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12 juillet 2012 4 12 /07 /juillet /2012 17:51

TOUJOURS AUTRE

1.
Sans doute faut-il être aussi clair que la goutte d'eau glissant sur le carreau ; que le réel y apparaisse dans toute l'évidence de son illusion.

2.
Talent fâche le fâcheux ; fait baver le bavard. Une belle oeuvre est la manifestation d'une volonté de puissance d'un quidam qui a d'abord envié la noblesse du créateur. Une fois réalisée, elle s'offre à l'admiration comme à la jalousie. Elle est aussi fragile qu'une jolie fille un peu trop convoitée.

3.
Critiquer, c'est d'abord vérifier que l'on n'est pas si différent de ce que l'on critique.

4.
C'est parce qu'ils ne savent pas quoi faire de leur langue que les gens bavardent tellement. A leur décharge, le tissu social est aussi fondé sur ce bavardage. On se paye aussi de mots. C'est ce qu'ont parfaitement compris politiques, religieux et tous ceux qui ont quelque chose à vendre.

5.
Les gens changent d'avis non en raison de ce que par eux-mêmes ils pourraient penser, mais, farcis d'avis de toutes sortes, ils inclinent à suivre l'avis du plus formidable, du plus bruissant, du mieux vu et disant. Tout groupe, tout microcosme fonctionne sur cette reconnaissance. Les moutons finissent si facilement par s'y jeter, dans la gueule du loup, dans la parole de l'autre, que tout gouvernement éclairé, c'est-à-dire démocratique, prend bien soin de ménager les leaders d'opinion, fussent-ils des opposants.

6.
Protée, dieu toujours autre, et donc le plus proche de l'humain.

7.
La démocratie est la mise en scène d'une pièce censée finir bien. La dictature, au contraire, ne met en scène que sa propre tragédie. C'est le monde qui est un théâtre de la cruauté.

8.
La planète Terre : une mouche dont chaque jour s'accroît le nombre de ses yeux. Evidemment, il est possible qu'un de ces jours, un géant insecticide vienne la pulvériser.

9.
Le temps n'est pas seulement objectif, il est moral: on ne peut pas faire n'importe quoi de son temps. Ce qui ne signifie pas que le temps soit en soi. Dieu, lui aussi, est objectif et moral, bien que l'on ne puisse prouver son existence.

10.
Il y a l'esprit, le coeur, l'estomac. Vous ne pourrez gagner les coeurs et nourrir les esprits qu'en remplissant les estomacs. Proverbe entendu quelque part : le loup au ventre vide n'est pas l'ami du loup au ventre plein.

11.
Que les Professeurs des Ecoles puissent rester dans leur académie d'origine, et même, si j'ai bien compris, leur département, cependant que les professeurs des Collèges et Lycées risquent souvent d'être délocalisés, est sans doute l'un des facteurs de la récurrente crise des vocations qui touche l'enseignement. D'autre part, soyons sérieux, recruter à Bac + 5 des personnes qui risquent souvent de se retrouver à animer une classe plus qu'à lui enseigner un réel contenu, peut décourager à l'avance celui qui, avant d'être un agent administratif, est un spécialiste dans une discipline reconnue par l'université. Surtout si, dans certains cas, ils doivent rendre des comptes à des gens nettement moins diplômés qu'eux et d'une efficacité aussi relative qu'est grande leur docilité à suivre chaque circulaire et son contraire.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 juillet 2012

 

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12 juillet 2012 4 12 /07 /juillet /2012 02:43

HIER ENCORE
(En feuilletant Arthur Rimbaud)

1.
"Sur la pente du talus les anges tournent leurs robes de laine dans les herbages d'acier et d'émeraude."
(Rimbaud, Mystique)
ça veut dire quoi... que l'Arthur cheminot puis qu'il a croisé trois quatre gamines qu'étaient là sur un talus... c'est bien de lui de voir des anges... la faim l'hallucinait je pense... alors, évidemment, tout est permis visible... l'herbe se fait acier, émeraude même... le monde se chamboule... ça fait genre illumination... enluminure... pochade... croquis baroque de potache chevelu... ça vire présent de vérité générale... présent de réminiscence... présent de vision.

2.
"Hier encore..."
(Rimbaud, L'Impossible)
Hier encore... c'est qu'ça s'répète, les hiers... qu'ça s'fait écho... un miroir brisé dans un miroir brisé dans un miroir brisé...

3.
"Des ciels gris de cristal."
(Rimbaud, Les Ponts)
Des ciels gris de cristal... ça fait verre sale... dans un clip des Cure y avait ça : une pièce genre salle à château, verres et cristaux, tissés d'toiles d'araignée, portraits à fantômes et la musique lancinante et légère, maniérée un peu des Cure dans les années 80... la langue est pleine de rappels... c'est en ça qu'ça intéresse la littérature... ça fait écho à c'qui fait écho à c'qui fait écho.

4.
"Puis-je décrire la vision, l'air de l'enfer ne souffre pas les hymnes !"
(Rimbaud, Nuit de l'enfer)
Et les démons épouvantés s'enfuient à l'écoute de l'harmonium... tu parles... narrateur, menteur, bricoleur, quand tu l'as dans la peau, le diable... au corps, le diable, il s'en va pas si vite... lui faut sa part de temps... du temps des hommes... il faut qu'il entende, à son passage, diable d'homme... narrateur, menteur, bricoleur, Arthur Rimbaud, inventeur, menteur, novateur... c'est drôle comme on peut s'emballer... c'est jamais qu'd'la fiction, du poétique.

5.
"Des drôles très solides."
(Rimbaud, Parade)
Des drôles très solides... Nous vivons avec... plus solides que nous, ils nous gouvernent... dirigent nos mondes... veulent même les englober dans une même zone... mondialisation qu'ça s'appelle, leur escroquerie.

6.
"Je suis maître en fantasmagories."
(Rimbaud, Nuit de L'enfer)
Je suis maître en fantasmagories... dit le narrateur rimbaldien... le gaillard au tarot... arcanes, arcades, barraques mystérieuses... spiritisme, magnétisme, chamanisme, prestidigitation, haute finance, spéculation... prestige... scarabées, pierres qui roulent, musiques venues d'ailleurs... surréalisme, hermétisme, psychédélisme... chansons rigolo-fantasques du Blue Öyster Cult... de Zappa... effets spéciaux... le cinéma, art obligatoire !... internet, la toile magique ! Obligatoire de même... l'effet que ça devait faire sur le môme Arthur, ce mot... fantasmagories... peut-être pas... allez savoir ce qui se passait sous son front plein d'éminences... sa tête de premier.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 juillet 2012

 

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11 juillet 2012 3 11 /07 /juillet /2012 23:45

PRIS POUR UN AUTRE
(En feuilletant Les Orientales, de Victor Hugo)

1.
"A quoi pensent ces flots, qui baisent sans murmure
Les flancs de ce rocher luisant comme une armure ?"
(Victor Hugo, Le Château-fort)
Il est rigolo des fois, Hugo... A quoi pensent ces flots... pensif ça laisse, en effet... A quoi voulez qu'elle pense, la grande marée ?... Au roquefort... remarquez que dans roquefort, il y a roc et il y a fort... mon avis qu'il écrivait ses vers en mangeant du fromage, le génial Totor.
Quant à ses baisers, à la mer, outre salés, ça lui fait quand même une grande bouche de métaphore...
J'apprécie le "rocher luisant comme une armure"... un chevalier dedans, c'est sûr, un gisant formidable... il a dû tomber d'une légende.

2.
"quand s'est tu le tambour"
(Victor Hugo, Marche turque)
... quand s'est tu le tambour, c'est que s'est tue la trompette... ça fait silence... c'est pas plus mal... c'est qu'ça vous gave, à force, tout ce fracas qu'il y a dans le monde et qu'on croit utile de vous faire part.

3.
"La voilà par les champs toute entière semée"
(Victor Hugo, La Bataille perdue)
C'est d'une armée défaite... toute entière semée... c'est que ça repousse pas... rétamés, les redoutables... éparpillés... toutes tombées, les dents du dragon.

4.
En exergue du poème "Adieux de l'hôtesse arabe" (pièce XXIV des Orientales), il a mis, Hugo, ceci :
"10. Habitez avec nous. La terre est en votre puissance; cultivez-la, trafiquez-y, et la possédez.
Genèse, chap. XXIV
"
Ouh là !... attention à c'qu'on lit... trafiquer, ici, c'est commercer... Vous me direz que le trafic, c'est aussi du commerce... certes, mais enfin, vous voyez ce que je veux dire... C'est la Bible quand même...

5.
"A ta lance qui passe et dans l'ombre reluit,
Les aveugles démons qui volent dans la nuit
Souvent ont déchiré leurs ailes."
(Victor Hugo, Adieux de l'hôtesse arabe)
Ben oui, s'ils sont aveugles, alors forcément... ils se scrachent et se poquent et se déchirent... ils doivent en pousser de ces cris en tournoyant dans leurs ailes... chute en vrille... Du coup, chaque matin, l'écuyer du lancier de la nuit (ça fait hollywood en noir et blanc, ça le "Lancier de la nuit") faut qu'il la nettoie, la lance, qu'elle est pleine de bouts de démonologie volante qu'c'en est dégoûtant... faut qu'elle soit reluisante... pour la nuit prochaine... la tournée des ténèbres.

6.
"Qu'il soit pris pour un autre"
(Victor Hugo, Malédiction)
Qu'il soit pris pour un autre... de toute façon, on est jamais pris pour ce qu'on est... ce qu'on est n'existe pas... pris pour un autre, toujours... il y a les erreurs judiciaires... bavures... il y a les erreurs ontologiques... ça doit être un truc comme ça, le sentiment amoureux, une ontologique gourance... une phénoménologie hasardeuse... flottante... on ne peut pas juger quelqu'un, on ne peut juger que ses actes... l'humain est irréductiblement incompréhensible... absurde en ce sens... seuls ses actes ont un pourquoi et un comment... l'humain, ça doit être l'acte manqué de Dieu, vous croyez pas...

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 juillet 2012.

 

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11 juillet 2012 3 11 /07 /juillet /2012 16:51

SIX CYNIQUERIES DONT DEUX PAS TANT
(En feuilletant Les Orientales, de Victor Hugo et en n'oubliant pas que mon cynisme est si grand que je m'offre une lanterne à chaque fois que je peux).

1.
"Monte, écureuil, monte au grand chêne,
Sur la branche des cieux prochaine"
(Victor Hugo, Attente)
J'aime bien l'emploi ici de l'adjectif "prochaine"... la branche est la prochaine des cieux... ce qui relie l'arbre à l'immense...

2.
"Sont-ce des cormorans qui plongent tour à tour,
Et coupent l'eau, qui roule en perles sur leur aile ?"
(Victor Hugo, Clair de lune)
Hyperréaliste, Hugo... l'oeil file vers les gouttes... ciseaux des ailes ; elles "coupent l'eau"... la labiale "p" plonge dans l'alvéolaire "l"... effet maximum... pause (la virgule); puis le rythme repart, binaire encore ("qui rou / le en / perles") et ça s'envole...

3.
"Comme elle court ! voyez"
(Victor Hugo, Lazzara)
Comme elle court... vive vole... c'est la jeune fille... la poésie, plein de donzelles que c'est... des vives souvent... c'est plus joli... ou des tristes à mourir, c'est plus romantique... c'est con, la poésie.

4.
"Foudroyantes artilleries"
(Victor Hugo, Lazzara)
Foudroyantes artilleries... qu'on y songe... grondement dans la cambrousse... ça tonne des canons... l'enfer sort des tubes... s'abat sur les chevaux... ça a dû partout gicler des entrailles... la charge dans les Flandres des cavaliers français... en face, canons et panzers... paraît que les Polonais ont fait pareil... charge à la lance... beaux dadas, fiers soldats... massacre... fonçant vers les blindés allemands... hécatombe... c'est con, la cavalerie.

5.
"L'oeil sur la mer profonde"
(Victor Hugo, La Captive)
L'oeil sur la mer profonde... je me demande s'il flotte... hyperbolons : il doit faire méduse, l'oeil, comme ça, sur l'onde, oeil sur le plat... dessous, les poissons passent... hop ! Coup de gueule !... gobé l'oeil... il voyait le ciel.

6.
"tout ce qu'à vieillir on apprend sur la terre"
(Victor Hugo, Marche turque)
...tout ce qu'à vieillir on apprend sur la terre... surtout qu'avec la science, on nous dit qu'on va vieillir de plus en plus longtemps... plus loin dans la ride qu'on va aller... dans l'expérience aussi... qu'on va finir proverbe... moulin à maximes... singe sage à sentences... tout tics et grimaces, évidemment... à moins qu'Alzheimer nous efface tout... de toute façon, on s'ra bien chiant... c'est encourageant.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 juillet 2012

 

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11 juillet 2012 3 11 /07 /juillet /2012 12:17

ET NOUS RIRE DE LUI

A PONTUS DE TYARD

Tyard, on me blâmoit à mon commencement,
De quoi j'étais obscur au simple populaire :
Mais on dit aujourd'hui que je suis au contraire,
Et que je me démens, parlant trop bassement.

Toi, de qui le labeur enfante doctement
Des livres immortels, dis-moi, que dois-je faire ?
Dis-moi (car tu sais tout) comme dois-je complaire
A ce monstre têtu, divers en jugement ?

Quand je tonne en mes vers, il a peur de me lire :
Quand ma voix se désenfle, il ne fait qu'en médire.
Dis-moi de quels liens, force, tenaille et clous,

Tiendrai-je ce Proté, qui se change à tous coups ?
Tyard, je l'entends bien, il le faut laisser dire,
Et nous rire de lui, comme il se rit de nous.

(Ronsard, Continuation des Amours (1555)).

Dans la Continuation des Amours, Ronsard, dans un sonnet, au poète Pontus de Tyard s'adresse, et lui dit qu'on le blâmait à son commencement, ses débuts poétiques, à raison qu'il fut obscur & que le simple populaire ne pouvait piger ses écrits, & qu'au contraire, maintenant qu'il serait plus clair, limpide, transparent, comme la goutte d'eau glissant sur le carreau, il serait trop bas, Ronsard, vulgaire, commun. C'est que talent fâche le fâcheux. Faire critique de tout est à la mode & pleins de jalousie, envie & latente malfaisance sont les gens ; je le sais, je ne suis pas différent d'eux. Puis, au quatrain second, Ronsard flatte un peu le Pontus, que ses livres sont immortels, et lui très docte, docte tellement qu'il en est omniscient, & lui demande quoi faire face aux faces baveuses qui font les dégoûtées, quoique le talent leur manquât, qu'elles fussent seulement capables de pérorer, comme les gens qui ne savent pas quoi en faire, de leur langue. C'est une question purement rhétorique qu'il pose là, Ronsard, & bien sûr, il sait comment on doit réagir face à ce qu'il appelle monstre têtu, divers en jugement. C'est que les gens changent d'avis, non en raison de ce que par eux-mêmes ils pourraient penser, mais, farcis d'avis de toutes sortes, ils inclinent à suivre l'avis du plus formidable & plus bruissant & du mieux vu et disant. On ne peut plaire à tout le monde; tout scribe doit avoir cela en tête. Quand il se met à tonner en ses vers ou à calmer le jeu, il mécontentera ceux qui pensent que la poésie est contemplation, comme ceux qui apprécient fantaise baroque, moquerie et paradoxes. Je dis tout à l'heure qu'elle était toute rhétorique, la problématique ici du que faire, et c'est par fantaisie, justement, que Ronsard compare le public critique à Proté, le dieu toujours autre, le dieu à métamorphoses - très pratique ! à pouvoir ainsi changer de forme, on évite facilement d'être enquiquiné - le dieu du discours mouvant donc, et il songe alors, Ronsard, qu'il pourrait le tenailler, pis le clouer, pour le tenir tranquille, mais il y a mieux, et Ronsard le sait : il faut laisser pisser le mouton, laisser dire & nous rire de lui puisqu'il rit de nous.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 juillet 2012

 

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10 juillet 2012 2 10 /07 /juillet /2012 12:01

ENTRE UNE CHOSE ET L'AUTRE
(En feuilletant Poésies d'Alvaro de Campos avec le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d'Alberto Caeiro, de Fernando Pessoa, traduit par Armand Guibert, Poésie/Gallimard).

1.
"entre une chose et l'autre tous les jours sont à moi."
(Fernando Pessoa, Si, lorsque je serai mort...)
Abus de langage, cette propriété des jours... cela dit, mes jours sont bien les miens... ils sont marqués par ma présence... insignifiants ou remarquables, j'ai signé mes jours de l'ensemble de mes gestes... le tout, c'est qu'une journée est divisée en un nombre croissant de consciences... ceci est mon jour, mais moi... noyé dans la masse.

2.
"j'en ai la certitude, mais la certitude est mensonge."
(Fernando Pessoa, Premier signe avant-coureur de l'orage...)
On n'est certain que de ce que l'on ne voit pas, constate pas, mais dont l'évidence de réalité est pour nous patente. Et, pourtant, tant que je ne vois pas, tant que je ne constate pas, je ne peux être absolument affirmatif. C'est la raison pour laquelle la justice ne peut se fonder que sur l'accumulation de preuves... la preuve par l'aveu ne peut suffire... l'humain aime trop la fiction pour ne pas mentir...

3.
"parce que je suis de la dimension de ce que je vois
et non de la dimension de ma propre taille..."
(Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux, pièce VII)
L'oeil voit toujours plus grand... ou plus petit... il admire ou il méprise... ou il ne voit pas, ne regarde pas, ne remarque pas... ce n'est pas un compas, mais un point de vue... il n'y a que lorsqu'il se livre à la mécanique de l'analyse que l'oeil est objectif... le but de l'administration est de remplacer l'oeil subjectif par l'objectivation du droit... dans certains cas, cela peut aller jusqu'à aveugler.

4.
"Quelque chose a changé dans une partie de la réalité"
(Fernando Pessoa, Vérité, mensonge, certitude, incertitude...)
La réalité grouille de changements... rien de fixe... le plus calme des jardins est dans ses plis et replis une succession de vies et de morts d'insectes des plus divers... l'humain est ce qui tente de comprendre et d'utiliser cette pétaudière universelle qu'on appelle nature.

5.
"Je suis un gardeur de troupeaux.
Le troupeau ce sont mes pensées"
(Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux, pièce IX)
Drôle de berger qui produit lui-même son propre troupeau. Et puis, c'est qu'ça file, les pensées, ça fulgure, ça zèbre dans les coins, ça s'ralentit, ça s'accélère, ça bouillonne, ça s'affole, ça radote, redonde, bondit, s'oublie... voyez le boulot qu'c'est !... on appelle cela philosopher... et ici, faire poème... c'est pas très sage... c'est même mal élevé, cet élevage de pensées... on pourrait très bien mal comprendre... mal interpréter... ça peut incider grave... faut pas prendre ça au sérieux, c'est tout... ou alors ne faire qu'hermétique, technique, professionnel, analytique à jargon... décourager le lecteur... des fois qu'il comprendrait qu'on se fout d'sa gueule.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 juillet 2012

 

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10 juillet 2012 2 10 /07 /juillet /2012 05:44

DE TOUTES NOS FORCES
(En feuilletant Poésies d'Alvaro de Campos avec le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d'Alberto Caeiro, de Fernando Pessoa, traduit par Armand Guibert, Poésie/Gallimard).

"Et tout cela résonne en moi du fond d'une autre réalité..." je lis dans le début de Passage des heures de Fernando Pessoa... c'est toujours d'une autre réalité... d'autre part qu'on croit que ça résonne... les choses font pas écho tout le temps de la même façon... c'est plus ou moins intense... sinon on pourrait pas vivre... et puis nous même on fait pas écho tout le temps de la même façon... sinon on finirait par plus se supporter... on s'entretuerait... par passion... par trop de.

Aussi le "Gardeur de troupeaux", Alberto Caeiro dans la langue de Pessoa, pièce XXXIV, qui dit qu'c'est tout naturel qu'on ne pense pas... c'est-à-dire qu'il pense qu'il ne pense pas... même qu'il se met à rire tout seul... sait pas trop de quoi qu'il dit... qu'ça doit avoir rapport avec ça qu'il y en a qui pensent, qui cogitent, qui se posent des questions, comme lui quand il se demande parfois ce que son mur peut bien penser de son ombre. Ce qui est idiot. Ce qui n'est pas idiot. Parce que ça amène à penser que les murs ne pensent pas : ils existent sans avoir conscience d'exister. Quant aux ombres, elles suivent le mouvement, les ombres, et comme nous, finissent par se confondre.

Pièce XXXI, "Le Gardeur de troupeaux" déclare qu'il est en désaccord avec soi-même, "mais je m'absous" précise-t-il. C'est que l'humain, comme un instrument de musique, passe sa vie à se désaccorder et à se réaccorder sans cesse. Il appelle cela : reconnaître ses erreurs, se corriger, travailler sur soi, prendre sur soi, assumer, prendre ses responsabilités, et aussi absolution et, quand on s'est vraiment désaccordé qu'c'est plus audible, il y a la rédemption.

Fernando Pessoa me paraît un bon antidote au totalitarisme idéologique. Quelqu'un qui pense que les choses réelles sont toutes différentes les unes des autres (cf p.131) et que l'on ne peut comprendre cela qu'avec les yeux, jamais avec la pensée puisque la pensée ferait trouver toutes semblables les choses réelles, me semble en effet très éloigné de toute tentative de penser le monde en termes globaux. L'histoire n'est pas l'application d'une théorie.

Et bien sûr que nous sommes ceux-là qui aspirons "de façon bien définie à l'indéfini" (cf Lisbon revisited in Fernando Pessoa, "Poésies d'Alvaro de Campos"): c'est même de là qu'il sort, notre lyrisme... nos amours contrariées... nos indécrottables nostalgies... tout le vague de l'âme... nos colères aussi... nos choix... on est toujours déçu... eh oui, puisque l'indéfini, par définition, vous m'avez compris... Nous ne savons pas ce que nous voulons, mais nous le voulons, de toutes nos forces.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 juillet 2012

 

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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 14:41

TELLEMENT RÊVEUR

1.
Une langue qui met l'indicatif après après que est fatalement une langue d'historien.

2.
Quelqu'un de consensuel est un imbécile qui n'a jamais lu un livre de Lucien Suel. S'il l'avait fait, il serait évidemment moins consensuel.

3.
Je suis tellement rêveur que, même quand on me jette des pierres, je crois d'abord que ce sont des fleurs.

4.
J'ai parfois eu tout mauvais dans ma vie, y compris le vin.

5.
J'ai l'alcool triste ; ça ne me fait pas rire.

6.
Franchement, dans la tête des gens, c'est du Dario Argento, non ? ou alors c'est moi, Docteur, qui m'abuse.

7.
Se laisser fasciner par quelqu'un, c'est tomber dans la métaphore, c'est se faire attraper par la connotation.

8.
"Avec la philosophie, il n'y a pas d'arbres : il n'y a que des idées." écrit Fernando Pessoa dans les Poèmes désassemblés d'Alberto Caiero. Louons donc Newton qui réconcilia pommier et spéculation et songeons à ce pauvre penseur qu'un seigneur assez cynique pour pendit à quelque arbre de son domaine.

9.
"Les choses sont l'unique sens occulte des choses."
(Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux, pièce XXXIX, traduit par Armand Guibert, Poésie/Gallimard)
C'est décevant. Il n'y a donc rien derrière.
C'est formidable : la moindre passoire acquiert ainsi une dignité cosmique, se dote d'un potentiel de fantaisie spéculative aussi infini que sont infinies les possibilités de la langue.
L'énigme du masque, c'est le masque lui-même.

10.
La coutume veut que ce soient les vivants qui enterrent les morts. Il arrive toutefois que ce soit le contraire.

11.
Nous persistons dans l'irrécupérable, et c'est avec application et patience que nous nous grillons tout seul.

12.
L'humain est capable d'empathie parce qu'on lui a dit.

13.
Franchement, c'est une blague que vous me faites ? Rassurez-moi, vous n'existez tout de même pas ?

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 9 juillet 2012

 

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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 10:44

DE QUOI VOUS TROUBLER
Note sur L'Ecluse n°1 de Georges Simenon, Presses Pocket n°1353.

Simenon toujours m'épate... Entendu à la radio Pierre Assouline dire, qu'au contraire de pas mal d'autres, un roman de Simenon, on ne savait pas comment il faisait, comment ça ce faisait... Déjà, Simenon, c'est du pas mal désossé... pas de fioritures, pas de joli (ou presque pas), pas de digressions sur l'art subtil du piano, le charme discret des quatuors à cordes, les vacances en Andalousie, le dernier film de Machin... pas d'expansions qualificatives exagérées non plus... pas de mystère de la chambre jaune... pas d'alambiquées énigmes... pas d'introspections... intuitif, Maigret ; réactif, Maigret... pas érudit, pas spéculatif, pas impressionnable, une éponge à pipe... une patience... un être-là formidable, Maigret... Simenon, moi, subjectif, c'est le parfait du roman populaire... le génie qu'aurait choisi le plus humble... qu'aurait renoncé à la labyrinthique période proustienne, à la charge au sabre célinienne, à la cavalcade mystérieuse simonienne, au bizarre étrangéisant, au mystique à vapeur, au bazar joycien, qu'aurait pas voulu faire grand écrivain... qui se serait contenté de l'efficace roman de gare, mais alors le mieux possible, le plus honnête possible, le plus vivant possible... les bibliothèques sont déjà bourrées à craquer de livres morts, alors, autant essayer de faire du vivant, du pas stupide, avec les sentiments communs, avec la façon commune qu'ils ont de vivre, les gens, d'autant plus qu'on sait que personne n'est ce qu'il a l'air d'être... c'est même pour ça qu'il y a roman... voyez L'Ecluse n°1, la conversation entre Maigret et Marthe, la tenancière du Bal écrit en blanc sur une grande tôle bleue (p.87), la façon dont elle cause de Ducrau... que c'est souvent qu'il venait lui tenir compagnie, qu'ils étaient de vieux copains... lui maintenant cousu d'or... resté pas fier... on est c'qu'on est... qu'ils prennent un verre tous les deux... et cinq sous pour la musique...
Moi, que voulez-vous, j'y crois, au réalisme simenonien. N'allez pas le prendre pour un Zola au petit pied tout de même, ou pour un Maupassant à revolver... cela dit, c'est peut-être bien de Maupassant qu'il serait encore le plus proche... dans le lucide en tout cas, et une certaine humanité, une empathie distanciée... c'est Maigret qui la marque, cette distance, et il a raison : quand on se mêle d'écrire sur le monde, vaut mieux prendre ses distances, sinon le réel vous attrape par le col et vous mène au diable.
Donc, j'y crois, naïf, à la carte postale Simenon, mélancolique vaguement :

"Autour des deux hommes tout était calme, avec des contrastes d'ombre et de lumière, des murs blancs, des rosiers grimpants, et du gravier rond par terre. La Seine coulait doucement, sillonnée de petits bateaux, et des gens passaient à cheval sur le chemin de halage."
(Simenon, L'Ecluse n°1, p.121)

Moi, voyez, y a de l'hallucinatoire dans cette simplicité... de l'insensiblement décalé à force d'avoir l'air si réellement réel... Moi, voyez, le calme et les ombres... la lumière plein le blanc des murs... les grimpants végétaux... le gravier rond à s'y perdre comme dans un tableau abstrait... coulait doucement la Seine, avec ses petits bateaux, et ses petits chevaux sur le chemin de halage... ça fait synchronie... temps suspendu... qu'est-ce que le travail ? une manière de heurter le temps, de rythmer le temps, de cadencer... la musique des jours, c'est celle des outils, des engins, des machines, des bruits du corps... qu'on s'arrête un moment, qu'on regarde ce qui se fait, ce qui est à l'oeuvre, et ce qu'on voit, c'est du vertige, du vertige dans la carte postale, de la chose étrange...
De quoi vous troubler.
C'est qu'on serait alors comme la fille de la phrase qui termine le chapitre 3 ("Un vieil ivrogne, une folle et un nourrisson...") qu'on serait devant Maigret comme devant le sphinx... la réponse est l'humain... qu'on serait trouillé comme troublée la fille... elle devait avoir peur... elle le scrutait bien sans doute dans les mirettes... comme pour y lire... Prunelle Magazine... celui qui a tout dans l'oeil... quoi donc qu'il pensait quoi donc qu'il voulait... hein gros, gros à la pipe... qu'est-ce qu'il veut ?... affolement possible, mais avec l'autre têtard à la mamelle, elle quittait pas sa place. C'est que l'étrangeté du monde se reproduit, se regénère, se modernise, avec ce qu'on pense et que, remarquez, on ne dit pas :

"Voilà ! c'est ici que nous passons le dimanche."
Et le ton était le même que s'il eût soupiré :
"Imaginez si la vie peut être lamentable !
"
(Simenon, L'Ecluse n°1, p.121)

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 9 juillet 2012

 

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Published by PATRICE HOUZEAU - dans NOTES ET COMMENTAIRES
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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 15:12

COUIC ET COUAC QU'ON EST
(En feuilletant Fernando Pessoa traduit par Armand Guibert, Poésies d'Alvaro de Campos, Poésie/Gallimard)

1.
"Je ne peux plus aller seul par les chemins,
parce que je ne peux plus aller seul nulle part."
(Fernando Pessoa, Le Gardeur de Troupeaux et les autres poèmes d'Alberto Caeiro)

... plus aller seul par les chemins... plus aller seul nulle part... On a toujours son fantôme avec soi. Il peut changer de nom, il a toujours le même visage. Il peut changer de visage, c'est toujours le même nom.

2.
"Si je meurs jeune,
sans pouvoir publier un seul livre,
sans voir l'allure de mes vers noir sur blanc"
(Fernando Pessoa, ibid.)

Ce pourquoi il se tortille, le jeune poète ; ce pourquoi il ouvre de grands yeux comme s'il découvrait que l'autre était un mystère ; ce pourquoi il fait parfois tête de dedans l'angle du jour qui coince la porte ; ce pourquoi il a l'air vaguement colère : ne pas voir l'allure de ses vers noir sur blanc.

3.
"je vais là où le vent m'emporte et je
ne me sens pas penser."
(Fernando Pessoa, ibid.)

On s'imagine très penseur, cogitant ferme, fermentant des pensées dont vous pouvez pas avoir idée, vous autres ; mais on ne va jamais que là où le vent nous emporte et on ne se sent  penser que par complaisance.

4.
"et tous ceux qui se lèvent tôt pour aller travailler
vont de la même maison à la même usine par le même chemin..."
(Fernando Pessoa, "Passage des heures", in Poésies d'Alvaro de Campos)

C'est qu'ça turbine, qu'ça boulotte, qu'ça fabrique, qu'ça travaille : l'humanité, une infinie machine de complexités organiques qui tisse, sécrète, produit le monde, inexorable araignée dont la mouche est elle-même.

5.
"Je ne suis rien.
Jamais je ne serai rien.
Je ne puis vouloir être rien.
Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde."
(Fernando Pessoa, "Bureau de Tabac", in Les Poésies d'Alvaro de Campos).

Couic et couac qu'on est.
Toujours qu'on sera couic et couac .
On ne peut vouloir qu'être couic et couac.
Et les rêves qu'on fait sont jamais que rêves de grand couic,
En attendant le dernier couac.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 8 juillet 2012

 

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