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22 octobre 2009 4 22 /10 /octobre /2009 02:14

CONSIDERATIONS EN VRAC MAIS NEANMOINS SUR SAN-ANTONIO

Surf.
« laisser surfer son regard » : cf San-Antonio, Bouge ton pied que je voie la mer, Fleuve Noir, n°109, p.117 : « Le menton en équilibre sur ses deux mains superposées, elle laisse surfer son regard sur la vague toute proche. »
C’est que, la plupart du temps qu’on vit, nous autres, on le laisse, le regard, surfer à la surface des choses, mer arrêtée, océan stoppé d’une manière tellement dénotée qu’il en est devenu, le paysage, à force des choses, familier et ennuyeux comme une prose de sous-préfet, l’étrangeté radicale qu’on voit même plus, que pourtant elle grouille de méduses médusantes, de vouivres évidentes comme l’énigme, de couteaux cachés, de fantômes d’âmes… mais que si jamais vous y pensez, soudain, à ces choses derrière les choses, à cet être sous les masques, alors, ou bien vous devenez écrivain, peintre, moine bourru, ou bien vous finissez alcoolo maboule, assotté des esprits, agité du bocal à concepts, éligible…

Bombardé.
« Je suis bombardé de petits coups de théâtre. »
(San-Antonio, Bouge ton pied que je voie la mer, p.90).
Ce qui constitue un alexandrin fort expressif. Ainsi, à l’instar d’un vulgaire ministre de l’agriculture que des pas contents paysans bombardent de tomates bien mûres et autres fruits et légumes variables selon la saison et le degré de foutage de gueule administrativo-financier, le commissaire San-Antonio, bien plus distingué, bien moins au ras des champs (et des villes), est un être « bombardé de petits coups de théâtre », figurine épinglée par les mille petites encoches de l’énigme, épaté sempiternel, assidu sidéré de la vie mystérieuse des mots.

Saint Trou.
Selon San-Antonio, Saint Trou est un saint « dont la fête ne tombe pas ce jour-là, mais sur un os. » (Tout le plaisir est pour moi, Fleuve Noir, S.A. 9, pp 11-12). Saint sans jour donc, saint à l’ombre certes, mais saint avec relique (l’os sur lequel on tombe fatal).
La datation des saints revient d’ailleurs à dater des ossements dont la collection constitue sans doute le plus bizarroïde mécano qui se puisse être, et d’où l’on peut légitimement conjecturer, qu’en effet, les saints, ainsi que leurs saintes cousines, n’étaient vraiment pas des humains ordinaires.

Hard-boiled.
« La ville immense est étalée autour de moi. Je la sens qui grouille, hostile, avec ses assassins, ses filles, ses flics effrayés. » (San-Antonio, Bas les pattes, Fleuve Noir, S.A. 51, p.116).
Parfois, dans le style hard-boiled des romans à détectives privés et imperméables, qu’il taille ses phrases, le San-Antonio/Frédéric Dard. Ici, c’est des States qu’il s’agit, des Amériques du Nord dans leur dimension méga-urbaine, horizontale, « étalée » vue d’en haut, de la « fenêtre » d’où San-Antonio non pas seulement voit la ville, mais la pressent, la ressent, la devine territoire « hostile », terrain miné.
Du coup, pas drôle qu’c’est ; en tout cas, pas si drôle, mais bougrement bien dit.

Angliche.
Comme le souligne le commissaire San-Antonio en ouverture d’une deuxième partie in Bas les pattes (Fleuve Noir, S.A. 51), le monde est plein « de mecs d’ailleurs parlant anglais », ce qui, outre le fait que pour une poutre en langues étrangères comme moi, c’est toujours assez vexant, cette propension qu’ont les hexophones à causer d’autres langues que la mienne et que je pige pas plus que le reste, ce qui donc m’entraîne à penser que voyager, c’est de plus en plus souvent accepter de se déplacer dans une langue utilitaire, une langue de mode d’emploi, de prospectus, de chanson sotte, une langue plus ou moins bien parlée et qui tend à réduire le langage à une pure situation de communication.
D’où mon goût pour le français barré baroque des San-Antonio ; d’où itou que je voyage peu.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 octobre 2009  

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22 octobre 2009 4 22 /10 /octobre /2009 00:56

« COMME UN CHIEN DANS UN CIMETIERE »

C’est la cinquième de l’album. Début reggae, ou reggaoïde, style tropico-mélancolico-nonchalant de la fin des seventies, après que Serge Gainsbourg en a eu popularisé la chaloupée rythmique sur l’air de La Marseillaise et des Marilous un poil à poil ou quasi, début reggae donc et puis la voix de Thiéfaine Hubert-Félix qui vient balancer de l’incongru plein les cornets à blablas genre que je cite ici : « le ciel est bleu/le jour est J / la bombe est H mais mon grand-père s’ennuie / comme un chien dans un cimetière le 14 juillet ». Qu’ça chaloupe et qu’ça fanfare itou avec des arrêts synthé glacial avant que des donzelles à la voix synchronique des ailleurs reprennent le refrain et vous rappellent que l’ennui, c’est « comme un chien dans un cimetière le 14 juillet ».
Au quatrième couplet de cette désolée rengaine, on entend comme des échos de cors (genre cors de chasse pour quarante chasseurs et autres fariboles sonores) et Hubert-Félix y évoque les « oreilles d’un sourd et muet qui s’ennuie » vous savez comme… et, pour rester dans la franche gaîté, la chanson, joyeuse comme le sourire d’une gueule cassée, finit sur cette prophétie de l’ennui post-industriel d’aujourd’hui qui cause bien du souci à nos ministres de l’éducation, de l’emploi et de l’intérieur réunis, je cite encore, car c’est édifiant : « il n’y a plus rien à espérer / puisque maintenant les enfants s’ennuient / comme des chiens dans un cimetière le 14 juillet » ; prophétie reprise par les vocales banshees de service tandis que fanfaronne une fanfare qui les fait ronfler ses flonflons et ronronner allez donc ! et aussi reluire ses cuivres sous le soleil épaté d’un temps qui n’existe pas cependant qu’il tient dans les 4’ 47 de la chanson à Thiéfaine « comme un chien dans un cimetière » tirée de l’album De l’amour, de l’art ou du cochon ?, lequel album date de 1980, ce qui n’est pas rien, vingt-dieux…

Patrice Houzeau
Hondeghem-oùsqu’on fait des travaux du côté du cimetière qui me laissent songeur…, le 22 octobre 2009

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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 14:47

BOISSONS

Café noir.
Tandis que, selon l’exacte expression de San-Antonio que l’on peut trouver à la première page de Bouge ton pied que je voie la mer (Fleuve Noir, San-Antonio n°109), « midi approchait, réduisant les ombres » (1) (2), la jeune femme des aventures pas permises tellement elles sont pas croyables dans l’indicible aventureux des fantaisies littéraires, sirotant un café noir comme l’Afrique, se mit à penser que, comme l’a écrit Pascal, « le sentiment de la fausseté des plaisirs présents et l’ignorance de la vanité des plaisirs absents cause l’inconstance. » (3).

(1)
    
Belle définition pour une grille de mots croisés, ça : En quatre lettres, réducteur d’ombres.
(2)     Idem pour un vers spleenatico-parnassien :
Mon esprit sombrant sous midi réducteur d’ombres,
(3) Blaise Pascal, Pensées, Misère, 69.

Thé vert.
Elle aimait en hiver siroter du thé vert
Si vert que si des fées vertes et chaudes comme
Jardin des délices soudain se mettaient à
Sortir de la tasse à voilpé et en chantant
Des cantiques en vieux gaëlique, elle n’en
Eût pas été, la fille, autrement étonnée.
(C’est vraiment n’importe quoi, ce sizain, encore
Plus car maintenant, des vers, il y en a huit !)

Se boissonner.
« L’homme qui ne travaille pas s’ennuie. L’ennui incite aux excès. On meurt de son temps disponible. D’ailleurs, on meurt de tout, principalement de vivre. Exister est une position intolérable. » (San-Antonio, Bouge ton pied que je voie la mer, Fleuve Noir, San-Antonio n°109).
C’est ainsi que, plus ou moins rapidement, plus ou moins abondamment, selon le degré d’ennui, d’angoisse, d’emmerdes, et le niveau de monnaie disponible, on voit des régulièrement se boissonnant, s’avaler dans des rades de quartier des boissons dont l’infinitif pronominal se boissonner indique bien qu’elles sont de type alcoolisées. (1)

(1)
Ah ! quel philosophe dira les mérites d’une lecture croisée des Pensées du Grand Blaise et des considérations existentielles du commissaire San-Antonio ? Même intelligence de la langue pour en arriver à des conclusions parallèles à bipèdes, comme dirait Béru-la-Science :
« Qu’on en fasse l’expérience, qu’on laisse un roi tout seul sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l’esprit, sans compagnies, penser à lui tout à loisir, et l’on verra qu’un roi sans divertissement est un homme plein de misères. » (Pascal, Pensées, Divertissement, 127).

Eau plate.
C’était une eau plate comme une fille en manque de nichons. Comme c’était aussi un jour sans pain et un dimanche pluvieux de fin de mois, il en conclut que ses pâtes se passeraient de sauce tomate et son verre, de vin rouge.

Lait.
Je me souviens que dans un film d’Hitchcock (Soupçons, Suspicion, USA, 1941), dans la pénombre d’une nuit suspecte, à vue d’œil, de délit d’initié, le personnage interprété par Cary Grant monte à son épouse interprétée par Joan Fontaine, un verre de lait si blanc dans la pénombre de l’escalier que l’on ne peut que conjecturer qu’il est forcément douteux, ce verre de lait si blanc, blanc comme le poisson auquel on aurait enlevé un « s ».

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 octobre 2009

 

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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 13:09

SUR LE GRAND BLAISE
(Ailleurs, mouches, savante ignorance, inconscient, physique).

Ailleurs.
« Il est donc vrai de dire que tout le monde est dans l’illusion car encore que les opinions du peuple soient saines, elles ne le sont pas dans sa tête, car il pense que la vérité est là où elle n’est pas. » (Pascal, Pensées, Raisons des effets, 85).
Penser que la vérité n’est pas là où elle est prétendue, c’est penser la vérité comme un ailleurs. Ainsi, la phrase désormais connue pour avoir servi de leitmotiv à la série X Files, et selon laquelle « La Vérité est Ailleurs », veut surtout dire que la vérité est un ailleurs, et non pas tant dans un ailleurs dont l’ensemble des épisodes de la série montre assez qu’il est avant tout hypothétique.
De là aussi vient que ceux qui cherchent quelque vérité dans les affaires de ce monde semblent toujours en partance pour un ailleurs de plus en plus lointain au fur et à mesure que s’éloigne l’évidence des opinions. Ainsi, ce chemin vers le vrai est d’autant plus long qu’il s’allonge sous les pas du chercheur, comme une durée qui n’en finirait pas.

Mouches.
« La puissance des mouches, elles gagnent des batailles, empêchent notre âme d’agir, mangent notre corps. » (Pascal, Pensées, Vanité, 20).
Règne d’insectes, la terre pleine de contingences naturelles qui minent les statistiques. Les insectes constituent la plus grande d’armée d’occupation qui soit au monde. Dans l’état actuel des choses, qu’on les supprime, et l’humain meurt. A croire que nous ne sommes jamais que les parasites de nos parasites.

Savante ignorance.
« une ignorance savante qui se connaît » : Belle définition de l’humain que, sous la forme de l’oxymore « ignorance savante », Pascal nous propose là (cf les Pensées, Raisons des effets, 77), et qui souligne qu’il se connaît en effet, l’humain, en tant qu’ignorance.
C’est qu’il est l’expert de ses propres énigmes, et la plupart de ses faits et gestes restent à son entendement un très grand mystère.
Qu’il ne fasse que regarder, sans spéculer plus avant, le spectacle des informations, et le voilà frappé par l’absurdité d’un monde où l’on jette des populations les unes contre les autres ; où, au risque de passer pour ridicule et mesquin, l’on intente des procès sans cause réelle ; où les grands capitaines d’industrie revendent leur honneur comme une marchandise de seconde main ; où des géants flattent des nains provisoirement plus puissants qu’eux ; où d’autres nains encore ourdissent des complots d’opérette contre d’autres nains encore, et tout cela à l’infini des nains qui se succèdent à des fauteuils pompeux et grandiloquents, cependant que, dans l’ombre, de grises éminences et de hauts fonctionnaires organisent le marché mondial des dupes, des faisans et des maquereaux.
Une fois achevé le journal télévisé, le spectateur peut se sentir absurdement impuissant dans un monde où les grand financiers et les fins politiques jouent de l’absurde comme d’une flûte à fasciner les animaux.

Inconscient.
« Les vrais chrétiens obéissent aux folies néanmoins, non pas qu’ils respectent les folies, mais l’ordre de Dieu qui pour les punitions des hommes les a asservis à ces folies. » (Pascal, Pensées, Vanité, 12).
Que l’on remplace « l’ordre de Dieu » par l’inconscient et l’on verra que la psychanalyse peut, pour certains, tenir lieu de religion.

Physique.
Dieu, que l’on ne connaît pas, est chargé de tous les pouvoirs. Il est le Maître de l’espace et du temps, à tel point que certains finissent par imaginer qu’il est l’espace et le temps.
Mais, de même que nous ne sommes pas entièrement réductibles à notre inconscient, la nature n’est pas totalement Dieu. Elle n’en est que le symptôme.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 octobre 2009

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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 17:50

STYLE TROPICAL

Lu dans un billet « littéraire » d'un magazine pour sauterelles, à propos d’un de ces multiples et dispensables romans de la rentrée, ce bout de phrase qui laisse rêveur : « Dans un style tropical aux puissants parfums,… ». Quoi donc que c’est, « un style tropical » ? C’est-y pas que les adjectifs s’y mettraient à proliférer touffu dans la page, à se déployer en larges feuilles d’arbres exotiques oùsque les verbes se mettraient à ouistiter, à cacatoer, à hurler comme singes hurleurs sous lune qui brûle, à galoper le long des phrases comme des mygales et autres bestioles féroces parmi les lianes syntaxiques où qu’ça conciliabule entre mainates et perroquets, et toutes sortes de zoziaux encore, colorés, bigarrés comme des touristes, parmi les serpents aussi des adverbes, imposants comme le boa constrictor digérant le lecteur…

Quant aux « puissants parfums », ça interroge ! La littérature se trouverait-elle maintenant dans les parfumeries, ou serait-elle devenue une forme inédite d’aromathérapie ?
Une telle formule en dit long sur la propension à ne voir dans le billet littéraire qu’une simple recension des nouveautés imprimées, une apologie de l’écriture jetable une fois consommée. Est-ce si regrettable ? Bof… non. Même pas. Après tout, c’est plutôt amusant, ce genre de sottises, du moment que je ne suis pas obligé de les acheter.

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 18 octobre 2009

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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 15:38

DE LA DESINVOLTURE DU FANTÔME
Notes sur la nouvelle Désinvolture publiée dans la revue Ecrit(s) du Nord n°13-14, octobre 2008, Editions Henry, pp.111-114.

Temps haché, tranché.
« Les oiseaux chantent, et c’est un ballet de fins couteaux sonores. » (Claire Boitel, Désinvolture)
(...)
« …et j’ai écouté en boucle Vivaldi. Mais ni les hachures colorées du musicien… » (Claire Boitel, Désinvolture)
La musique tranche et hache le temps. Le temps ainsi haché, tranché, n’est plus le temps des choses en silence, n’est plus le temps à mesure des choses, mais un temps que la musique démesure. Il s’enroule aux courbes de la mélodie, déroule ses écailles de couleurs, avale les minutes.
Dans la première phrase, la narratrice est devenue fantôme. Elle peuple l’espace de son présent, elle est entrée dans le « ballet de fins couteaux sonores » des chants d’oiseaux.
La deuxième phrase est au passé composé, du temps où elle était vivante encore, dans ce passé qu’elle compose de mots et où la musique est linéaire, localisée dans l’objet support (bande magnétique, disque, radio), parallèle à nos gestes qu’elle agrémente ou perturbe, et donc dépendante de nos humeurs. Mettre Vivaldi « en boucle », c’est se forcer à demeurer dans une humeur particulière et comme nous ne faisons que devenir, c’est donc se vouer à la lassitude :
« Peu avant ma mort, j’ai correspondu avec un grand écrivain et j’ai écouté en boucle Vivaldi. Mais ni les hachures colorées du musicien ni les quelques lettres échangées n’ont suffisamment éclairé mon moral. » (Claire Boitel).

Par la tête.
« Je n’ai plus d’impact sur la réalité, mes sensations sont fictionnelles. » (Claire Boitel) : Evidemment, pour le fantôme, c’est la réalité des vivants qui est fiction, inaccessible univers parallèle que la narratrice contemple, où elle se meut, où elle est traversée par des éclairs qui ont autant d’effets sur elle que des éclairs imaginaires : « Le pire, c’est que je n’ai pas droit à une seconde chance. Je ne puis plus me suicider. Si je me mets face à un train, il me traverse comme l’air. Je suis un fragment de ciel. ». Un fragment de ciel, c’est-à-dire qu’elle n’est toujours qu’une partie d’un tout ; elle n’est pas devenue élément essentiel mais une simple présence parmi l’infini des présences fantomatiques. Ainsi, n’est-elle pas le vert des présences naturelles puisque le vert ne fait que lui passer par la tête : « Le vert me mord la tête » note, dès le premier paragraphe, la narratrice.

Persistance de l’énigme.
« A l’époque de ma mort, bien des recherches ont été effectuées. Sans succès. » (Claire Boitel)
La mort est une explosion : elle secoue les vivants. L’étant, par sa disparition, interroge les demeurants, pose la question du sens spécifique de chaque mort. Dans le cas d’un suicide, cette quête de sens est souvent vouée à l’échec. On ne retrouve pas le corps par exemple, on ne sait donc pas ce qui s’est passé, ou ce qui est en passe de se passer. La disparition provoque ainsi l’angoisse de la perte existentielle absolue, corps et âme laissés à l’horreur d’un ailleurs indéfini. Et si l’on trouve le corps, dans bien des cas, l’énigme reste entière : « Il, elle, avait tout pour être heureux, heureuse…». On ne comprend pas, ou plutôt, on comprend que la mort peut être incompréhensible, irréductible de l’être à la compréhension des vivants.

Désinvolte.
« Mon corps est donc resté sur place tandis que mon fantôme retournait en ville. » (Claire Boitel)
Le texte a pour titre « Désinvolture ». Désinvolte, en effet, semble cette phrase qui sépare la dépouille en objet resté « sur place », abandonné, de l’esprit en vadrouille dans la diachronie de la ville. Le fantôme est peut-être celui qui tente de synchroniser le vif à sa présence. D’où le nombre important d’histoires (Hamlet, ou L’Echine du Diable, par exemple) où des revenants s’échinent à participer à des vengeances, des révélations faites aux vivants sur les forfaits d’autres vivants. Dans le texte de Claire Boitel, le fantôme ne cherche en rien à perturber le monde vivant. Citation : « J’ai vécu, invisible, au milieu des miens, partageant leur douleur et aujourd’hui, j’ai envie de contempler les traces de ce que je fus. »

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 octobre 2009

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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 13:08

SA CHUTE AU-DEDANS

« La pomme fruit de tous les regards
   Poursuit sa chute au-dedans
   Vers l’aube de sa chair
   Parce qu’elle est le passage de la nuit »
(Alain Wexler, La Pomme, 4, Ecrit(s) du Nord n°13-14, octobre 2008, Editions Henry, p.85)

Le fruit est non seulement de l’arbre mais de l’œil.
Des non seulement, les êtres, attachés l’un à l’autre.
Se détachant.
Chutant.
Chutant des yeux fertiles.
Au-dedans, les chutes.
Puisque nous sommes pleins de chutes que nous chutons en nous-mêmes sans cesse et nous relevant.
Sans cesse.
A nos chutes font écho les chutes du réel.
Comme les pommes les hommes tombent, mûrissent, pourrissent, sont avalés par la terre.
Puis reviennent à l’arbre, à l’aube, à la chair.
Une fois achevée dans la nuit du sol cette longue macération qui nourrit les racines.
Alors chute la fée folle de la lumière croqueuse de pommes parmi les feuilles.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 octobre 2009

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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 10:35

ET DU CIEL ET DU CERCLE

« (… ; pour le matérialiste l’idée est une matière ; les platoniciens tiennent généralement tous les pouvoirs, ce sont des idéalistes ; les matérialistes sont dans l’opposition puisqu’ils défendent la cause du peuple, des plus faibles, du tissu social car il n’est pas d’humanité sans ce tissu, matière de l’humanité directement perceptible etc. ») (Alain Wexler, La Pomme, Ecrit(s) du Nord N° 13-14, octobre 2008, Editions Henry, p.81-82).

Ce ne sont point du ciel que nous viennent les idées, mais du matériau de la langue. Les textes sont des producteurs de sens et il est donc assez vain de se demander ce qu’a bien pu vouloir dire ce pur esprit qu’est devenu l’auteur disparu. S’interroger sur les intentions réelles d’un auteur, c’est questionner un spectre et s’apercevoir que ce n’est pas lui qui répond, mais nous seuls qui interprétons l’étrangeté des signes. De fait, la littérature idéaliste, celle qui pose la morale comme condition de la littérature, n’est jamais qu’un instrument au profit d’une classe sociale (en général, la classe moyenne ; mais les éditeurs ont aussi découvert que l’écriture « des banlieues » pouvait s’avérer rentable). Radicalement géniaux, les écrivains qui ont pris le travail sur la langue comme seule condition littéraire dépassent la narration pour interroger l’être. Proust n’est pas si loin de la phénoménologie dans sa description circonstanciée, détaillée, vertigineuse, des états de conscience du narrateur en face de tel ou tel étant. Il serait donc dangereux de considérer que, puisque, comme l’écrit Alain Wexler, « pour le matérialiste, l’idée est une matière », l’écrivain serait celui qui manipule le mieux les idées au service d’une cause (« la cause du peuple », la défense « des plus faibles »). Ce serait en effet retourner à la préexistence d’idées avant la matière en soumettant la création littéraire au postulat de la nécessité de la lutte des classes comme préalable à toute production de signes. Aussi, ce n’est pas dans la délivrance d’un message que se tient l’écrivain mais dans le questionnement du message : je parle bien du réel, mais d’un réel tout entier dans la langue de la même manière que le ciel symbolisé par un cercle (1) désigne un être particulier qui n’est ni le ciel réel, ni le cercle des géomètres, mais un être singulier qui tient à la fois de la mystique et de la géométrie, c'est-à-dire de la littérature.

(1)
   
« Dans l’art roman le cercle symbolise le ciel » (Alain Wexler, La Pomme, Ecrit(s) du Nord n° 13-14, octobre 2008, Editions Henry, p.81)

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 octobre 2009

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17 octobre 2009 6 17 /10 /octobre /2009 17:19

DEPRECIATION

« (la construction d’un espace mathématique abstrait et parfait suppose, comme sa condition, la dépréciation de l’espace sensible) » (Jean-Pierre Vernant, L’individu, la mort, l’amour, folio histoire, 1996, p.85).

En réduisant l’économie au labyrinthe des calculs de probabilités, en faisant reposer le capitalisme non plus sur les contingences de la production, mais sur la pure spéculation sur les valeurs, la mondialisation opère une « dépréciation » de l’économie réelle au profit des bénéfices spéculatifs. Des philosophes qui prendraient le pouvoir ne feraient pas pire : jugeant de tout à l’aune du Contrat social, ils en viendraient vite à la dictature des impératifs, au totalitarisme de l’éthique et à la fin de la plupart des libertés individuelles. En soumettant la division du travail aux exigences de conseils d’administration obnubilés par leurs dividendes, la finance prépare les révoltes à venir, la revanche du réel sur les probables, le retour de l’espace sensible dans le champ d’application des mathématiques.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 17 octobre 2009

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17 octobre 2009 6 17 /10 /octobre /2009 16:03

DANS LE QUELQUE PART

« Je pose la question de l’Être. Si quelque part, il est possible d’être, rien ne me dit que je puisse être quelque part » (Daniel Brochard, Etats de veille, in Ecrit(s) du Nord 13-14, octobre 2008, Editions Henry, p.130)

C’est que justement nous sommes dans le quelque part de toute conscience. Qui est lointain et pense à moi, me pense en tant que quelque part, en tant que quelque part étant.
Du reste, la langue le dit déjà dans l’impersonnel « il est » : « Si quelque part, il est possible d’être » ; le « il est possible » est déjà une affirmation de l’être. Poser une condition ("si") est donc contradictoire avec ce quelque part de l’être qui caractérise d’ailleurs tous les étants, l'être étant inconditionnel : Où est le dragon ? Dans le livre qui parle des dragons, dans la légende de Saint Georges terrassant le dragon. Où est le rhinocéros ? En Afrique, certainement, mais aussi dans la phrase « Il y a un rhinocéros dans la pièce. »
« rien ne me dit que je puisse être quelque part » : Au contraire, tout le dit. L’être n’est pas purement autonome. Il s’inscrit à l’intersection du paradigme (la synchronie, le moment de tous les étants possibles) et du syntagme (la diachronie, la succession des « quelque part », puisque non seulement je suis, mais je deviens). Ainsi, nous ne sommes que relativement aux autres êtres. La seule condition de l'être est sa diffusion, son expansion dans la pluralité des consciences ; le "c'est" se divise à l'infini des "il y a" : Le dragon est parce qu’il y a des chevaliers pour les combattre ; le rhinocéros est parce qu’il s’inscrit dans l’évolution des espèces. Il est cependant que si nous sommes quelque part, c’est que nous ne pouvons demeurer ailleurs : personne ne pense à nous tout le temps (ou alors c’est que je suis devenu une partie intégrante jusqu'à l'obsession, jusqu'à la hantise de sa conscience du réel, et là, c’est plutôt inquiétant !) et nous ne pouvons demeurer en un même lieu tout le temps puisque justement, la place que j’occupais il y a quelques secondes n’existe déjà plus, qu’elle est désormais dans l’inexistence du passé. Je suis quelque part, c’est-à-dire je suis présence au monde, de même que le dragon, quand je pense à lui, est présent à mon esprit.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 17 octobre 2009

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