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14 avril 2012 6 14 /04 /avril /2012 01:47

ON EST SI VITE CRÂNE

"Margaretha, ma bien-aimée, or donc voici
Ton crâne ! Quel poli ! l'on dirait de l'ivoire,
(Je le savoure assez, chaque jour, Dieu merci,
Et me permets d'ailleurs fort rarement d'y boire.)
Te voilà !..."
(Jules Laforgue, Excuse macabre, vers 1-4)

1.
Et s'adressant à son crâne, il l'appela Margaretha, ce qui fait penser à regret, à regretta (que regretta-t-il ?), aux belles étrangères dont les littérateurs firent leur tourment, ou leur prétexte.

2.
"or donc voici / ton crâne."
Quoi de plus naturel que de contempler le crâne de celle qu'on aima ? Que le démon des circonstances vous le flanque entre les pattes, ce crâne, et que peut-on faire ? Le plonger dans la terre, philosopher, se donner en spectacle, se faire signaler cinoque, gong absolument, et qui résonne.

3.
J'aime bien ce binaire du "or donc voici / ton crâne" qu'a quasi l'air de sautiller (me fait penser aux vampires du Bal des Vampires de Roman Polanski) :
"Margaretha" (4 syllabes), "ma bien-aimée" (4 syllabes ; césure décalée de l'hémistiche), "or donc" (2 syllabes), "voici" (2 syllabes) "ton crâne" (2 syllabes). C'est qu'le macabre, ça se danse aussi... peste et choléra, alors ça gigue et gigote et gicle partout, on est si vite crâne.

4.
La mélancolie, une de ces fichues manières d'avoir l'air d'en sortir, c'est l'ironie, le mordant du chien de la raison qui grogne en reculant devant l'ombre qu'il ne comprend pas :
"(Je le savoure assez, chaque jour, [ce crâne si "poli, l'on dirait de l'ivoire"], Dieu merci [peut pas m'empêcher de penser qu'en anglais, "mercy" signifie "pitié"], / Et me permets d'ailleurs fort rarement d'y boire."). Il feint l'usage barbare, le narrateur, ce fou qui conte (Narr en allemand, c'est le fou, le bouffon), il feint l'amour monstre, le détachement de toute chose, le dandy cynique, l'extravagant rationnel, celui qui se joue du malheur comme d'un mauvais tour que l'on vous joue.

5.
"Te voilà !..."
Aussitôt, je pense à ce blason du corps chanté par Robert Charlebois : "Te v'là" (Un puit entre tes dents Des yeux à s' noyer d'dans Ton coeur en lune de miel Te v'là...). Ici, l'actualisation, c'est ton crâne, le présent, c'est ton crâne. A cette définition, nous sommes tous voués. Il m'arrive de contempler quelque jolie tête et de me demander de quoi qu'il a l'air son crâne, de quoi aura l'air ce minois mignon une fois que ses joues auront été grignotées, que ses cheveux auront été garnir les balais des ombres, que la terre les aura gobés, ses yeux, qui tant virent qu'on ne sait pas, car tout regard, unique et étranger qu'il est.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 14 avril 2012

 

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Published by PATRICE HOUZEAU - dans LE GRAND JULES LAFORGUE
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13 avril 2012 5 13 /04 /avril /2012 04:11

QU’ON SE SENT TOUT GONG

Citations : Leonard Cohen tiré de Musique d'ailleurs* (10/18 n°2769, édition bilingue, traduction de Jean Guiloineau figurant ici en italiques). 

1.
A chaque personne qui voudrait se lier d'amitié avec moi - quelle chose étrange ! - il me faudrait le courage de lui citer ceci d'un texte de Leonard Cohen : "I told you when I came I was a stranger." (Je t'ai expliqué quand je suis arrivé que j'étais un étranger.)

2.
A chaque personne qui - chose plus étrange encore - voudrait persévérer à me prendre en amitié, et afin de le prévenir de la déception qui fatalement l'attend, - je suis si gong ! - bien sûr, ce toujours tiré de Leonard Cohen "and there are no diamonds in the mine" (et il n'y a pas de diamants dans la mine) me paraît s'imposer comme le mépris.

3.
Ce que j'aurai le mieux réussi, ce sont mes actes manqués.

4.
"because I have wasted my blood" (p.126)
(parce que j'ai gaspillé mon sang)
Retour du tragique, boomerang poésie. Bing ! Drolatique, souriante, minaudante, toujours un arrière-goût pourtant de temps passé, de sang perdu, c'est qu'ça vieillit Bong ! ça sonne creux même parfois quand le temps passe plus, que le conte n'en finit pas, qu’on se sent tout gong.

5.
"I breathe the breathless
  I love you, I love you -
  and let you move forever."
(p.74)
(Je souffle le sans-souffle / Je t'aime, je t'aime - / et te laisse te mouvoir à jamais.)
Il y a celles qu'on laisse se mouvoir à jamais. Ce sont celles que l'on regrette. Les autres peuvent bien faire ce qu'elles veulent.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 13 avril 2012

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13 avril 2012 5 13 /04 /avril /2012 02:13

QUI VOUS CONNAÎT ? QUI SE SOUVIENT DE VOUS ?

Citations : Leonard Cohen tiré de Musique d'ailleurs* (10/18 n°2769, édition bilingue, traduction de Jean Guiloineau figurant ici en italiques).

1.
"In his black armour
the house-fly marched the field
of Freda's sleeping thighs" (p.26)
(Dans son armure noire / la mouche parcourt l'espace / des cuisses endormies de Freda)
Epicé, et pis c'est d'l'épique, le réel, à sagas ailées, à mouches en armure noire, Lancelots bourdonnants dans l'espace et les lointains des corps, à la conquête de la géante Freda.

2.
"My lady can sleep
Upon an handkerchief" (p.56)
(Ma dame peut dormir / Sur un mouchoir)
Et donc quand elle se couche, elle se mouche.

3.
"Who knows you ? Who remembers you ?" (p.46)
"Qui vous connaît ? Qui se souvient de vous ? " sont les questions sans doute que le sphinx noir d'une autre Thèbes pose aux nouveaux arrivants.

4.
J'ai du mal à imaginer le corps de mon amie déposé dans les ténèbres. Telle autre, par contre, je l'imagine assez bien. D'où vient cette morbiderie ? Ce qui passe devant moi, ce qui me parle de la pluie et du beau temps, c'est un corps, avec sa gestion journalière, les cycles de ses odeurs, dents promises à la terre, chair à la boue, chair aux chiens de la boue, chair à finir syllabes dans une page de Claude Simon, chair à fondre, chair fendue, chair reproductrice. Bêtement, j'ai du mal avec cette idée que les jolies filles... c'est pourtant ce qui les rend jolies, cette originelle fugacité, cet éphémère du corps, ce temps à ne pas perdre qui file.

5.
"The room has become a dense garden" (p.46)
(La pièce est devenue est un jardin touffu)
Un jardin à la Delvaux alors, avec plantes et belles plantes aux seins lourds et géomètres étranges.
Note : - Monsieur Houzeau, à quoi ça vous sert d'écrire ce genre de et toutes ces sortes ?
- A faire grincer les pédagogues, bien sûr, à leur faire hausser les épaules, à leur rappeler qu'c'est une farce tout ça, ou alors c'est qu'ils y croient, au meilleur de la communauté des vivants, et je sais pas vous, mais moi, ça me flanque des frissons pas joyeux, cette fin de l'histoire qu'ils nous veulent, les humanistes philosophes et les amis des gens.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 13 avril 2012

 

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12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 07:18

THEIERE A CAFARDS

Entre guillemets : Leonard Cohen cité de Musique d'ailleurs*
(10/18 n°2769), traduit par Jean Guiloineau (cf les italiques).

1.
"And he wants to trade the game he plays for shelter" (p.212)
(Et il veut échanger son jeu contre un abri.)
Le jeu - ces cartes en main - notre rôle, notre partie exige que nous soyons capable de l'échanger "contre un abri". Sinon, nous risquons bien d'aller mourir ailleurs, loin de chez nous, chez les autres, ou dans la nuit la plus froide.

2.
Portrait.
Féroce logos ; chronos panique ; sa boîte à mirages ? - une boîte à cirage.

3.
"I'm not looking for another
As I wander in my time" (p.198)
(Je ne cherche personne d'autre / Tandis que j'erre dans mon temps)
L'amoureux transi ne cherche personne d'autre. Il en est là où ne sont plus, où ne sont pas, on n'ont pas été les autres. Il est mal rendu. D'où son sentiment d'être décalé. Il erre dans son temps. Il flotte dans une mal fichue synchronie. Il se nombrilise. Il s'égotise. Il se l'écoute beaucoup, l'ego, et ne le reconnaît pas. Se fait fantôme, se flanque du fantasme. Il se fait caricature de lui-même et contemple son ombre sur le mur qui se fiche de lui, se gondole derrière son dos. Les canards aussi se dit-il ont l'air de le moquer.

4.
"Is my passion perfect
No, do it once again"
(Ma passion est-elle parfaite / Non, recommence encore une fois)
La perfection de nos passions dépend des sacrifices accomplis pour leur assouvissement. Les passions, ces chimères nécessairement imparfaites qui nous servent à nous remplir l'être aussi bien que la viande remplit l'estomac, sont ainsi une manière de gérer pertes et gains, une comptabilité.

5.
"You will commit suicide
or become like me" (p.316)
(Tu te suicideras / ou deviendras comme moi)
Je me demande si ce n'est pas là le sens caché de chacun des gestes, de chacun des actes, de chacune des paroles qu'un père adresse à son enfant.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 avril 2012

 

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12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 04:55

OH SA JOLIE TÊTE BIEN SOURDE

Entre guillemets : Leonard Cohen cité de Musique d'ailleurs*
(10/18 n°2769), traduit par Jean Guiloineau (cf les italiques).

"Even before I begin to answer you
I know you won't be listening."
(Leonard Cohen, You live like a God / Tu vis comme un dieu)
(Avant même que je commence à te répondre / Je sais que tu n'écouteras pas.)

Oh sa jolie tête bien sourde ! Les gens n'écoutent que ce qu'ils veulent bien entendre, ne voient que ce qu'ils veulent bien voir. Sinon, c'est le malentendu, la fuite, le déni, dédain, ôte-toi de là ou c'est moi qui m'en vais. Moi, ego, je suis souvent persuadé que les gens ont su que quoi qu'est-ce quelle chauve-souris m'avait passé par la caboche, quel coup d'aile froide m'avait effleuré la palpitance, quelle fascination m'avait vertiginé mirette et comprenette. Ce n'est pas rien, même grotesque, et vain, et ridicule, et il a pas autre chose à penser, le Houzeau, et bin, ma pomme, les gens sont plus repliés sur eux que je le crois, plus indifféremment polis que je le soupçonne, s'en tamponnent le coquillard, les gens, ont pas le temps de vous calculer, de la prendre en compte l'araignée qui vous fait du vélo dans la boîte à mirages, ont d'autres chats à fouetter, des drames peut-être qu'on ignore, des maladies rares, des passages à vide, des crabes dans le tambour, des polichinelles turlupineurs, des pensions alimentaires, des ruptures consommées, des charges d'âmes, des deuils secrets, des procès, des tracasseries financières, des chicaneries, des inimitiés redoutables, d'impensables soucis, des projets mirobolants, des amitiés formidables, des relations époustouflantes, des amours mirifiques, des pianos au bord de la plage, des amis mourants, des enfants malades qu'on sait pas que les gens discrètement vont voir à l'hôpital, sans rien dire à personne, qu'on finit par se dire qu'on est bien bête avec son petit tas d'affects riquiquis, que si on savait ce qu'il y a dans la tête des gens qui les tarabuste, qui les oblige, qui les chagrine, on la fermerait, on serait plus poli, plus respectueux, moins agressif, moins nerveux rugueux impulsif, et puis plus léger aussi avec soi-même, et puis, plus serviable même qu'on devrait, on y pense, et puis on oublie, parce qu'on est pas des saints, qu'on a des crocs, qu'on en veut, qu'c'est même comme ça qu'on avance, méchamment, en entendant ce qu'on veut entendre, en voyant ce qu'on veut voir, et si c'est pas ça, qu'il, elle, eux, tous aillent se faire voir. Pis on rentre chez soi et on dit : "dis, tu sais pas ce que je viens d'apprendre..." qu'on est con, alors.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 avril 2012

 

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12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 03:27

POUR UNE DAME QUI EST ALLEE SUR LA LUNE

Entre guillemets : Leonard Cohen cité de Musique d'ailleurs*
(10/18 n°2769), traduit par Jean Guiloineau (cf les italiques).

1.
"For a lady who's been to the moon" (p.204)
(pour une dame qui est allée sur la lune)
Avoir l'air de tomber de la lune : expression plaisante, avec des airs d'inusité d'il y a pas si longtemps (me semble avoir été courante encore du temps de mes jeunesses héninoise et lensoise, dans les années 70 et 80). Cette chute supposée de l'ahuri, du rêveur, du gobe-les-astres, de l'étonné dans le réel plein d'angles, allège l'humain, compense sa lourdeur par une légéreté de voltigeur.

2.
"Jésus, que ma joie demeure" est la prière la plus illusoire qui soit. Autant demander à Lazare de se lever et de marcher.

3.
"Beyond - not anything " (p.164)
(Et au-delà - plus rien.)
La personne endeuillée s'habitue-t-elle à la chambre vide ?
Pour elle, deux au-delà : celui de la perte de l'être aimé ; celui de la perte du réel.
(Ce n'est pas pas "plus rien", mais plus rien qui compte réellement. Le réel se rappelle à nous par la gravité des événements.)
Curieux, cette expression de l'au-delà par la négativité.
Le religieux tend à remplacer cette négativité par une positivité ; c'est le prêtre qui console le parent.
Pour l'humain, l'au-delà est une soustraction. Pour celui qui ne croit pas, c'est même un ensemble vide. Le religieux suppose un autre espace ; le mystique compte sur le temps qui soudain se cristallise, s'épiphanise, provoque une crise, rentre en crise, ouvre le cercle ni fermé, ni ouvert de la synchronie.

4.
"A cross didn't fall on me" (p.174)
(Une croix ne m'est pas tombée dessus)
Si, au lieu d'une révélation - masque d'un songe ; voix intérieure ; appel de l'ailleurs -, c'était une croix qui leur tombait sur la tête, aux appelés, aux touchés par la grâce, aux élus... Hypothèse absurde, mais qui m'amuse !

5.
Si, à chaque fois que l'humain jure et parjure, il nous dégringolait des crucifix sur la cafetière, les villes auraient l'air de cimetières et les gens se proméneraient avec des casques sur la tête.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 12 avril 2012

 

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11 avril 2012 3 11 /04 /avril /2012 08:27

IL ME FAUT UN TRUC LA DEMAIN AU PLUS TARD

Les vers cités entre guillemets sont de Leonard Cohen. Ils sont tirés de Musique d'ailleurs * (10/18 n°2769, édition bilingue)
La traduction figure entre parenthèses et en italiques. Elle est de Jean Guiloineau.

1.
"Tomorrow I'll invent a trick
I do not know tonight" (p.148)
(Demain j'inventerai un truc / que je ne connais pas ce soir)
Inventer... trucs et ficelles... bouts et marabouts, ça tarabuste ... c'est par son inventivité que... c'est qu'on cherche à le dominer le réel, à le détailler... à le rendre toujours plus bon sang mais c'est bien sûr... à s'en dépatouiller... à s'en démener... à s'en faire-valoir... à s'en distinguer.... Chose, inventeur du bidule à plumer les chauves... Machin, innovateur à tout crin de la machine à débiter des évidences... l'humain le valorise le réel, lui donne saveur, goût et dégoût, de l'expansion infinie, jusqu'au vertige, jusqu'à la nausée.

2.
"I did not know what I had to tell you, but now I am sure." (p.244)
(Je ne savais pas ce que j'avais à te dire, mais maintenant je le sais.)
Ne pas savoir ce que nous avions à dire; remarquez, on l'a dit quand même.

3.
Les circonstances dissipent l'incertitude... On trouve toujours les mots. Certes, parfois, ils se retournent contre nous, et ils nous tirent la langue, les gueux, qui ont roulé dans toutes les bouches.

4.
"This is between you and me." (p.66)
(C'est entre toi et moi.)
Comme dans ces batailles de L'Iliade où le héros grec cherche le héros troyen, nous passons beaucoup de notre temps à chercher qui va accepter le duel. Puis on prend un pain, et on est colère.

5.
"They came to see the world again
And perished in the light." (p.164)
([Ils] Vinrent noir de nouveau le monde / Et périrent dans la lumière).
Revoir de nouveau dans la mêlée du monde ce qui tant nous fascina, puis s'évanouir dans cette fascination, être définitivement déçu... Bof ! c'est trop tarte, en général, ce qui nous fascine est bien moins fascinant une fois qu'on y pense un peu sérieusement. Il n'y a sans doute que quelques oeuvres d'art pour avoir réellement ce pouvoir de nous hypnotiser la conscience. Sinon, c'est la catastrophe qui peut vous choquer, bloquer un bout de temps, vous revenir drame récurrent cauchemar. Pour ce qui est des vifs à affects, on s'y laisse éberluer, on s'y fait emmieler ; c'est que du faux-semblant, de la circonstance plus ou moins heureuse, du périssable. C'est bien trop fragile et défilant, et faux, et gazeux, vaporeux, maniéré, et toujours à avoir besoin de vous, et puis ça vieillit, et on sait plus quoi en faire...

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 avril 2012

 

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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 08:46

FEROCE LOGOS

1.
Pascal Quignard note dans Les Ombres errantes (folio n°4078, p.96) que "l'ouverture des camps de concentration et d'extermination que l'Allemagne avait édifiés" n'a pas empêché que "la férocité multiplia son visage". Degrés divers, couleurs variables, mais la racine ne change pas : la conscience cherche à contrôler la conscience, jusqu'au meurtre.

2.
Le fait que la conscience cherche à contrôler la conscience relève-t-il de la seule économie ou, au-delà du problème de la rareté naturelle, l'économie n'est-elle qu'un prétexte à l'extravagance des passions ? Inscrite dans la nature humaine, cette passion du contrôle de l'autre ? Sans doute pas ; induite plutôt par ce qui nous organise en société, la toute puissance du langage. Les si subtils et si rationnels grammairiens oeuvrent ainsi à la mise en place d'une machine de guerre redoutablement efficace : l'outil de la langue.

3.
L'outil du langage forge notre diachronie ; dans un désordre apparent, tous les possibles, des plus beaux aux plus terribles. Philosophes et politiques tentent sans doute d'y mettre de l'ordre, d'en souligner les progrès, d'y deviner une fin de l'Histoire. Et cependant, le Diable ne cesse d'y circuler, spéculant sur nos faiblesses, et traçant les cercles critiques dans lesquels nous nous enfermons nous-mêmes.

4.
Le philosophe qui prétend que le choeur est une image parfaite de la société idéale me semble bien dangereux. J'y réclame le droit d'y chanter faux, et de ne pas obéir au chef, ce nécessairement prétentieux.

5.
Nos bons maîtres nous enseignaient, sans guère commenter, que "la langue est le pire et le meilleur des organes". Les récits fantastiques nous rappellent que le Diable use de toutes les langues. Un fin linguiste que le Diable ; et c'est étudier la tructure démoniaque de l'humain que d'en étudier tous les possibles linguistiques.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 avril 2012

 

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9 avril 2012 1 09 /04 /avril /2012 18:34

DU DEMON MIMETIQUE

1.
"Méfiez-vous des chevaliers errants ! Méfiez-vous des romanciers !"
(Pascal Quignard, Les Ombres errantes, folio n°4078, p.53)
Les textes nous peuplent d'images mentales. C'est par sottise que nous leur assignons un rôle pédagogique. Ce n'est pas la raison qui préside aux romans, mais le diable des représentations, le démon de la mimésis. Ainsi, très rusé, il s'est insinué dans les écoles et enseigne la beauté des énigmes, des batailles de L'Iliade, des êtres fabuleux de L'Odyssée, des charmes magiques qui se cachent dans les forêts profondes et des beaux sentiments qui éclatent sur les visages. Le chevalier errant a son porte-fantasme, c'est le romancier qui entraîne l'esprit dans un maquis d'images prédatrices. La forêt que nous nous créons finit par refermer ses branches derrière nous. Nous conquérons des utopies. Nous sommes aussi perdus que Don Quichotte.
Pendant ce temps-là, les marchands d'armes travaillent, et les technocrates veillent à ce que nous ayons chaque jour notre part de belles images.

2.
La crainte de vieillir et de rester seul suscite la fascination du cercle familial, du compagnon nécessaire.

3.
Imaginer la petite fille qui fut dans la femme aimée est une manière d'attendrissement propre à cette perte momentanée de la lucidité que l'on appelle sentiment amoureux.

4.
"Quasivit cum moriebatur ubi essent umbrae."
(Quignard, Les Ombres errantes, p.35)
Les citations latines : des murmures sombres, des éclats de voix, des lambeaux de bravoure revenant du passé et qui nous rappellent que nous venons de l'énigme.

5.
"Un morceau de la pomme originaire est resté coincé au centre de ma gorge."
(Quignard, Les Ombres errantes, p.10)
Faut faire attention, c'est comme ça qu'on s'étouffe.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 9 avril 2012

 

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8 avril 2012 7 08 /04 /avril /2012 05:41

PHRASES ARRACHEES AUX MEMOIRES DU DOCTEUR WATSON (4)

"Au nombre de ces histoires sans conclusion figure celle de M. James Philimore qui, rentrant chez lui pour prendre son parapluie, ne reparut plus jamais."
(Conan Doyle, Le Problème du Pont de Thor in Les Archives de Sherlock Holmes, traduit par Evelyn Colomb, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1989).

1.
Cette affaire de parapluie sollicita longtemps l'intelligence de Sherlock Holmes sans que le problème puisse être résolu de manière satisfaisante pour l'esprit, fût-il obtus comme celui d'un (là vous pouvez mettre la dénomination de la fonction sociale que vous détestez le plus, eu égard aux sentiments que vous nourrissez pour (au choix) vos collègues, votre hiérarchie, vos voisins, belle-famille et apparentés), pour ma part, je me contenterai de l'aimable fonction de petit chef dans une administration quelconque, je ne suis pas regardant (j'ai bien quelques noms en tête, mais mon célèbre cynisme, courageusement dénoncé par deux ou trois collègues et trois ou quatre donneurs de coups de tampon ne m'a pas encore permis d'amasser une fortune assez considérable pour supporter un procès).

2.
Revenons à notre parapluie. Dès que l'affaire éclata, M. James Philimore étant honorablement connu dans son quartier, l'esprit bouillonnant de Holmes se mit à bouillonner - ce qui est pratique pour faire chauffer l'eau du thé (vous branchez votre Sherlock quelques secondes et le tour est joué). De nos conversations dans la fumée de ses pipes, il ressortit que :
a) - Le parapluie étant le dernier être ayant été en présence de M. Philimore, il est regrettable que la police ait dédaigné de l'interroger, alors qu'il semble que l'enquête de voisinage n'ait rien donné d'autre qu'une confirmation de la vie tranquille et rangée menée par M. James Philimore, professeur de passe-temps dans un lycée des métiers qui n'existent plus et auteur célibataire de traités de logique à ses heures.
b) - La consultation des bulletins météo de ces quinze dernières années nous apprend que ce jour-là, justement, il faisait très chaud, et qu'en conséquence, s'il est que M. Philimore fût rentré chez lui pour prendre son parapluie, c'est en dépit de toute logique. Gageons que, lorsque ce distingué logicien s'est rendu compte de sa bévue, il est ressorti aussi sec qu'il était rentré, et est parti se refaire les neurones quelque part dans le grand ailleurs, d'où il nous reviendra, très certainement, plein d'usage et de raison.
c) - Il est possible que le parapluie, pris d'une fringale subite, ait avalé M. James Philimore. Là encore, nous ne pouvons que regretter la coupable négligence de la police qui n'a pas cru bon de procéder à un examen médical approfondi du témoin. Il est vrai que, depuis la mise sur le marché de nourritures industrielles pour chiens, chats et parapluies, les cas d'anthropophagie parapluviale se font aussi rares que la vérité dans une bouche de ministre. Néanmoins, on ne sait jamais. Je dois cependant ajouter que Holmes fit remarquer que l'on aurait alors retrouvé les vêtements de M. Philimore, puisque, comme chacun sait, le parapluie ne mange jamais d'étoffe, ce qui, d'ailleurs, quand on y songe, va de soi.
d) - Un crime passionnel est aussi à exclure. D'abord, parce qu'il ne s'agissait pas d'un parapluie de femme, et que donc, selon toute apparence, M. Philimore n'était pas un inverti, un de ces êtres flous qui se promènent nonchalamment sous le soleil, arborant parapluie pour dame, rouflaquettes et moustache, et chantonnant Tiens voilà du boudin, A la queue leu leu ou même A la pêche aux moules.
Ensuite, il apparaît que la fidélité du parapluie fût à toute épreuve et que jamais on ne le vit brandi par une autre main, ou plié sous un autre bras que celui de M. James Philimore.
e) - Holmes, suivant ses petites cellules grises et l'itinéraire prévu, mena une enquête discrète à Cherbourg, où, sous la forme d'un élégant parapluie de chirurgien-dentiste, il eut très vite l'intuition que le parapluie de M. James Philimore travaillait en fait pour l'administration française, laquelle, comme on sait, est très habile dans l'art de s'abriter.
f) - Hélas, il se heurta alors à un carton à chapeau qu'on voulut lui faire porter dans une sordide affaire de valise en carton. Il décida donc de rentrer bredouille certes, mais sain et sauf au pays de la raison et des Monthy Python, au pays d'Alice et de la City, au pays des scarabées chantants et des pierres qui roulent, au pays de la Rolls Royce et du tea time, au pays des chapeaux melons et des bottes de cuir, au pays d'Oxford et de Cambridge, au pays du brouillard et des fantômes dans le couloir, au pays si criminellement bien élevé de l'Inspecteur Barnaby, au pays enfin où les directeurs du FMI ne se promènent pas à poil dans tous les hôtels et où le président ne fait pas de faute de français, puisque c'est une reine, et qu'elle s'exprime en anglais, comme tous les gens véritablement civilisés.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 8 avril 2012

 

 

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