers, en soulignent les rimes. Clytemnestre rappelle ainsi qu'elle est reine partout où est le roi. Qu'elle est reine et que sa voix porte.

 

6.
"AGAMEMNON :
Madame, au nom des dieux auteurs de notre race,
Daignez à mon amour accorder cette grâce.
J'ai mes raisons.

 

CLYTEMNESTRE
Seigneur, au nom des mêmes dieux,
D'un spectacle si doux ne privez point mes yeux.
Daignez ne point ici rougir de ma présence."
(III, 1, vers 809 à 813)

 

La reine rend coup pour coup. Les dieux sont les mêmes pour tous les deux. C'est que ce dont les dieux constituent le nom diffère de la reine et du roi : pour l'un, c'est la raison d'Etat ; pour l'autre, c'est l'amour et la fierté maternelle. Ce qui diffère aussi, c'est leur degré de sincérité.

 

7.
"Mais puisque la raison ne peut vous émouvoir"
(III, 1, vers 815 [Agamemnon à Clytemnestre])

 

S'il appelle cela raison, c'est qu'il est fou.

 

8.
"N'oserait-il d'Hélène ici montrer la soeur ?"
(III, 2, vers 824 [Clytemnestre])

 

Deux soeurs eurent chacune une fille. Ces deux filles s'appelaient toutes deux Iphigénie. L'une le savait ; l'autre pas. L'une vécut ; l'autre alla au trépas.

 

9.
"Tout succède, Madame, à mon empressement."
(III, 3, vers 831 [Achille à Clytemnestre])

 

Je ne sais pas pourquoi, mais ce vers sonne toujours familièrement à mes oreilles. Comme si je l'avais entendu mille fois. C'est qu'il est si caractéristique du style classique, à la fois surprenant dans sa construction ("tout succède à mon empressement", c'est littéralement : mes entreprises sont couronnées de succès), et élégant dans sa cadence, qu'il ne peut que vous rester en mémoire.

 

10.
"Les dieux vont s'apaiser. Du moins Calchas publie
Qu'avec eux, dans une heure, il nous réconcilie ;
Que Neptune et les vents, prêts à nous exaucer,
N'attendent que le sang que sa main va verser."
(III, 3, vers 837-840 [Achille à Clytemnestre])

 

C'est qu'il s'en fiche des choses partout, Achille...
Ici, c'est le doigt dans l'oeil ; plus tard, ce sera
Une flèche dans le talon... A mon avis,
Ça va finir par lui être fatal, tout ça.

 

11.
"Puis-je ne point chérir l'heureuse occasion
D'aller du sang troyen sceller notre union,
Et de laisser bientôt, sous Troie ensevelie,
Le déshonneur d'un nom à qui le mien s'allie ?"
(III, 3, vers 847-850 [Achille à Clytemnestre])

 

Noces de sang... L'union d'Achille et d'Iphigénie serait ainsi "scellée" par le sang des Troyens et "le déshonneur du nom", celui d'Hélène, la soeur de Clytemnestre et donc la tante d'Iphigénie. Clytemnestre et Hélène sont toutes deux filles de Tyndare, roi de Sparte, et de Léda, sauf que pour Hélène, elle est la fille de Zeus, ce dieu libidineux ayant pris la forme d'un cygne pour aller faire des bagatelles avec Léda. Je vous dis ça, c'est entre nous, mais vous pouvez le répéter, ça n'intéresse personne.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 février 2013

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24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 04:23

J'AI DES YEUX
Notes et commentaires sur les scènes 5, 6, 7, 8 de l'acte II de la pièce Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumé des scènes 5, 6, 7, 8 de l'acte II.
Scène 5 : Iphigénie accuse Eriphile d'agir en rivale hypocrite et d'avoir des vues sur Achille. Eriphile se défend et tente de détromper son accusatrice.
Scène 6 : Achille est surpris de la présence d'Iphigénie en Aulide. Celle-ci décide de fuir à sa vue.
Scène 7 : Achille exprime son désarroi puis soupçonne Calchas, Nestor et Ulysse de comploter contre lui afin de le séparer d'Iphigénie.
Scène 8 : Eriphile, dans un court monologue, se rend à l'évidence de la sincérité de l'amour d'Achille pour Iphigénie, puis envisage de se venger et de sa rivale et de son promis.

 

2.
"En quel funeste état ces mots m'ont-ils laissée !"
(II, 5, vers 657 [Iphigénie])

 

Les mots sont tout puissants. Les mots, littéralement, vous retournent le sens.

 

3.
"Vous m'entendez assez, si vous voulez m'entendre."
(II, 5, vers 662 [Iphigénie à Eriphile])

 

Iphigénie presse Eriphile de comprendre, de ne pas faire semblant de ne pas comprendre. Si Eriphile n'est pas venue en Aulide pour apprendre de Calchas le secret de ses origines, serait-elle venue pour y retrouver Achille ?

 

4.
"Je vois ce que jamais je n'ai voulu penser :
Achille... Vous brûlez que je ne sois partie."
(II, 5, vers 672-73 [Iphigénie à Eriphile])

 

L'événement surprenant dément souvent ce que l'on pensait et confirme ce que l'on n'a pas voulu penser. L'impensé prépare la tuile. Désarme le discours. Iphigénie voit mais ne peut dire encore ce que signifie ce qu'elle voit. Elle ne peut pas de suite exprimer sa pensée.

 

5.
"Déjà plus d'une fois dans vos plaintes forcées
J'ai dû voir, et j'ai vu, le fond de vos pensées."
(II, 5, vers 685-686 [Iphigénie à Eriphile])

 

Je vois dans ce "j'ai dû voir, et j'ai vu" une intuition géniale. Nous comprenons souvent plus que nous voulons comprendre. L'oeil saisit ; l'esprit décode et enregistre à notre insu. C'est tout le travail de l'inconscient. Et il va jusqu'à saisir "le fond de vos pensées". Nous croisons des télépathes qui s'ignorent.

 

6.
"Moi-même à votre char je me suis enchaînée."
(II, 5, vers 694 [Iphigénie à Eriphile])

 

Cette image forte renverse la situation : la captive, ce n'est plus Eriphile, mais Iphigénie.

 

7.
"Vous me donnez des noms qui doivent me surprendre"
(II, 5, vers 701 [Eriphile à Iphigénie])

 

Eriphile l'innommée. Qui ne reconnaît pas son nom dans la bouche des autres. Celle à qui le nom manque :

 

"Avez-vous pu penser qu'au sang d'Agamemnon
Achille préférât une fille sans nom"
(II, 5, vers 707-708 [Eriphile à Iphigénie])

 

8.
"Iphigénie encor n'y sera pas longtemps."
(II, 6, vers 728 [Iphigénie à Achille])

 

Enfin Achille et Iphigénie se retrouvent. L'adverbe "encore" dénonce ce que peut-être pense Achille :

 

"Vous en Aulide ? Vous ? Hé ! qu'y venez-vous faire ?"
(II, 6, vers 725 [Achille à Iphigénie])

 

Le vers sonne presque comme un reproche. En tout cas, Iphigénie le prend comme tel.

 

9.
"Dans quel trouble nouveau cette fuite me plonge ?"
(II, 7, vers 730 [Achille])

 

Le réel est un mouvement incessant d'êtres que nous croisons, qui nous cherchent, qui nous fuient, nous poussent et nous repoussent. D'invisibles fils nous y relient et dans le labyrinthe que constituent les consciences mouvantes des autres, nos images flottent. Ce sont d'autres images d'autres nous-mêmes, d'autres noms pour d'autres visages.

 

10.
Qu'est-ce que le théâtre classique ? Un spectacle de marionnettes tragiques dont les noms ne cessent de se remplir d'une réalité qui les dépasse.

 

11.
"Quoi ? lorsqu'Agamemnon écrivait à Mycène,
Votre amour, votre main n'a pas conduit la sienne ?
Quoi ? vous qui de sa fille adoriez les attraits..."
(II, 7, vers 741-43 [Eriphile à Achille])

 

Achille ne manigance pas ; il réagit. C'est le méconnaître que de voir en lui un intrigant. Jouet d'Agamemnon, il ne peut que se révolter contre le roi des rois et au mensonge d'un homme indécis répondre par la vérité d'un homme amoureux.

 

12.
"Vous m'en voyez encore épris plus que jamais"
(II, 7, vers 744 [Achille à Eriphile]

 

C'est dans le "plus que jamais" que se tient la promesse des amants. Le désir est une hyperbole. Une exagération du moi.

 

13.
"J'ai des yeux. Leur bonheur n'est pas encor tranquille."
(II, 8, vers 761 [Eriphile à Doris])

 

La fille sans nom a des yeux. Eriphile est un regard. Elle est le témoin des amours contrariées d'Achille et d'Iphigénie. Elle est aussi amoureuse de l'un et jalouse de l'autre. Elle est le sort qui se retourne contre elle, l'ombre qui cherche à étrangler son référent. Après tout, ne se nomme-t-elle pas elle aussi Iphigénie ? Et si c'est bien d'Iphigénie dont Achille est épris, alors...

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 février 2013

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23 février 2013 6 23 /02 /février /2013 17:53

C'EST A NOUS DE MONTRER QUI NOUS SOMMES
Notes et commentaires sur les scènes 2, 3, 4 de l'acte II de la pièce Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumé des scènes 2, 3, 4 de l'acte II :
Scène 2 : Arrivée en Aulide, Iphigénie exprime sa joie d'y retrouver son père, mais s'étonne bientôt de l'attitude d'Agamemnon qui semble mal à l'aise en sa présence.
Scène 3 : Iphigénie fait part à Eriphile de ses pressentiments quant à un "malheur" qu'elle soupçonne (vers 579-582). Eriphile lui fait valoir que ses pressentiments ne sont rien à côté de la solitude de quelqu'un qui se sent "étrangère partout" (vers 583-592). Enfin, Iphigénie se plaint de l'absence d'Achille et craint même qu'il se détourne d'elle (vers 593-624).
Scène 4 : Clytemnestre apprend à Iphigénie qu'Achille a décidé de reporter leur union au retour de l'expédition contre Troie. Elle conseille donc à sa fille de rompre avec celui qu'elle prétend traiter en "dernier des hommes", et soupçonne Eriphile d'être à l'origine de ce revirement.

 

2.
"Ma fille, je vous vois toujours des mêmes yeux.
Mais les temps sont changés, aussi bien que les lieux."
(II, 2, vers 555-556 [Agamemnon à Iphigénie])

 

Iphigénie et Agamemnon ne sont plus sur le même plan. La diachronie est perturbée : les retrouvailles de la fille et du père sont envenimées par l'ailleurs des dieux et la raison d'Etat.

 

3.
Je ne sais pas si, dans leurs commentaires d'Iphigénie, les professeurs de lycée signalent à quel point la deuxième partie de la scène 2 de l'acte II est pleine d'un humour noir que l'on ne suppose pas, de prime abord, à Racine, et qui, pour moi, me semble si évident que j'imagine très bien le dramaturge des passions éclater de rire en composant la stichomythie des vers 568 à 578 (la stichomythie, c'est un échange de répliques courtes, vives, un duel du verbe ; je dis ça pour que vous puissiez briller en société, bande de conviviaux salsifis). Mais sans doute quelque spécialiste, expert, universitaire, inspecteur sourcilleux, se dira (car il ne parle pas à n'importe qui) que c'est là n'importe quoi et que, de toute façon, on n'en sait rien. A cela je réponds : certes, mais flûte, et zut, car je suis poli. Ces vers donc, si cyniques, si pleins de l'ironie du sort, entrecoupés de quelques notes de mon cru et entre crochets, ces vers, les voici en italiques :

 

"AGAMEMNON
Ah ! ma fille !
[C'est là un cri du coeur.]

 

IPHIGENIE
Seigneur, poursuivez.
[bin oui, quoi...]

 

AGAMEMNON
Je ne puis.
[On s'en serait douté.]

 

IPHIGENIE
Périsse le Troyen auteur de nos alarmes !
[Bien que ça ne mange pas de pain, la fille ne sait pas ce qu'elle dit.]

 

AGAMEMNON
Sa perte à ses vainqueurs coûtera bien des larmes.
[Si la fille ne sait pas ce qu'elle dit, le père ne sait pas quoi dire.]

 

IPHIGENIE
Les dieux daignent surtout prendre soin de vos jours !
[Si tu savais, fillette, fillette, si tu savais...]

 

AGAMEMNON
Les dieux depuis un temps me sont cruels et sourds.
[C'est toujours la faute des autres.]

 

IPHIGENIE
Calchas, dit-on, prépare un pompeux sacrifice.
[C'est pour mieux te manger, mon enfant.]

 

AGAMEMNON
Puissé-je auparavant fléchir leur injustice !
[T'as qu'à croire !]

 

IPHIGENIE
L'offrira-t-on bientôt ?
[C'est qu'elle en parle, l'ingénue, comme d'un spectacle à venir, un divertissement, une distraction.]

 

AGAMEMNON
Plus tôt que je ne veux.
[Mais le sait-il, au moins, ce qu'il veut ?]

 

IPHIGENIE
Me sera-t-il permis de me joindre à vos voeux ?
Verra-t-on à l'autel votre heureuse famille ?
[Eh oui, et on peut même dire, ma belle, que tu seras aux premières loges.]

 

AGAMEMNON
Hélas !
[C'est un tic, cet "hélas", tic je vous dis.]

 

IPHIGENIE
Vous vous taisez ?
[C'est qu'il y a des moments, vaudrait mieux la boucler. Mais c'est par un trait d'un cynisme qui confine au comique de l'absurde qu'Agamemnon répond] :

 

Vous y serez, ma fille.
Adieu."

 

J'ajoute que ce dernier "Adieu" relève du jeu de mots inconscient (ou peut-être pas si) qui fait dire à Agamemnon qu'il ne verra plus sa fille et qu'il la recommande ainsi à l'autre monde.

 

4.
"D'une secrète horreur je me sens frissonner.
Je crains, malgré moi-même, un malheur que j'ignore."
(II, 3, vers 580-581 [Iphigénie à Eriphile])

 

Prescience. Il est curieux de constater que c'est aussi à l'approche d'Eriphile qu'une "secrète horreur" tend à s'emparer d'Iphigénie.

 

5.
"Etrangère partout..." : C'est Eriphile qui se définit elle-même au vers 587. Cette définition est d'autant plus juste qu'il est admis qu'Eriphile est une création de Racine, basée sur une tradition qu'il attribue à Stésichorus et à Pausanias :

 

"Il y a une troisième opinion, qui n'est pas moins ancienne que les deux autres, sur Iphigénie. Plusieurs auteurs, et entre autres Stésichorus, l'un des plus fameux et des plus anciens poètes lyriques, ont écrit qu'il était bien vrai qu'une princesse de ce nom avait été sacrifiée, mais que cette Iphigénie était une fille qu'Hélène avait eue de Thésée. Hélène, disent ces auteurs, ne l'avait osé avouer pour sa fille, parce qu'elle n'osait déclarer à Ménélas qu'elle eût été mariée en secret avec Thésée. Pausanias rapporte et le témoignage et les noms des poètes qui ont été de ce sentiment. Et il ajoute que c'était la créance commune de tout le pays d'Argos."
(Racine, Iphigénie, Préface)

 

6.
"Je viens, j'arrive enfin sans qu'il m'ait prévenue.
Je n'ai percé qu'à peine une foule inconnue ;
Lui seul ne paraît point. Le triste Agamemnon
Semble craindre à mes yeux de prononcer son nom."
(II, 3, vers 609 - 612 [Iphigénie à Eriphile])

 

Chacun cherche son nom. Si Eriphile cherche son véritable nom, c'est celui d'Achille qu'Iphigénie espère trouver dans les paroles de son père.

 

7.
"Lui seul de tous les Grecs, maître de sa parole"
(II, 3, vers 621 [Iphigénie])

 

C'est ainsi qu'Iphigénie voit Achille, comme quelqu'un de fiable, comme un "maître de sa parole", qui tient parole donc. C'est dans la difficulté de tenir parole que se tient l'honneur ou le déshonneur. Et c'est pourtant cette constance d'Achille qui va, dans la scène suivante, être dénoncée par Clytemnestre :

 

"Pour votre hymen Achille a changé de pensée,
Et refusant l'honneur qu'on lui veut accorder,
Jusques à son retour il veut le retarder."
(II, 4, vers 634-636 [Clytemnestre à Iphigénie])

 

8.
"Et mon choix, que flattait le bruit de sa noblesse,
Vous donnait avec joie au fils d'une déesse.
Mais puisque désormais son lâche repentir
Dément le sang des dieux, dont on le fait sortir,
Ma fille, c'est à nous de montrer qui nous sommes,
Et de ne voir en lui que le dernier des hommes.
Lui ferons-nous penser, par un plus long séjour,
Que vos voeux de son coeur attendent le retour ?
Rompons avec plaisir un hymen qu'il diffère."
(II, 4, vers 641-649 [Clytemnestre à Iphigénie])

 

Clytemnestre est offensée pour sa fille. Elle ne comprend pas l'attitude d'Achille qui reporte au retour de l'expédition contre Troie son union avec Iphigénie. Elle va jusqu'à accuser Eriphile d'avoir tourné la tête du fiancé :

 

"Je ne vous presse point, Madame, de nous suivre ;
En de plus chères mains ma retraite vous livre.
De vos desseins secrets on est trop éclairci ;
Et ce n'est pas Calchas que vous cherchez ici."
(II, 4, vers 653-656 [Clytemnestre à Eriphile]).

 

9.
"Ma fille, c'est à nous de montrer qui nous sommes"
(II, 4, vers 645 [Clytemnestre à Iphigénie])

 

Clytemnestre combattante. C'est aussi ce que je me dis, moi, des fois, à moi-même, et à cet autre-là dont on dit qu'il n'est pas tout seul dans ma tête.

 

10.
"Et de ne voir en lui que le dernier des hommes"
(II, 4, vers 646 [Clytemnestre à Iphigénie])

 

Voilà qu'Achille dégringole du statut de "fils d'une déesse" au "dernier des hommes". C'est qu'il est par trop commun de n'être qu'un humain chez ceux qui ont pris l'habitude de tutoyer les dieux. C'est ainsi que tournent les cercles où les gens désignent, selon leur mérite, leurs attraits, la joliesse de leur sourire, la feinte franchise de leurs sentiments, ceux qui auront l'honneur de faire avec eux des tours de piste, ou ceux qu'il vaut mieux tenir en dehors du cercle. En vieillissant, on se rend compte évidemment de la vanité de toute cette circularité, et l'on est même pris de mépris pour ces gens qui se croient si intéressants qu'ils n'hésitent pas à prendre de votre temps pour fêter leur anniversaire, la réussite du fils, leur retour de vacances et toutes ces sortes de choses qu'ils croient importantes, puisque, décidément, ces aimables imbéciles ne savent pas quoi faire de leur temps.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 février 2013

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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 14:52

SENTIMENT ET RESSENTIMENT
Notes sur la scène 1 de l'acte 2 de la tragédie Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumé : Face à sa confidente Doris, qui s'étonne de la tristesse de celle qu'Iphigénie a prise en amitié (vers 399 à 416), Eriphile fait l'aveu d'un trouble qui confine au désespoir (vers 417 à 430), puis évoque l'incertitude de sa destinée (vers 438 à 452). Doris tente de la rassurer en lui faisant valoir que, sans doute, elle saura bientôt la vérité sur ses origines (vers 453 à 459) et, qu'en tout état de cause, elle bénéficiera de la protection du couple que s'apprêtent à former Achille et Iphigénie (vers 460 à 464), mais Eriphile est en proie à une jalousie amoureuse qui ne peut que la dresser contre sa protectrice et précipiter sa propre perte (vers 467 à 528).

 

2.
"Ne les contraignons point, Doris, retirons-nous"
(II, 1, vers 395 [Eriphile à Doris])

 

Eriphile, dès ses premiers mots, est celle qui se retire, qui joue l'ombre.

 

3.
"Je sais que tout déplaît aux yeux d'une captive"
(II, 1, vers 401 [Doris à Eriphile])

 

L'emploi du présent de vérité générale impose ici sa leçon. Il est des âmes pour lesquelles le monde entier est déplaisir. Elles sont leurs propres captives. Prisonnières de leur mauvaise humeur, elles ne voient dans le réel qu'un cadavre en cours de décomposition.

 

4.
"J'ignore qui je suis ; et pour comble d'horreur,
Un oracle effrayant m'attache à mon erreur,
Et quand je veux chercher le sang qui m'a fait naître,
Me dit que sans périr je ne me puis connaître."
(II, 1, vers 427-430 [Eriphile à Doris])

 

Le tragique est un nom qui se cherche. Eriphile est celle qui ignore encore qu'elle se nomme Iphigénie. Ainsi, dès la première scène du deuxième acte, elle prédit elle-même sa mort prochaine. Une âme qui cherche "le sang". Figure de style... certes... mais aussi cette définition de l'humain comme étant le chasseur radical, la chasseresse absolue, la connaissance et la vocation de la mort.

 

5.
"Un oracle toujours se plaît à se cacher.
Toujours avec un sens il en présente un autre.
En perdant un faux nom vous reprendrez le vôtre."
(II, 1, vers 432-434 [Doris à Eriphile])

 

L'oracle, c'est-à-dire l'énigme, qui donne l'illusion d'un Vrai bénéfique. Mais de même que son vrai nom sera fatal à Eriphile, de même que dans les troubles de Venise, l'enfant cherché découvrira et l'horreur de sa face et l'éclat de sa hache, de même le réel ne se démasque que pour qu'en jaillisse la mâchoire du loup.

 

6.
"Ecoute, et tu te vas étonner que je vive.
C'est peu d'être étrangère, inconnue et captive :
Ce destructeur fatal des tristes Lesbiens,
Cet Achille, l'auteur de tes maux et des miens,
Dont la sanglante main m'enleva prisonnière,
Qui m'arracha d'un coup ma naissance et ton père,
De qui jusques au nom tout doit m'être odieux,
Est de tous les mortels le plus cher à mes yeux."
(II, 2, vers 469-476 [Eriphile à Doris])

 

Eriphile est si pleine de la prescience que la vérité lui sera fatale qu'elle ne peut faire d'aveu sans s'étonner de n'être pas foudroyée sur place. L'étrangère, l'inconnue, la captive est aussi l'amoureuse ; jugez de son malheur. Elle est celle qui ne peut haïr le nom et qui se fascine pour la mortalité d'Achille. Et, ironiquement, le seul nom qu'elle puisse haïr, est aussi le sien.

 

7.
"Je frémissais, Doris, et d'un vainqueur sauvage
Craignais de rencontrer l'effroyable visage.
J'entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur,
Et toujours détournant ma vue avec horreur.
Je le vis : son aspect n'avait rien de farouche ;
Je sentis le reproche expirer dans ma bouche ;
Je sentis contre moi mon coeur se déclarer ;
J'oubliai ma colère et ne sus que pleurer.
Je me laissai conduire à cet aimable guide.
Je l'aimais à Lesbos, et je l'aime en Aulide.
Iphigénie en vain s'offre à me protéger,
Et me tend une main prompte à me soulager :
Triste effet des fureurs dont je suis tourmentée !
Je n'accepte la main qu'elle m'a présentée
Que pour m'armer contre elle, et sans me découvrir,
Traverser son bonheur que je ne puis souffrir."
(II, 1, vers 495-508 [Iphigénie à Doris])

 

Coup de foudre. Tant qu'elle ne le voit pas, pour Eriphile, Achille est le bourreau de Lesbos. Un seul regard suffit et Eriphile passe du refus de voir en face "l'effroyable visage" (cf vers 494) à la fascination absolue pour "l'aimable guide" (cf vers 501). Eriphile, c'est l'affirmation d'un moi contraint, d'un "je" emmené, captif, conduit. Et ce que l'anaphore du pronom personnel des vers 497 à 502 souligne, c'est que le "je" ici se dément lui-même, se dissout dans le sentiment, l'oubli, se laisse faire, découvre enfin qu'il est entravé par le nom Iphigénie, lequel, par sa position initiale dans le vers 503, rompt l'anaphore et déchaîne la colère d'Eriphile. Les échos internes se multiplient : ("en vain" / "main" / "fureurs" / "main" / "bonheur") comme si les éclats soudains de la voix d'Eriphile tentaient de rompre la rythmique prison de l'alexandrin.

 

8.
"Traverser son bonheur que je ne puis souffrir."
(I, 1, vers 508 [Eriphile à Doris])

 

"Traverser", c'est ici se mettre en travers de, faire obstacle, contrer, combattre. Eriphile est ainsi en guerre contre Iphigénie, contre ce bonheur qui lui est insupportable, et contre son propre nom.

 

9.
"Au sort qui me traînait il fallut consentir :
Une secrète voix m'ordonna de partir"
(I, 1, vers 515-516 [Eriphile à Doris])

 

Eriphile est la fille de l'énigme ; elle est celle qu'animent les voix des ombres, spectre armé d'un couteau et qui agite devant sa victime le poignard d'une vengeance qui ne lui appartient pas, et qui est aussi celle des morts sur les vivants.

 

10.
"Que peut-être approchant ces amants trop heureux,
Quelqu'un de mes malheurs se répandrait sur eux."
(I, 1, vers 519-520 [Eriphile à Doris])

 

C'est la définition du fléau. L'instrument d'une haine venue d'ailleurs et qui contamine le réel le plus heureux.

 

11.
"Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte"
(I, 1, vers 526 [Eriphile à Doris])

 

La honte d'avoir été conduite puis éconduite ? La honte d'avoir été un "faux nom" ? La honte d'avoir été la porteuse de malheur ? D'avoir joué le rôle de bouc émissaire ? De s'être laissée fasciner ? D'avoir été jalouse ? D'avoir été vivante ? Humaine comme nous, et comme nous si peu dans la vérité de notre propre nom.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 février 2013

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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 04:28

CE SALAUD D'ULYSSE
Notes sur les scènes 3,4,5 de l'acte I de la tragédie Iphigénie, de Racine.

 

1.
Résumés des scènes 3,4,5 de l'acte I.
Dans la scène 3 de l'Acte I, Ulysse fait remarquer à Agamemnon que, pour l'instant, Achille est déterminé à participer au siège de Troie (vers 277-280). Opposé à l'abandon de la campagne des Grecs contre les Troyens, il rappelle à Agamemnon son devoir d'homme d'Etat (vers 285-288) et qu'il aurait tout à craindre en désobéissant aux dieux (vers 293-295) ; il lui rappelle aussi combien les Grecs sont attachés à l'honneur d'Hélène (vers 299-306) et enfin que les rois de toute la Grèce ont laissé enfants et femmes et sont prêts, pour le servir, à verser tout leur sang (vers 309-320). A ce discours, Agamemnon répond que si Iphigénie arrive en Aulide, elle sera sacrifiée, mais que si elle est retenue à Argos, il renoncera à sacrifier sa fille.
La scène 4 annonce l'arrivée de Clytemnestre et d'Iphigénie, accompagnée d'Eriphile.
Dans la scène 5, Agamemnon commence par déplorer son sort (vers 361-368). Ulysse semble compatir à son chagrin (vers 369-379) puis lui fait valoir l'honneur d'une victoire sur Troie (vers 380-388). Dans les derners vers de l'acte I, Agamemnon semble décidé à sacrifier Iphigénie et à détourner l'attention de la reine Clytemnestre.

 

2.
"Hélas !" : Le "soupir" d'Agamemnon. Se serait-il contenté de ce soupir, puis aurait-il décidé soit de sacrifier Iphigénie, - et de n'être plus désormais que le pantin des dieux -, soit de défier le devin Calchas, l'ordre des dieux et les ruses d'Ulysse, alors il serait réellement devenu ce roi de douleur que réclame la tragédie.

 

3.
"Croirai-je qu'une nuit a pu vous ébranler ?"
(I, 3, vers 283 [Ulysse à Agamemnon])

 

Le roi des rois doit pouvoir traverser les flammes des temps.

 

4.
"Songez-y. Vous devez votre fille à la Grèce"
(I, 3, vers 285 [Ulysse à Agamemnon])

 

Les êtres d'Etat doivent jusqu'à leur propre sang.

 

5.
"Quand la Grèce, déjà vous donnant son suffrage,
Vous reconnaît l'auteur de ce fameux ouvrage;
Que ses rois qui pouvaient vous disputer ce rang
Sont prêts, pour vous servir, de verser tout leur sang.
Le seul Agamemnon, refusant la victoire,
N'ose d'un peu de sang acheter tant de gloire ?
Et dès le premier pas se laissant effrayer,
Ne commande les Grecs que pour les renvoyer ?"
(I, 3, vers 313-320 [Ulysse à Agamemnon])

 

Ulysse dans toute sa ruse : ce sang versé, ce "peu de sang", qui ne serait rien en compensation de "tant de gloire", c'est celui des rois de toute la Grèce, mais c'est aussi celui d'Iphigénie, puisque la guerre de Troie n'aura lieu que si le Roi des rois accepte de sacrifier sa fille. Ainsi, le rusé Ulysse, en plaçant la discussion sur le terrain de l'honneur guerrier, tente de faire accepter par Agamemnon la nécessité du sacrifice de sa fille. Ah certes, il est bien bon, Ulysse ! "d'un peu de sang" qu'il dit, résumant ainsi Iphigénie à un verre que l'on brise pour sceller une union, et les guerriers grecs à de la chair à canon (que l'on me pardonne cet anachronisme, c'est que l'écho "union / canon" me plait bien). L'expression "d'un peu de sang", quand on y songe, est ici assez curieuse comme si le sang d'Iphigénie, par le sacrifice, se confondait avec sa valeur symbolique, et donnait tout son sens à une vie devenue en soi inutile. Comme si la métaphore l'emportait sur le vivant, comme si la métonymie vampirisait littéralement le vivant. "d'un peu de sang", c'est le dépucelage de l'horreur qu'Ulysse propose à Agamemnon, lequel devrait, évidemment, lui faire rentrer immédiatement ce "d'un peu de sang" dans la gorge. Mais justement, Agamemnon n'est jamais qu'un devrait. Du reste, qu'Agamemnon accepte ce postulat "d'un peu de sang" pour "autant de gloire", et il se prépare un avenir de dictateur, de Néron, de Caligula, d'empereur fou.

 

6.
"Et qui de son destin, qu'elle ne connaît pas"
(I,4, vers 347 [Eurybate à Agamemnon])

 

Ainsi est présentée Eriphile, celle que la reine Clytemnestre "amène aussi", celle qui ne connaît pas son destin et entre ainsi dans le labyrinthe.

 

7.
"Et déjà de soldats une foule charmée,
Surtout d'Iphigénie admirant la beauté,
Pousse au ciel mille voeux pour sa félicité."
(I, 4, vers 350-52 [Eurybate à Agamemnon])

 

Iphigénie est fatalement belle. C'est sans doute cette beauté qui la condamne. Les dieux punissent ainsi l'orgueil des humains. Iphigénie est belle comme Hélène est belle. Si les humains sont prêts à s'entretuer pour la possession de l'une, pourquoi les dieux n'exigeraient pas l'autre en sacrifice ? Ainsi, le tourment du guerrier a son origine dans la beauté des femmes. Ce qui est à la fois dérisoire, machiste, stupide. Mais c'est aussi cette promotion de la beauté au rang de levier du monde qui en compense, en la soulignant, la cruauté originelle. C'est là l'origine des fascinations.

 

8.
"Triste destins des rois ! Esclaves que nous sommes
Et des rigueurs du sort, et des discours des hommes"
(I,5, vers 365-66 [Agamemnon])

 

Faut le faire tout de même : roi du monde antique, se comparer à un esclave. C'est qu'Agamemnon se refuse à défier les dieux. Il refuse ainsi son être tragique, et se montre pitoyable. Ulysse use avec justesse de l'adjectif qui convient le mieux à ce roi si peu combattif :

 

"Je suis père, Seigneur. Et faible comme un autre"
(I,5, vers 369 [Ulysse à Agamemnon])

 

9.
"Pleurez ce sang, pleurez ; ou plutôt, sans pâlir,
Considérez l'honneur qui doit en rejaillir."
(I,5, vers 379-80 [Ulysse à Agamemnon])

 

Franchement, Ulysse tend le bâton pour se faire battre. Comment ne pas penser que ce n'est pas "pleurer ce sang" qu'il convient ici de faire, mais de faire, à Ulysse, pleurer son propre sang ? Quant à "l'honneur qui doit en rejaillir", Agamemnon devrait faire savoir au subtil Ulysse qu'il peut se le carrer dans le fondement, mais il ne le fera pas, car ce n'est pas du tout, du tout, du tout dans le style noble, et pompeux des fois, que l'on demande au théâtre tragique du XVIIème siècle.

 

10.
"Seigneur, de mes efforts je connais l'impuissance.
Je cède, et laisse aux dieux opprimer l'innocence."
(I, 5, vers 389-90 [Agamemnon à Ulysse])

 

Agamemnon est celui qui cède. Le roi des rois ne cesse de se plier, et s'il semble décider quelque chose, c'est au conditionnel : si Iphigénie vient, elle sera sacrifiée ; si elle ne vient pas, elle sera sauve. Ainsi s'en remet-il plus au hasard qu'à sa propre volonté. Ainsi en vient-il à accepter l'injustice du sort.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 février 2013

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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 09:48

SYNCHRONE VILLE
En écoutant l'album Synchronicity du groupe Police (1983). Les citations des textes de Sting, d'Andy Summers et de Steward Copeland, figurent entre guillemets.

 

1.
"With one breath, with one flow
You will know
Synchronicity"
(Synchronicity I)

 

L'écoute au début des années 80 de l'album Synchronicity du groupe Police me permit de préciser pour moi-même ce sentiment que j'avais, dès mon adolescence, que le réel fuyait devant nous, synchronie introuvable, diachronie imparable.

 

2.
"Hey Mr. Dinosaur
you really couldn't ask for more
You were God's favourite creature
but you didn't have a future"
(Walking In Your Footsteps)

 

C'est bien ce qui nous distingue des dinosaures, c'est que nous, nous demandons des comptes à Dieu. Ce qui, notez bien, ne nous empêchera pas de disparaître.

 

3.
"Everyone I know is lonely
And God's so far away"
(O My God)

 

Des êtres seuls qui portent en eux le vague souvenir d'un dieu lointain. Une bonne définition.

 

4.
"Telephone is ringing
Is that my mother on the phone ?
The telephone is screaming"
(Mother)

 

La chanson "Mother", composée par Andy Summers, est un bel exercice de pop expérimentale. Cette hantise rythmique, fiévreuse, répétitive, de l'appel de la mère dévoratrice, castatrice à en faire hurler le téléphone, insistante, harcelante, jalouse sirène, produit un effet boeuf sur les adolescents en quête d'indépendance.

 

5.
"Is anybody alive in here ?
Is anybody alive in here ?
Is anybody at all in here ?
Nobody but us
Nobody but us"
(Miss Gradenko)

 

C'est à Stewart Copeland que l'on doit le très swinguant Miss Gradenko et ses drôles de questions. La pop et le rock lorsqu'ils sont bien menés, sont des machines à étranges questions, à remarques acides, à humour décalé. C'est même ce qui m'intéressa dès mes quatorze ans, cette manière de ridiculiser le sérieux de la logique scolaire, de la dynamiter au profit d'images quasi surréalistes, ou simplement issues de la langue de tous les jours, cette langue tirée à la cuistrerie des citations. Les paroles de la chanson rappellent évidemment que l'ordre soi-disant impeccable des services de sécurité de ce qu'était alors l'empire soviétique était fissuré de partout et que les gens fort heureusement sont plus vivants que leurs uniformes.

 

6.
"Mother chants her litany of boredom and frustration
But we know all her suicides are fake"
(Synchronicity II)

 

Evidemment, la synchronie concerne la ville aux mille chemins croisés, aux mille prostitutions des destins, concerne la cité industrielle, la fatigue et le dégoût, l'ennui et la frustration, l'imposture des supérieurs, des soi-disant supérieurs, avec ça qui, à des milliers de lieues de là, sort de la boue, ça qui lovecrafte jusqu'à la surface, qui rejoint le temps humain, ça qui fait qu'il y a une ombre à la porte de la maison au bord d'un sombre lac écossais.

 

7.
"Every breath you take
Every move you make
Every bond you break
Every step you take

 

I'll be watching you"
(Every breath you take)

 

Le tube de l'album, celui qui nous est rentré dans les oreilles avant de nous sortir par les narines (on doit cette définition du tube qu'on entend partout tout le temps à Coluche me semble-t-il, ou à Desproges peut-être). Il n'en reste pas moins que la chanson est une claire profession de foi d'un voué fantôme, d'un regard persistant.

 

8.
"I have stood here inside the pouring rain
With the world turning circles running 'round my brain
I guess I always though that you could end this reign
But it's my destiny to be the king of pain"
(King Of Pain)

 

Longtemps ma chanson préférée de l'album, avec ces sirènes qui cadencent l'introduction, comme si le narrateur s'enfonçait dans un univers suburbain dont il ne pourra jamais être qu'un Roi de Douleur. Chanson migraineuse, chanson de la folie circulaire, du spleen, de la fatale synchronie qui fige les saumons morts dans les cascades et brise le dos des mouettes.

 

9.
"You consider me the young apprentice"
(Wrapped Around Your Finger)

 

Puis je me suis laissé bercer par le charme de cette drôle de rêverie qui commence par rappeler cette tendance que nous avons à nous laisser hypnotiser jusqu'à la fascination par ceux qui nous regardent de haut tout en agitant les ficelles qui nous relient à leurs doigts. Il y a un côté planant dans la musique de cette chanson qui place ces yeux d'en haut dans un autre univers, auquel l'usage de la parole poétique nous permettrait d'accéder. Nous manipulons Dieu autant qu'il nous manipule.

 

10.
"My sisters and I
Have this wish before we die
And it may sound strange"
(Tea In The Sahara)

 

Cet étrange désir, c'est de pouvoir prendre un thé au Sahara avec vous. C'est peut-être une allusion au roman célèbre de Paul Bowles justement intitulé "Un thé au Sahara". Roman que je n'ai pas lu, et dont le résumé trouvé sur Wikipédia me semble assez euh confus trifouillis que je ne vois pas le rapport avec la clarté du texte de Sting. "Prendre un thé au Sahara avec vous", c'est dans la chanson le voeu que se font mutuellement les âmes cependant que nos yeux fouillent toujours plus loin et que les tasses finissent ensablées.

 

11.
"Then you can turn a murder into art"
(Murder By Numbers)

 

Dois-je rappeler que cette chanson signée par Sting et Andy Summers est citée dans le film Copycat (Jon Amiel, USA, 1995) où, d'une certaine manière, elle donne la clé de la motivation de ce tueur en série si particulier que la profileuse agoraphobe devra affronter : faire du meurtre une oeuvre d'art, en vertu du principe que seul compte le style, et que le reste n'est qu'humanité assez stupide pour se laisser fasciner et finir papillon dans la toile d'araignée.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 février 2013

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