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20 juin 2009 6 20 /06 /juin /2009 10:41

"UNE CORDE AU-DESSUS D'UN ABÎME"

"Der Mensch ist ein Seil, geknüpft zwischen Tier und Uebermensch, - ein Seil über einem Abgrunde." (Friedrich Nietzsche, Also sprach Zarathustra, Vorrede, 4, Bilingue Aubier Flammarion, 1969)

"L'homme est une corde tendue entre la bête et le Surhumain - une corde au-dessus d'un abîme." (traduction : Geneviève Blanquis).

Une volonté au-delà puisque vouloir c'est être sur la
Corde, ce pont dans l'espace,
Au-dessus, au-delà des communautés, au-dessus, au-delà
D'un infini probable de bêtes et d'hommes, un
Abîme littéraire, de quoi nourrir de salades péripéties l'ogre roman.

Paradoxe : Ce qui relie, - la corde, le pont - est aussi ce qui éloigne et ce qui va à l'encontre de. La multiplication des liens abolit cet être à l'encontre en le sursignifiant, ou en l'insignifiant, ce qui procède de la même fièvre de la pensée. La société marchande en multipliant les liens tend à rendre le réel insignifiant. Et ce qui signifie réellement est présenté comme obsolète, digéré par les lecteurs de l'audiovisuel qui, pour beaucoup d'entre eux, n'ouvrent plus un vrai livre que par hasard.

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 8 février 2007

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19 juin 2009 5 19 /06 /juin /2009 15:34

CINQ NOTES DU COMME SI A LA SOUVERAINETE

Comme si.
Pour le Hermann Hesse du Loup des Steppes, l’humour s’apparente à une esquive : esquiver sans avoir l’air d’esquiver, rester à distance en apparaissant engagé : « Vivre au monde comme si ce n’était pas le monde, estimer la loi et rester pourtant au-dessus d’elle, posséder « comme si l’on ne possédait pas », renoncer comme si on ne renonçait pas » (Hermann Hesse, Traité du Loup des Steppes in Le Loup des Steppes, traduction de Juliette Pary, Le Livre de Poche, XVIII). Apparaître particulier du laisser voir ce qui est à peine voilé, une nonchalance, un « vivre au monde » du « comme si ». Ainsi, être, avoir et faire se condensent-ils dans la formule humoristique qui fait et défait, qui est sérieuse sans en avoir l’air, qui semble éphémère et persiste pourtant.

Du poids de l’Enigme.
Sir Arthur Conan Doyle, dit-on, avait fini par prendre Sherlock Holmes en grippe à tel point qu’il s’en est débarrassé en le faisant disparaître. Les protestations des lecteurs furent si nombreuses et si intenses que l’auteur consentit à ressusciter l’encombrant détective. On ne se débarrasse pas si impunément de l’Enigme.

Irritation.
« Quant à moi, je trouvai ces mots, comme entrée en scène, plutôt étranges, et me sentis quelque irritation contre lui. » (Hermann Hesse, Le Loup des Steppes, p.6) : L’irritation contre le sujet même du livre, contre cette nouvelle créature que l’œuvre propose. Je me demande combien d’écrivains ont pu détester leur personnage, le vouer aux gémonies, avec une envie soudaine de le ridiculiser, de le faire assassiner par les arbalètes de la fiction.
Le personnage, cet autre qu’on cherche à animer, cette créature à rendre crédible.

Passé.
« Il lui avait dit qu’il comptait passer quelques mois dans notre ville, fréquenter les bibliothèques, étudier les antiquités. » (Hermann Hesse, Le Loup des Steppes, p.9). « Fréquenter les bibliothèques », « étudier les antiquités » : le personnage du livre que nous actualisons par la lecture est lui-même un pêcheur de passé.
Ainsi, lire, c’est déchiffrer le passé qui lui-même annote un passé plus ancien. La littérature est une remontée du fleuve.

Souveraineté.
« cette souveraineté presque glacée de ceux qui n’ont plus besoin que des faits » (Hermann Hesse, Le Loup des Steppes, p.11) : Royaume de la raison où notre jugement est souverain et d’où nous tirons à boulets rouges sur les royautés voisines.
Vu hier soir, jeudi 18 juin 2009 sur Arte, le documentaire « Qui a peur de Cathy Acker ? » (Barbara Casper, Allemagne, Autriche, 2007). Cathy Acker revient obsessionnellement sur les problématiques de la violence (sociale, sexuelle, politique). Beaucoup de ses textes sont des suites de faits, d’évocations explicites de gestes sexuels. Le commentaire tient souvent en quelques mots, en une seule phrase. C’est ce qui leur donne cette tonalité glacée, ce regard définitif sur ce monde où, derrière les masques et les conventions, se mêlent sans cesse très grande violence et troubles des affects. Il y a ainsi de la souveraineté chez Cathy Acker, du « presque glacé » chez une femme dont beaucoup vantent encore aujourd’hui la douceur et l’intelligence derrière les provocations et son obsession du sexe.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 juin 2009

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19 juin 2009 5 19 /06 /juin /2009 15:23

"AMER ET DOUX"

"Il est amer et doux, pendant les nuits d’hiver,
  D’écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
  Les souvenirs lointains lentement s’élever
  Au bruit des carillons qui chantent dans la brume."
  (Baudelaire, La cloche fêlée in Les Fleurs du Mal, pièce LXXIV, vers 1-4)

Sans doute si cela n’était que doux, cela serait bien trop sucré pour l’amateur de poèmes ; aussi faut-il, en outre, que cela soit amer, de l’amertume confortable du dégoût réfléchi, tranquille et claire, l’amertume, comme un rythme ternaire vu que « amer et doux » que c’est « d’écouter / près du feu / qui palpi- / -te et qui fume ». Du reste, ce qui est amer ici est peut-être cette suite de « souvenirs », ce passé qu'a foutu le camp, toute cette théorie de figures et de masques qui s’élèvent lentement tandis que dans l’arrière-monde, les « brumes » chantent, toutes carillonnées qu’elles sont et donnant au vers leur rythme régulier : « au bruit / des carillons / qui chan - / -tent dans la brume ».

Bon, voici qui est dit. Continuons :

"Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
  Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
  Jette fidélement son cri religieux,
  Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!"
  (La Cloche fêlée, vers 5-8)

L'allitération "gosier vigoureux", ce son "o" aussi qui fait l'écho. Musique et présent de vérité générale. La cloche est ce qui en "jette", elle appelle aussi les fidèles, d'où son "cri religieux". Elle est ainsi comparée à une sentinelle, un "vieux soldat qui veille". Ne tousse-t-elle pas un peu ? "bienheureuse", "vigoureux", "religieux", "vieux", euh ! euh! euh ! Ce qui prépare peut-être les funèbres comparaisons des deux tercets :

 "Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis
   Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
   Il arrive souvent que sa voix affaiblie

   Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
   Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts,
   Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts."
   (La Cloche fêlée, vers 9-14)

Le son change alors et n'est plus celui du "gosier vigoureux" mais cette suite "l'air froid des nuits" / sa voix affaiblie" qui semble imiter la plainte. Et le son de se raréfier, de s'exténuer, de décroître, "blessé qu'on oublie", "bord", "morts", - les labiales "b" et "m" sonnant moins triomphalement que ce son de l'occlusive "g"- et ce son encore que, à la fin du dernier vers, semble vouloir étouffer la sifflante "f", après ce ralentissement du rythme qu'impose la ponctuation : "Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts".

A y songer, il nous semble y entendre, dans cette Cloche fêlée, comme la cloche étrange d'une Symphonie fantastique.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 décembre 2007

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19 juin 2009 5 19 /06 /juin /2009 15:08

ELLE VA PAS BIEN, LA P’TITE DAME ? (Notes sur un sonnet de Charles Baudelaire) 

            
LA MUSE MALADE

Ma pauvre muse, hélas ! qu’as-tu donc ce matin ?
Tes yeux creux sont peuplés de visions nocturnes,
Et je vois tour à tour réfléchis sur ton teint
La folie et l’horreur, froides et taciturnes. (1)

Le succube verdâtre et le rose lutin (3)
T’ont-ils versé la peur et l’amour de leurs urnes ? (4)
Le cauchemar, d’un poing despotique et mutin,
T’a-t-il noyé au fond d’un fabuleux Minturnes ? (5)

Je voudrais qu’exhalant l’odeur de la santé (6)
Ton sein de pensers forts fût toujours fréquenté,
Et que ton sang chrétien coulât à flots rythmiques,

Comme les sons nombreux des syllabes antiques,
Où règnent tour à tour le père des chansons,
Phoebus, et le grand Pan, le seigneur des moissons.
         
(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, pièce VII)

(1)
Que ne voit-on pas dans un visage fripé par la nuit ? Ainsi, les deux premiers vers si prosaïques dans leur évocation de la tête pleine de sommeil encore entraînent l’hyperbolique des impeccabilités versifiées à lire une fois de plus « la folie et l’horreur » dans les traits les plus communs de l’humain quotidien. (2)

(2)
« Donnez- nous aujourd’hui notre humain quotidien » disent sans doute dans leurs prières les extra-terrestres anthropophages à leur dieu Grossbouff le Ventripotent.

(3)
« succube verdâtre », « rose lutin » : on dirait ici évoqués des figurines à l’usage des mômes, des pastels à illustrer des contes.

(4)
« la peur et l’amour de leurs urnes » : l’opposition entre les mots « peur » et « amour » trouve peut-être sa clé dans le mot « urnes ». Ce vase à cendres mortuaires symboliserait ainsi la Mort que l’humain baudelairien craint bien qu’il ne cesse  d’aspirer à sa grande tranquillité. « Vivre fatigue », comme chacun sait.

(5)
Une note en bas de page nous signale que « Minturnes » désigne « une ville proche de Rome, située dans une zone marécageuse » (Petits Classiques Larousse, note de Frédéric de Scitivaux, p.57, note 4).
Le « cauchemar » est ainsi assimilé à une puissance régnant sur des « marécages », un esprit du marais qui noie le passant imprudent, le voyageur égaré, le rêveur malchanceux, et ici, la « muse malade ».
Ce « Minturnes » est « fabuleux », propre à susciter la fable. La « Muse malade » est toujours muse et inspire toujours le narrateur amateur de « visions nocturnes », des histoires extraordinaires d’Edgar Poe, et de fantastique en tout genre.

(6)
Les deux quatrains de ce sonnet évoquent la maladie ; les deux tercets vont faire l’éloge de la santé, laquelle tend à révéler quelque lien entre  régularité de la circulation du sang et esprit religieux :

« Je voudrais qu’exhalant l’odeur de la santé
   Ton sein de pensers forts fût toujours fréquenté,
   Et que ton sang chrétien coulât à flots rythmiques »

Mystère du sang. Il est vrai que la langue populaire rappelle que le « chrétien » est forcément « bon ». « - Vous êtes catholique comme moi ! » disait parfois Francis Blanche improvisant ses répliques dans des films purement alimentaires.
Mystère du sang qui transcende le temps lui-même, charriant l’esprit depuis les « sons nombreux des syllabes antiques », depuis les mythes solaires et féconds de Phoebus-Apollon et du Grand Dieu Pan, lequel fut dit mort tant de fois qu’il n’en est que plus vivant. (7)

(7)
Dieu a peut-être cette vocation d’être tué par les hommes pour revenir plus puissant encore comme ces extra-terrestres des bandes dessinées qui augmentent leur puissance à chaque coup qu’on leur porte. Dieu est peut-être celui qui transcende sa propre mort.
Quant au Diable, le Grand Pragmatique, je parierais bien qu’il se divise, se disperse,  se dissémine en séries de  créatures plus ou moins visibles, plus ou moins grotesques, plus ou moins dangereuses.

Post-delirium
: Ah ! Je l'imagine bien, le Charles, aller sur le marché avec sa muse. Lui avec sa tête de circonstances aggravantes ; elle, en toilette plus ou moins à la mode de c'est pas trop cher encore mais si tu écrivais des romans, comme Victor Hugo, je pourrais m'en payer des vêtements à ondoyer dedans genre serpent qui danse au bout d'un bâton en cadence et tout le tralala et aussi des bijoux, tiens, à mettre toute nue !
Donc, ils achètent des fruits et surtout des légumes pour la soupe. Après, c'est tout un tintouin : Charles se met à négocier le coup pour son tabac de la semaine et deux ou trois litres de picrate procrastinatoire ; elle, elle râle bien un peu qu'la vie est de plus en plus chère, et qu'il faudrait voir à moins fumer, qu'ça pue le tabac froid partout et qu'c'est bien la peine de jouer au dandy pour faire des trous de cigarette dans ses chemises !
Bon, une fois ravitaillé, le couple qui fait jaser les voisins rentre à la casa. Elle se colle à la préparation de la soupe vu que la bonne des îles Malabar, ils ont dû la renvoyer, - trop chère, trop fainéante, trop gros seins que ça le distrayait, Charles, de son travail. Quant au Poëte, il traîne un peu en soupirant qu'il doit encore traduire de l'Edgar Poe, qu'il y comprend que dalle, que c'est de la littérature d'alcoolique et que c'est pas comme ça qu'il le finira son grand recueil de poèmes qui lui ouvrira les portes de l'Académie et des organismes de crédit.
Ah ! oui ! je l'imagine bien, le Charles, filer de temps en temps genre :"Ma choupette, je reviens, je vais acheter des allumettes !" ou "Il y a plus de pain ! j'y vais !". Là, pour sûr, s'il a un peu d'sous en poche, il court au troquet boire des canons avec d'autres vauriens versificateurs dans son genre, dire du mal de cette grosse tête de Hugo, évoquer potins et popotins de la capitale et guetter du coin de l'oeil des fois que le gros Honoré passerait dans la rue ; c'est qu'il est généreux, le gros Honoré, et pas trop fier avec ça !

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 octobre 2007  

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17 juin 2009 3 17 /06 /juin /2009 10:48

DU COMTE DE PERMISSION
Notes sur le livre Le comte de Permission composé par Orlando de Rudder et publié par les éditions Jean-Claude Lattès (2009)

Monde des phrases.
On reconnaît un Maître à l’évidence de la maîtrise qu’il a, au bout de tant d’années, de son art.
Alors chaque phrase se fait monde. Orlando de Rudder publie en cette année 2009 Le comte de Permission (éditions Jean-Claude Lattès).

Plus que soi.
Aimer plus que soi : voilà la clé de l’authenticité. Puisque nous ne sommes que par l’autre, c’est l’autre qui est essentiel. Sans le regard de l’autre, je ne suis rien. Je dois donc tout faire pour conserver cette acuité humaine du regard de l’autre et, au besoin, le sauver, ce regard frère. Bien sûr, nous ne vivons pas ainsi puisque l’autre est démultiplié. Nul n’est irremplaçable. Aussi avons-nous inventé Dieu, qui est l’Autre inévitable : l’acuité absolue et l’absolue bienveillance. Alors, nous pouvons tenter « d’aimer plus que soi ». Cf Orlando de Rudder, Le comte de Permission, Jean-Claude Lattès, p.113 : « C’est là que j’ai compris la grandeur du martyre. Et toute l’ambiguïté des volontés chrétiennes. Aimer Dieu plus que soi est un chemin aride. » Encore est-il de ne pas prendre Dieu pour un miroir savant à qui nous demandons sans cesse qui parmi les élus est le plus élu.

Apparaître.
Ce n’est pas tout d’être, encore faut-il apparaître. Alors Jésus-Christ accomplit son œuvre. Et voilà le fils de Dieu sur la terre à marcher, à parler, à manger, à dormir et à mourir comme vous et moi. Il a fait des miracles ? Et après ? Chaque jour, l’humain accomplit des miracles, des miracles de tolérance, d’intelligence, d’habileté, d’amour même. Bon, le voilà mort sur la croix. Que reste-t-il, car pas question de refaire le coup du Messie tous les trente trois ans. Question de crédibilité et de gestion des temps. Alors, les Rois. Cf Orlando de Rudder, Le comte de Permission, Jean-Claude Lattès, p.234 : « Les rois, à ce qu’on dit, représentent Dieu sur terre. Surtout le roi de France, qui porte l’onction sacrée. Il est grand comme un prêtre et puissant comme un prince. »

Parler, raconter.
L’humain, faut qu’ça parle, qu’ça signifie. Sinon, il s’abreuve de fumée, il engoule le vent et court les chemins en fuyant son ombre. D’où ce conseil de l’abbé au narrateur Bernard Bluet d’Arbères, dit le comte de Permission : « Parlez moins de Dieu, racontez d’autres histoires. Parlez de Dieu quand même. Allez votre chemin. » (Orlando de Rudder, Le comte de Permission, p.146).

Rara avis sub sole.
On pourrait croire, à ce qu’on lit ici, que le libre-penseur de Rudder a récemment été touché par la grâce divine. A Dieu ne plaise ! C’est qu’il poursuit son œuvre de chroniqueur des regards humains, et d’abord des regards singuliers, des consciences aigues et pleines de passé, des oiseaux rares sous le soleil. Endossant le « je » du narrateur témoin de son propre périple parmi les vivants et les signes, le voilà qui se promène dans un monde où si Dieu n’est pas tout, il est partout, dans ce qu’on dit, ce qu’on lit, dans ce qu’on entend, dans ce qu’on mange, ce qu’on tue, ce qu’on baise, aime ou déteste.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 17 juin 2009

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17 juin 2009 3 17 /06 /juin /2009 10:44

PRETEXTE

"Et des jongleurs savants que le serpent caresse."
  (Baudelaire, Le Voyage IV)

La poésie, cette savante manière d'être, la poésie, cette boiterie persistante, nous tend bien des miroirs à mensonges, ce "voyage" qui n'est que dans le trompe-temps des signes alignés que l'oeil parcourt. Cette page, par exemple, où sont évoqués "des jongleurs savants que le serpent caresse." C'est qu'elle prétend, la poésie, du danger faire sujet de réflexion. Il est ainsi virtuellement, symboliquement ce pur objet prisonnier, versifié, rhétoricisé. De la représentation du Mal lui-même l'auteur fait jonglerie et l'univers entier n'est dès lors qu'un prétexte à jongler.

 

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 29 août 2007

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17 juin 2009 3 17 /06 /juin /2009 10:33

« QUI RESPLENDIT A JAMAIS » ¨

Notes sur la pièce XXVII des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,
Même quand elle marche on dirait qu’elle danse,
Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés
Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.

Comme le sable morne et l’azur des déserts,
Insensibles tous deux à l’humaine souffrance,
Comme les longs réseaux de la houle des mers,
Elle se développe avec indifférence.

Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants,
Et dans cette nature étrange et symbolique
Où l’ange inviolé se mêle au sphinx antique,

Où tout n’est qu’or, acier, lumière et diamants,
Resplendit à jamais, comme un astre inutile,
La froide majesté de la femme stérile.

(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, pièce XXVII)

Remarques
:

A mille lieues du sentimentalisme de l’enfantement, de la nativité, de la multiplication des gniards et autres humaines fatalités (- J’aime pas les mômes -) : ce sonnet de Baudelaire consacré à la «froide majesté de la femme stérile » qui « resplendit à jamais, comme un astre inutile ».

Ce « à jamais » de la splendeur de la dame peut nous étonner. C’est que, sans doute, si l’humanité court joyeusement à sa perte, - ou, à tout le moins, à un tas d’enquiquinements fâcheux du type famine, épidémies, guerres, terrorisme -, court donc à sa perte en se multipliant, - selon les stupides préceptes de Jésus Christ et de la plupart des prophètes d’ailleurs (-J’aime pas Jésus -), fort heureusement, et à moins que ne s'écroule notre civilisation libérale et individualiste, il y aura longtemps encore, je pense, de splendides égoïstes, de ces femmes fatales et fort belles, qu’il vaut mieux ne pas fréquenter dans la vie réelle, -sauf si l’on est très riche, très prudent et très lucide -, mais qui sont tout à fait agréables à regarder dans les films où elles jouent, les opéras où elles chantent, les magazines où elles posent et les lieux qu’elles hantent. Ainsi, celle-ci que Baudelaire évoque :

« Comme le sable morne et l’azur des déserts, 
   
Insensibles tous deux à l’humaine souffrance, 
   
Comme les longs réseaux de la houle des mers, 
   
Elle se développe avec indifférence. » (v.5-8)

A la façon d’une plante donc, d’une émanation de la nature (« sable morne », « azur des déserts », « houle des mers ») : c’est qu’elle n’est guère rigolote, la frangine…
Mais ce n’est pas ici ce qui intéresse Baudelaire, non, ce qui lui parle, à Charles, ce serait bien plutôt l’esthétisme de la chose, voyez-vous, le genre danseuse spécialisée :

« Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, 
   
Même quand elle marche on croirait qu’elle danse, 
   
Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés 
   
Au bout de leurs bâtons agitent en cadence. » (v.1-4)

Donc, pour les « vêtements ondoyants et nacrés », la Blanche Porte, Damart ou La Redoute, c’est pas trop évident ; on est plutôt ici dans le haut de gamme, - ou alors ce qui fait illusion, - à mon avis, le Charles, quand il s’était bien paradisé d’artifices, m’étonnerait pas qu’il s’éberluât avec pas grand-chose et confondît allégrement les remueuses de croupes des boxons de Paname avec les féeriques des légendes gréco-romaines -, mais bon, on s’en tamponne car la poésie y est dans cette évocation, avec ce rythme ample par exemple :

« Avec ses vêtements / ondoyants / et nacrés 
   
Même quand elle mar - / -che on dirait / qu’elle danse 
   
Comme ces longs serpents / que les jongleurs sacrés 
   
Au bout / de leurs bâtons / Agi - / - tent en cadence »

Rythme ample qui semble suggérer la souplesse de la marche, rythme qui s’accélère dans le dernier vers (2 / 4 / 2 / 4) et qui se heurte des dentales « t » et « d » ainsi que de la labiale « b », peut-être comme s’il fallait insister sur le caractère animal, instinctif de ces dansantes créatures.

Animal et minéral itou :

« Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants » (v. 9)

On remarquera que les deux épithètes semblent avoir été interverties : des pierres peuvent être « polies » et des yeux « charmants » ; par contre, des « yeux polis » comme des pierres et des « minéraux charmants » comme un regard, il faut avoir le génie versificateur de Baudelaire pour oser !

Du coup, évidemment, tout tel qu’en lui-même, le Baudelaire le change, et la nature ennuyeuse du « sable morne », du « sentier » à « charogne infâme » sur « lit semé de cailloux » (cf Une Charogne Les Fleurs du Mal, XXIX, v. 3-4) se métamorphose en un drôle d’arrière-monde, du pays qu’on ne trouve que derrière les mots, dans la géographie implicite des textes :

« Et dans cette nature étrange et symbolique 
   
Où l’ange inviolé se mêle au sphinx antique,

   
Où tout n’est qu’or, acier, lumière et diamants, 
   
Resplendit à jamais, comme un astre inutile, 
   
La froide majesté de la femme stérile. » (v. 10-14)

Où nous retrouvons cette éternité des bijoux, des pierres précieuses, seules preuves tangibles peut-être de la pérennité de la Beauté et de son apparaître : la perfection formelle.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 août 2007

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16 juin 2009 2 16 /06 /juin /2009 12:50

MODERNITES

Peur.
C’est, en fin de compte, par peur de la mort que l’être humain en vient à tuer.

 

« No future »
A la fin des années 70, le slogan « no future » apparut sur les murs de la vieille Angleterre. Il souligna le commencement du déclin de la classe ouvrière ainsi que celui d’une partie des classes moyennes.

 

Etouffement.
La musique occidentale de la fin des années 70 et du début des 80 fut violente et intense. Ce fut d’abord le mouvement punk puis la vague des groupes de metal. 30 ans plus tard, la voix comme étouffée de Jack White dans Seven Nation Army (The White Stripes, album Elephant, 2003) incline à penser que malgré tous les efforts réalisés pour aseptiser ou caricaturer jusqu’à l’absurde comme on l’a vu avec le hip-hop, le rap, et toutes ces sortes de sornettes sonores, la musique populaire, le rock ne cesse pas de renvoyer à ce malaise dans la civilisation qui tend à nous mener au contrôle des masses par une administration trop bienveillante pour être honnête.

 

Multiplication.
La modernité se caractérise par la multiplication. Celle des signes, celle des corps, celle des messages, et des voix, et des illusions que nous appelons « causes » et « effets ». Le discours sur cette illusion s’enseigne à l’université et s’intitule « sociologie ». Aussi les sociologues ont en commun avec les économistes de toujours tout prévoir après.    

 

Une ruse de l’Histoire.
Il se pourrait que la modernité nous étranglât. Ce qui est censé nous libérer aboutit peu à peu au contrôle systématique. La libération des mœurs a libéré les corps et les corps sont de plus en plus contrôlés, réduits en esclavage par la pornographie, suspectés de tous les maux par les experts de nos modernes santés publiques, formatés par d’inconsistants publicitaires. Bientôt, pour notre bien, nous ne pourrons plus faire un pas sans être filmés, surveillés, et bientôt sans doute nous ne pourrons plus ouvrir la bouche sans être écoutés. Il est ainsi que la conscience est un désir de contrôle de plus en plus étroit de la conscience de l’autre. Il est ainsi que la démocratie la plus avancée, la plus moderne, n’est peut-être qu’un détour de l’Histoire pour en revenir à la tyrannie du clan, au contrôle de tous par tous pour le plus grand bénéfice d’une administration centrale contrôlée par des êtres d’appareil.

 

Peur.
C’est, en fin de compte, par peur de la mort, que l’être humain en vient à désirer le contrôle absolu de la conscience de l’autre. La mort est inévitable mais hasardeuse. Le contrôle est une illusion de maîtrise du hasard.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 juin 2009

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16 juin 2009 2 16 /06 /juin /2009 09:29

ÂMES PERDUES

 

Gouttes.
Il y a de ces gouttes qui, versées, restent visibles et dont l’on peut sentir l’odeur. Ainsi sont les univers sortis de quelque gueule. Cf Ellis Peters traduit par Serge Chwat, Le capuchon du moine, 10/18, p.123 : « Je vous l‘ai dit hier, si vous vous donniez la peine de renifler cette bouteille, et que vous en versiez une goutte sur votre main, vous remarqueriez vous-même qu’elle est visible et qu’on la sent. »

 

Malice.
Parfois, dans les yeux, une étincelle soudaine. On s’attend à un remords ; c’est de la malice qu’au vol l’on saisit.
Le mot « garçon » employée dans cette phrase, lue elle aussi au vol, - comme par malice du lecteur -, jette le trouble d’une ombre dans le récit, ce miroir où nous passons. Cf Ellis Peters traduit par Serge Schwat, Le capuchon du moine, 10/18, p.167 : « Il y eut dans le regard du garçon une étincelle soudaine qui aurait pu passer pour du remords, mais ressemblait bien plus à de la malice. »

 

Critique.
Le roman n’est pas un miroir que l’on promène le long d’une route.
Le roman est un miroir où nous passons, que nous traversons. Si tant est que nous le lisons réellement, ce roman, nous entrons alors dans l’univers critique de la raison pure.

 

Gâté.
On dit de certains jeunes gens qu’ils ont été « gâtés » (« gâtés-pourris » dit le français populaire). Cette surabondance est source d’illusion sans doute, illusion de l’entière liberté, laquelle est l’antonyme du libre-arbitre.
« L’habitude d’être libre et de n’en faire qu’à sa tête » jette l’individu sur un chemin sans bornes. Il pourra même, si les circonstances s’y prêtent, se montrer courageux, voire héroïque. Il sera cependant toujours singulier jusqu’au tragique. Cf Ellis Peters traduit par Serge Chwat, Le capuchon du moine, 10/18, p.79 : « Edwin avait été gâté, je le crains, il avait l’habitude d’être libre et de n’en faire qu’à sa tête ».

 

Le vif absolu.
Vu dans le film Les Âmes perdues » (Lost Souls, USA, 2000, réalisateur : Janusz Kaminski) : une petite fille en rouge tourne sur elle-même en serinant : « Jé-sus est mort ! Jé-sus est mort ! ».
Le Diable peut bien les agiter, les petites filles en rouge des films d’épouvante, il finit toujours par tomber dans cette aporie : comment vaincre ce qui est plus qu’immortel, l’être à la fois mort et vivant ?
La Bonne Nouvelle n’est pas que le Christ est ressuscité, la Bonne Nouvelle, c’est que, selon l’expression de Michel de Ghelderode « pantelant dans le temps », Christ s’est affirmé vif absolu dans le cœur des hommes et contre l’Esprit du Mal.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 juin 2009

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14 juin 2009 7 14 /06 /juin /2009 17:56

JIM MORRISON, UN APPARAÎTRE AMERICAIN (II)

 

CHIENS ANTIQUES.
Notes sur Seigneurs et Nouvelles Créatures (10/18, édition bilingue, texte original de Jim Morrison et traduction de Yves Buin et Richelle Dassin) et Une Prière américaine et autres écrits (10/18, édition bilingue, texte original de Jim Morrison et traduction de Hervé Muller).

 

Réinvention.
Une réinvention des dieux et des mythes ?  « Let’s reinvent the gods, all the myths of the ages » ; « Ré-inventons les dieux, tous les mythes / des siècles » (Une Prière américaine, p.144-145). Un appel au paganisme ? Il est vrai que le rock a des allures de musique panique. Jusqu’à rappeler la guerre : « Have you forgotten the lessons / of the ancient war ». “(avez-vous oublié les leçons / de la guerre antique)”.

 

Guillevic.
Sans blague, parfois, Morrison, on dirait du Guillevic, du bref, du condensé, du sec, du minéral, de l’écriture blanche comme il y a des sons blancs :
“Doesn’t the ground swallow me
  when I die, or the sea
  if I die at sea ?”
« La terre ne m’avale-t-elle pas
   quand je meurs, ou la mer,
   si je meurs en mer ? »
(Jim Morrison, Seigneurs et Nouvelles Créatures, p.192-193)

 

Ténèbres.
Dans les yeux vifs nous pouvons percevoir les ténèbres. Derrière l’éclat, la nuit. Derrière le chiffre, la face opaque.
Dans les yeux vifs nous pouvons pressentir l’origine ténébreuse, la pure et indifférente férocité de l’être :
“Stranger, traveler,
  peer into our eyes & translate
  the horrible barking of ancient dogs.”
 « Etranger, voyageur
    regarde-nous dans les yeux et traduis
    l’horrible aboiement des chiens antiques. »
(Jim Morrison, Seigneurs et Nouvelles Créatures, p.218-219)

 

Indicible.
Entendu à la télé cette survivante d’une agression ce qu’elle a vu dans les yeux de cet homme, si elle n’avait pas bougé, si elle n’avait pas décidé de bouger, elle serait morte dit-elle elle n’a pas réellement dit ce qu’elle avait vu dans les yeux de l’homme, l’indicible, les ténèbres de ce que l’on ne peut pas dire.

 

Chiens antiques.
C’est peut-être ce qu’a voulu traduire H. P. Lovecraft : « l’horrible aboiement des chiens antiques », ces autres dieux, animaux, pures fascinations, pure volonté d’être, en dépit de nous, qui seuls pouvons les dire, ces innommables surgis des marais du temps, des cercles du temps où hurlent des chiens lointains, des loups et des cris.

 

Dog/god.
Le palindrome « dog/god » est peut-être une clé. Mais pour quelle porte ? Les humains ne chercheraient-ils pas à domestiquer leurs dieux comme on apprend l’obéissance à un chien ?
Dans ce cas, confisquons la parole des dieux, parlons en leur nom.
Ce que Lovecraft a dénoncé : les dieux, si lointains et étrangers soient-ils, n’agissent pas en fonction de notre grammaire. Leur syntaxe est barbare, indicible, intraduisible, absurde à notre entendement. Nous n’avons donc pas prise sur eux.

 

Langue.
Il est d’ailleurs que Dieu ne veut peut-être pas servir les hommes. Aussi se venge-t-il de notre volonté de puissance en mettant dans notre bouche la langue des malédictions, ou en rédigeant lui-même des malédictions que les anges malins sont chargés de faire appliquer.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 14 juin 2009

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