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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 22:08

RIMBAUD LE VISUEL
NOTE SUR LE POEME LES POETES DE SEPT ANS D'ARTHUR RIMBAUD

Evidemment, ce qui est fascinant chez Rimbaud, c'est l'adéquation entre le travail de la mémoire et la maîtrise technique :

A sept ans, il faisait des romans sur la vie
Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
Forêts, soleils, rives, savanes ! - Il s'aidait
De journaux illustrés où, rouge, il regardait
Des Espagnoles rire et des Italiennes.
        (Arthur Rimbaud, Les Poètes de sept ans, vers 31 à 35)

L'épithète "grand" est courante dans les poèmes en vers réguliers de Rimbaud :

Le grand soleil met un rubis ("Les Mains de Jeanne-Marie", vers 48)
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs ("Les Assis", vers 6)
Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or ("Le Mal", vers 10)
Faites s'abattre des grands cieux ("Les Corbeaux", vers 5)
Du grand désert, où luit la Liberté ravie ("Les Poètes de sept ans", vers 32)

La grandeur fascine. C'est de la noblesse et Rimbaud en sera le chevalier errant. "L'homme aux semelles de vent" est d'abord l'homme aux syllabes précises.
Et sa Dame, c'est la Muse dont, dès 1870, il se fit le féal, - c'est-à-dire le fidèle chevalier servant - cf : Ma Bohème :

J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ; ("Ma Bohème", vers 3)

Cette Muse, la voici Liberté dans Les Poètes de sept ans.
Rimbaud sera fidèle à cette Liberté qu'il personnifie de l'épithète "ravie".
Il sera fidèle à ce paysage kaléïdoscope : "Forêts, soleils, rives, savanes", raccourci synthétique de ce que sera sa vie à en mourir.

Mais, pour l'heure, l'adolescent de Charleville/Charlestown se fascine pour les illustrations des journaux.
Rimbaud est un poète de la vision. Il voit clair, jusqu'à la lucidité des visionnaires, des "voyants" :

Je veux être poète, et je travaille à me rendre Voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. (Lettre à Georges Izambard, datée du 13 mai 1871)

C'est sans doute cette prédominance du visuel qui peut expliquer la précocité de son génie. Rimbaud, c'est d'abord un regard qui analyse, comprend, enregistre, retient tout et qui ne cessera d'aller voir ailleurs, de pousser partout son "triste coeur" qui "bave à la poupe" (cf "Le Coeur volé", vers 1).

Il en pressent pourtant le danger de ce recours constant à l'oeil lucide :

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l'Infini terrible effara ton oeil bleu ! ("Ophélie", vers 29 à 32)

Le regard donc ! les Yeux ! Ainsi, des "Espagnoles" et des "Italiennes" qu'il reluque dans les journaux, il passe à l'évocation d'un drôle de vert paradis des amours enfantines :

Quand venait, l'oeil brun, folle, en robe d'indiennes,
- Huit ans, - la fille des ouvriers d'à côté,
La petite brutale, et qu'elle avait sauté,
Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,
Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses,
Car elle ne portait jamais de pantalons ;
- Et, par elle meurtri des poings et des talons,
Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.
         (Rimbaud, Les Poètes de sept ans, vers 36 à 43)

Une "folle", une "petite brutale" qui saute sur le dos des garçons "en secouant ses tresses", en se faisant mordre "les fesses", - car, détail qui inscrit le texte dans la mémoire, "elle ne portait jamais de pantalons" -, et qui donne coups de poings et coups de pied, soumettant ainsi l'Arthur fasciné des "saveurs de sa peau" à une soumission pré-adolescente.
C'est donc de la vision (ici, concrétement, les fesses d'une copine de jeu) et de l'expérience du contact de cette vision (le jeu pré-amoureux de la lutte) que vient la sensation au poète, qui s'aiguise dans le souvenir et s'actualise dans l'écriture : de quoi passer une vie.

J'ai embrassé l'aube d'été.

est la première phrase du poème Aube (in Illuminations).

Au réveil il était midi.

en est la dernière proposition.

La vision, c'est aussi du temps qui passe.

Patrice Houzeau
Hondeghem contre l'A24
le 9 février 2006

Note du 6 février 2009 : "la Liberté ravie", c'est aussi, - Rimbaud a-t-il voulu cette connotation ? -, la Liberté volée...

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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 22:01

"FANTASQUE OSSATURE"
NOTE SUR LA DEUXIÈME STROPHE DU POÈME LES ASSIS D'ARTHUR RIMBAUD

Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
S'entrelacent pour les matins et pour les soirs !
         (Arthur Rimbaud, Les Assis, vers 5-8)

Toutes les quatre syllabes, l'accent tonique fait sursauter le premier vers comme un corps malade.
Une seule phrase pour décrire un être étrange : l'homme en noir des cabinets et des études du XIXème siècle, rivé à sa chaise, en épousant les contours comme une plante vivace enroulée autour d'une colonne, hybride caricatural de l'homme confondu avec les attributs de sa fonction, personnification de cet "esprit de sérieux" qui peut faire de l'administration une machine à aliéner les individus.

Musique et grincements : la combinaison de la fricative [s] et de l'occlusive [k] ("fantasque", "squelettes") souligne la sécheresse du trait. On pense aux gravures satiriques dont fut si friand le XIXème siècle. Que la satire soit allitérative, quoi d'étonnant ! Il s'agit de charger le trait, il s'agit de charger ! On ne rit pas de la mort des roses, on rit du macabre grotesque des vivants !

Une gravure donc, une caricature expressive, expressionniste si l'on se souvient de l'influence des noirs et des blancs sur l'esthétique des débuts du XXème siècle.
Les rimes féminines ("épileptiques"/"rachitiques") lancent de blanches salives s'opposant aux masculines ("noirs"/"soirs") comme les traits gravés dans un bois noir.


Il s'agit de fantasques : aux "assis", une "fantasque ossature" ; on songe aux ombres des créatures de la nuit sur les écrans du cinéma expressionniste allemand. Les "Assis" annoncent Nosferatu et le Docteur Mabuse !
Du coup, cette strophe tient de la macabre fantaisie, du goût pour les cercueils, d'un de ces gothiques rigolards que l'on ne voit guère que chez les adeptes de l'humour noir, celui qui fait les nuits plus blanches et plus supportable le souvenir : "fantasque ossature", "grands squelettes noirs", "barreaux rachitiques". Le champ lexical de la planche anatomique vous flanque à la strophe une atmosphère de carnaval mexicain puisque ce ne sont pas des vivants mais des squelettes qui hantent ainsi les chaises des bureaux dans le huis-clos des quatre vers d'une strophe de Rimbaud.

Patrice Houzeau
Hondeghem contre l'A24
le 9 février 2006

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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 21:54

"LE CRANE DES BREBIS"
NOTE SUR UNE STROPHE DES MAINS DE JEANNE-MARIE D'ARTHUR RIMBAUD

L'éclat de ces mains amoureuses
Tourne le crâne des brebis !
Dans leurs phalanges savoureuses
Le grand soleil met un rubis !
      (A. Rimbaud, Les Mains de Jeanne-Marie, vers 45-48)

Le vers 2 de ce quatrain a un de ces effets gothiques des plus saisissants.
On imagine tout à fait le crâne d'une brebis dans la main d'une de ces femmes en lutte, d'une de ces "ployeuses d'échine" que Rimbaud a dû souvent croiser dans ses pérégrinations et qui ont dû l'impressionner, le poète jeune homme avant qu'il se fasse totalement voyou des aventures.

Les "brebis", ce sont les petites filles sans doute, les petites jeunes filles des multitudes qui, comme Rimbaud, devaient être fascinées par "l'éclat de ces mains amoureuses". Ebahies par ces femmes aux "mains sombres que l'été tanna" (vers 4), "mains pâles commes des mains mortes" (vers 5), "plus fatales que des machines" (vers 35), "plus fortes que tout un cheval" (vers 36), les filles rangées devaient tourner la tête, leur crâne, pour contempler ou au contraire se détourner.

L'épithète "amoureuses" semble induire une allusion sensuelle que renforce la rime et la maligne préciosité de l'expression "phalanges savoureuses".
Ces "phalanges" sont ainsi consacrées par le "rubis" du "grand soleil" des chairs.

On dit que le poème Les Mains de Jeanne-Marie "célèbre la lutte des femmes qui participèrent avec les Fédérés aux combats de rue de la Semaine sanglante (21-28 mai 1871)" (cf Univers des Lettres Bordas, Rimbaud, Oeuvres poétiques, (extraits), p.32, note de Daniel Dubois).

Notons encore que sur le célèbre portrait du "Coin de Table" (Fantin-Latour, 1872), la main droite de Rimbaud semble forte, très grande, contrastant avec la féminité du visage du poète rêveur comme une fille (ou posant comme).
Tout à fait comme si le peintre avait saisi la duplicité du personnage rimbaldien, "ange ET démon" écrira Verlaine dans le sonnet A Arthur Rimbaud (in Dédicaces).

arthur_rimbaud_par_henri_fantin_latour__le_coin_de_table__1872_ 
Il les regardait peut-être souvent, ses mains, Arthur, "mains à plume", "mains à charrue", mains longues aux doigts de pianiste, il les regardait peut-être souvent, ses mains en se demandant à quoi elles pourraient bien servir.

Patrice Houzeau
Hondeghem contre l'A24
le 9 février 2006

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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 17:28

NOTULE SUR LA PREMIÈRE STROPHE DU POÈME OPHELIE D'ARTHUR RIMBAUD

Le silence, le sommeil. Dormir, rêver peut-être :

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles,
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
- On entend dans les bois lointains des hallalis.

Ophélie, c'est la noyée du Hamlet de Shakespeare. La muette, la calme à tout jamais, elle qui était montée sur les tréteaux de la folie, la voilà plongée dans le silence de "l'onde calme et noire où dorment les étoiles".
Le verbe "dormir" fait euphémisme de la mort. Ophélie ne dort pas ; elle est bel et bien morte mais le tableau esthétise en quelque sorte cette noyade.
Les sons d'abord, comme de la musique puisque la poésie est avant musique et rythme, et baroque des images, gothique si l'on veut, au sens où l'entendent les gothiques d'aujourd'hui, l'éclat blanc de l'énigme dans la noirceur de la nuit trop réelle, les sons donc, sombre jeu des voyelles [o] et [a], (onde calme, noire, dorment, étoiles) et cet écho des étoiles dans la noirceur du fleuve ("et noire / étoiles").
D'ailleurs, il ne s'agit pas d'Ophélie, mais d'Ophélia comme si, au troisième hémistiche, il était trop tôt encore pour dévoiler, d'une voyelle verticale, le "lys", le "grand lys" de la comparaison : "la blanche Ophélia" maintient la musique des syllabes dans les sonorités nocturnes avant l'éclat du monosyllabe "lys". Éclat mais non rupture, le mot-outil "comme", avec son "o ouvert" suivi de la labiale "m", est dans dans le ton et le lys ainsi surgit, attendu presque.
Évidemment, la comparaison florale est pleine de noblesse : Ophélie est pure et noble, c'est son emblème qui le signale. D'ailleurs, elle est voilée, "couchée en ses longs voiles", les voiles de la mariée, le voile de la couventine, parée d'une "toilette inutile" (c'est le titre d'un tableau, "La toilette inutile") et la palatale "ch" (blanche, couchée) suggère discrétement le remous des étoffes.
Mais elle n'est pas encore dans l'autre monde : on peut la voir "flotter", descendre "le fleuve impassible" tandis que les chasses se poursuivent au royaume :

- On entend dans les bois lointains des hallalis.

Ainsi s'éloigne Ophélie tandis que résonnent les appels des chasseurs : "on entend", "lointains", l'écho est évident avec sa dentale centrale.

Patrice Houzeau
Hondeghem contre l'A24
le 2 février 2006

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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 17:22

MYSTIQUE DE RIMBAUD

Le poème d'Arthur Rimbaud est tiré des "Illuminations" et figure en caractères gras.

    Sur la pente du talus les anges tournent leurs robes de laine dans les herbages d'acier et d'émeraude.

Image et mouvement. Un cadre spatial : "la pente du talus".
Un mouvement d'anges que l'on peut supposer être des fillettes dansantes.
"L'acier" et "l'émeraude", les couleurs peut-être du paysage.
Rien de mystique à priori si ce n'est les "anges" en peau de gamines.

     Des prés de flammes bondissent jusqu'au sommet du mamelon. A gauche le terreau de l'arête est piétiné par tous les homicides et toutes les batailles, et tous les bruits désastreux filent leur courbe. Derrière l'arête de droite, la ligne des orients, des progrès.

Aux anges répondent les flammes de l'enfer. En lignes de feu, bondissantes comme des cavaleries lancées, à l'assaut, "jusqu'au sommet du mamelon" dans le rythme binaire "des prés / de flammes / bondissent", dans un murmure de labiales et le rythme ternaire en prime.
C'est d'ailleurs une stratégie, un plan de marche.
Un flanc gauche :
"tous les homicides et toutes les batailles, et tous les bruits désastreux" ; la conjonction prolonge l'illusion, mais le flanc gauche est enfoncé; l'arête piétinée.

Que font donc ces anges en robes de laine ?

Un flanc droit : une ligne, celle des "orients", d'où la lumière vient, cet apparaître de la vérité. C'est de là que viendront les vainqueurs de cette bataille. D'un ailleurs que Rimbaud tenta d'actualiser, par le verbe. Quelle géniale sottise ! et quelle désillusion.

     Et tandis que la bande en haut du tableau est formée de la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines,

Il s'agit donc d'un tableau. Un panorama. Une victoire d' Empire peut-être.
Un tableau. Où l'a-t-il vu ? A Paris, à Londres ? En quelque musée imaginaire ?
Toujours est-il qu'aux "bruits désastreux", qu'aux flammes bondissantes, qu'aux anges tournants répondent d'autres sons : "la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines".
Cela mugit donc et cela gémit itou.
Pourtant ce ne sont que couleurs étalées sur la toile ; d'ailleurs,

     Et tandis que la bande d'en haut du tableau est formée de la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines,
      La douceur fleurie des étoiles et du ciel et du reste descend en face du talus, comme un panier, - contre notre face, et fait l'abîme fleurant et bleu là-dessous.

Au-dessus de la mêlée, avec le point de vue du "hussard sur le toit" cher à Jean Giono, le narrateur voit.
Il voit "l'abîme" bleu des océans ; embaumé, l'abîme, par "la douceur fleurie des étoiles et du ciel et du reste", - ce reste est d'ailleurs assez amusant comme une touche d'ironie dans un beau monde -, embaumé, l'abîme, par ce "panier", cette corbeille de fleurs, cette bénédiction.
Pour un peu, dans le frémissement des "faces et des fleurs", il dirait "Amen".

Mais les anges ne semblent guère ailés avec leurs robes de laine : fillettes, moutons, flocons tournoyants dans la nuit du tableau.
Un plus savant que moi vous le dira.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 décembre 2005

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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 17:15

NOTES SUR LE POÈME LARME D'ARTHUR RIMBAUD

Seul

Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,

c'est-à-dire dans le silence, dans ce qui est hors du temps des "troupeaux", l'ordre des journées et des habitudes "villageoises", qu'elles soient féminines ou non.
Ce premier vers du poème Larme d'Arthur Rimbaud semble le premier vers d'une chanson : rythme régulier et rime interne.

Je buvais, accroupi dans quelque bruyère

Entourée de tendres bois de noisetiers,
Par un brouillard d'après-midi tiède et vert.

Seul, picolant, - ce qui n'est pas étonnant -, Rimbaud adolescent aimait à boire (cf les célèbres croquis parisiens où l'on voit Arthur attablé devant une bouteille de Porter, la pipe à la main et l'air plus ivre que son bateau) ; seul, picolant, le poète dissimulé, enfui dans la "bruyère" et les "tendres bois de noisetiers", dans le "brouillard", caché, "accroupi", accroupi et buvant, - connaissant les moeurs du bonhomme, on pourrait se demander s'il n'y a pas là une allusion érotique : dans Une Saison en enfer, le poème est repris avec quelques variantes : Que buvais-je, à genoux dans cette jeune Oise ? "Que buvais-je...?" On se le demande. - L'allusion semble si évidente qu'elle sonne faux comme si Rimbaud jouait sa dérision et puis, le poète est seul, s'est isolé, alors...

Dans le silence - pas d'oiseaux dans cette campagne ! -, et dans la tièdeur de l'après-midi qui engourdit tout, dans le vert d'un tableau, Rimbaud boit.

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert.

On dirait bien qu'il est atteint du syndrome de Stendhal, l'Arthur et que le voilà se projetant dans un tableau, une toile peinte "d'ormeaux sans voix" et de "gazon sans fleurs" sous le "ciel couvert" d'un décor de théâtre : 

    J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rhythmes naïfs.

écrit-il  dans Une Saison en enfer (Délires, II Alchimie du Verbe).

Que tirais-je à la gourde de colocase ?
Quelque liqueur d'or, fade et qui fait suer.

On a souvent écrit que la "colocase" qui est une plante tropicale ne pouvait servir à la fabrication des gourdes, mais peu importe : ici, seule la musique du mot apporte de l'exotisme au poème, quelle que soit la forme du récipient.
L'allitération [ke] caracole le vers, l'empêchant de couler aisément en même temps qu'il exprime la rutilance de l'alcool : "quelque liqueur d'or" mais le déterminant "quelque", l'apposition "fade" et la relative "qui fait suer" relativisent la qualité de cette liqueur : mauvais alcool qu'il avale là, l'accroupi des bruyères.

Mauvais alcool, mauvais exemple :

Tel, j'eusse été mauvaise enseigne d'auberge.
Puis l'orage changea le ciel jusqu'au soir.
Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches,
Des colonnades sous la nuit bleue, des gares.

Dans Une Saison en enfer, le vers remanié devient :Je faisais une louche enseigne d'auberge.
L'ironie est palpable qui exclut tout sens symbolique ici : pas d'or au sens de vérité formidable que le poète serait tout prêt d'atteindre mais un mauvais alcool que Rimbaud semble devoir boire en cachette, en mauvais fils.
L'indicateur temporel "puis" fait intervenir l'orage qui précipite la pastorale dans la bousculade, la tempête. Le paysage s'obscurcit et en devient étrange : pays noirs, lacs, gares, autant de lieux sans noms au contraire de la jeune Oise du début du poème, et ces "colonnades", où mènent-elles ? et ces "gares", quelles arrivées et quels départs ?
Est-ce le jeu des nuages noirs de l'orage qui inspire ces images au poète ?
Peut-être... Cependant que le son [a] et la rime jusqu'au soir/ pays noirs donne assez d'ampleur à la musique du texte pour évoquer le sombre orchestre qui gronde.

L'eau des bois se perdait sur des sables vierges,
Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares...
Or ! tel qu'un pêcheur d'or ou de coquillages,
Dire que je n'ai pas eu souci de boire !


La périphrase "l'eau des bois" désigne la pluie superposée à l'image des "tendres bois de noisetiers" de la première strophe ; elle "se perd" dans le sol, les "sables vierges" du paysage ; on peut penser aussi à la grêle puisque, rythmiquement binaire :

Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares...

Le poème avait débuté dans la tièdeur de l'après-midi et se termine dans le froid du soir.
Il se termine aussi par une comparaison :

Or ! tel qu'un pêcheur d'or ou de coquillages,

Dans sa contemplation, le poète s'est donc laissé entraîner par une "pêche", la pêche aux images qu'il compare à de "l'or" ou à des "coquillages", - ce qu'il y a de plus précieux ; ce qu'il y a de plus courant -, car les images sont partout où l'on prend la peine de regarder en même temps qu'elles sont fugaces, inutiles, dérisoires.
Mais le pouvoir des images et cette "alchimie du verbe" qui en rend compte sont tous deux assez puissants pour détourner le poète de cet autre "or, fade et qui fait suer", ce mauvais alcool des mauvais garçons :

Or ! tel qu'un pêcheur d'or ou de coquillages,
Dire que je n'ai pas eu souci de boire !

On pourra noter cependant que le dernier vers est faussement naïf, avec cette exclamation de petit triomphe et cet aveu inutile, - je n'ai pas bu - ; ce qui, à mon avis, est dit ici, c'est l'affirmation de la réalité comme étant influencée par l'imaginaire : parce que je manie les mots, parce que je peux rythmer des vers, décrire des tableaux et les noyer sous des orages étranges, parce que je peux bâtir un texte où le mot "or" désignera des choses différentes et rimera même avec lui-même désignant le connecteur logique et le précieux métal, - Or ! tel qu'un pêcheur d'or ou de coquillages, -, parce que j'ai écrit le 15 mai 1871 à Paul Demeny :

    Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.
    (...)
    Donc le poète est vraiment voleur de feu.
    Il est chargé de l'humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme ; si c'est de l'informe, il donne de l'informe. Trouver une langue ; - Du reste toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra ! (...)
     Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant.

parce que je suis le poète Arthur Rimbaud, j'ai ce pouvoir d'évoquer des visions avec les mots et n'ai besoin pour cela ni d'alcool, ni de cet or que chacun cherche : l'ivresse et la fortune sont dans la langue.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 21 novembre 2005


Commentaires

La porter, ne l'oublions pas, était la bière de Maubeuge! Mais je me suis toujours demandé si la liqueur d'or pâle n'était pas de l'eau de vie de Dantzig dans laquelle nagent des paillettes d'or! L'or a des vertus thérapiques supposées et parmi elles, celle d'activer la transpiration... Un peu terre-à-terre, certes et probablement faux. N'empêche que j'aime bien l'eau de vie de Dantzig qui est fort agréable à regarder dans un verre: les paillettes d'or dansent, et on les avale... Il y a aussi une liqueur d'argent. Quand j'étais môme et que je n'en buvais pas, on trouvait ces boissons dans les épiceries fines de Paris...

Des amis polonais m'en ont fait boire il y a quelques années, après du kwass! Du rouge à l'or pâle... Il faut manger de l'or: c'est un oligo élément! MAis je ne croque pas dans un lingot tous les matins!!!!

Posté par orlando de rudde, 21 novembre 2005 à 18:23
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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 17:08

QUATRE NOTES SUR RIMBAUD ET VERLAINE

1) Verlaine

Sur la couverture d'un choix de poèmes de Verlaine publié par les Nouveaux Classiques Larousse, on trouve la reproduction d'une peinture de Lotti Van Der Gag (Paul Verlaine en prison). Le dessin représente un visage d'homme barbu et chauve, aux sourcils de loup-garou, - puisqu'ils se rejoignent -, sur un fond lilas où l'on voit sur la gauche la rectitude des barreaux.
Une inscription dans le style des graffitis : Je suis élu ! Je suis damné !

2) Rimbaud

Souvent utilisé aussi le célèbre détail du tableau de Henri Fantin-Latour "Un coin de table" (1872) où l'on voit un Rimbaud en jeune fille, les cheveux à la diable, les yeux grands ouverts à travers les traits du pinceau, songeuse au visage rond posé sur la main, soudain immense la main, comme si ce jeune homme était prêt à faire le coup de fusil.

3) L'eau claire

L'eau claire ; comme le sel des larmes d'enfance,
                                       
(Arthur Rimbaud, Mémoire)

Ce vers de Rimbaud, cet alexandrin jeté, ce début de Mémoire, caractéristique des recherches syntaxiques de la poésie rimbaldienne : une comparaison entre la pureté de l'eau et les larmes d'enfance bien que le groupe "le sel" complète le mot-outil "comme". L'anacoluthe, la rupture de construction, le flux des images mentales est ainsi suggéré, et ce goût pour la musique des phrases, des phrases que l'on se répète, pour soi.
On dit que Rimbaud aimait composer ses poèmes en marchant, de "mémoire" donc, faisant tourner vers et phrases dans sa caboche de mauvais fils, comme les phrases d'une autre musique.
L'eau claire ainsi salée, comme la mer, comme la mer rêvée.

4) "Pauvre âme"

Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,
                                       (Paul Verlaine, Sagesse, III, 3)

Une autre source : l'eau glacée des prisons au début du second quatrain d'un sonnet de Verlaine.
Pas de sel ici, pas de mers sans limites mais l'eau domestiquée du puits.
Une autre pureté si l'on veut, celle de la solitude assumée : Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame. (Verlaine, ibidem).
Et pourtant, l'homme blessé, lui aussi comme un enfant, "un enfant bercé", un fils secouru :

Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,
Bois-là. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,
Et je dorloterai les rêves de ta sieste,
Et tu chantonneras comme un enfant bercé.
                                       (Verlaine, ibid.)

Discours indirect libre. C'est la femme rêvée par le prisonnier Verlaine qui parle ici. Verlaine fantasme comme un adolescent un peu niais tandis que Rimbaud fiche le camp à l'autre bout du monde, renonçant à la poésie pour l'action solitaire, tête de lard.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 novembre 2005

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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 17:03

FASCINATIONS RIMBALDIENNES 1

"CETTE IDOLE"

Cette idole, yeux noirs et crin jaune, sans parents ni cour, plus noble que la fable, mexicaine et flamande ; son domaine, azur et verdure insolents, court sur des plages nommées, par des vagues sans vaisseaux, de noms férocement grecs, slaves, celtiques. (Arthur Rimbaud, Enfance, I, in Illuminations)

Les phrases de Rimbaud belles comme des paysages suggérés par la musique, étranges comme les mélodies.
Les "plages nommées" par des "vagues sans vaisseaux" sont donc plages rêvées puisque justement la mer est vide mais pourtant chargée de navires imaginaires, de terres d'invasion aux "noms férocement grecs, slaves, celtiques".
Le poète semble évoquer des civilisations oniriques, guerrières peut-être, bateaux des gravures illustrant les épopées, les contes et légendes, plages où débarquèrent les hommes du Nord, terres où affluèrent les peuples de l'Est.
Ainsi, "cette idole" est-elle aimée, "yeux noirs" des latins, des indiens du Mexique, des habitants sous le soleil, et "crin jaune" des saxons, des germains de Flandres, des guerriers du brouillard, "cette idole" déchue de sa principauté, "sans parents ni cour", prince en exil, - mais c'est un lieu commun -, et donc plus "noble", étrangement plus "noble" que la "fable" que l'on tisse à son propos et dont on fait merveilleux manteau pour habiller son histoire désormais légende.
"Cette idole", fille de Charles-Quint, l'Espagnol et le Flamand, "cette idole" sans palais a pour "domaine" l'insolence de "l'azur" et de la "verdure" et cette insolence est grande effectivement qui ose s'affranchir de toutes les familles, de toutes les cours, - avec ou sans roulement du r -, s'affranchir de tous les palais et des distances pour filer jusqu'à la mer.
A y songer, c'est la trajectoire de Rimbaud lui-même,de ses Ardennes hantées des anciennes brumes de l'Est, de ses forêts sombres et de ses gens "taiseux" à l'illusion de "l'Alchimie du Verbe" - qui nommant les choses leur donne une existence -, puis au franchissement des mers vers ce qui va "férocement", dit-il, l'inconnu de l'Afrique, Aden-Arabie, la terra incognita.

Patrice Houzeau
Rosendael, le 16 novembre 2005

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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 15:00

CE N’EST PAS MOI

Ce n’est pas moi qui parle c’est
L’autre là qui tant tant ah pour
Qui qu’il se prend à tant écrire
Lui qui n’a pas la même voix que
Moi qui n’a pas la même tête que
Moi qui n’a pas le même cœur que
Moi et la voix que j’entends ici
Dans ces vers que mes doigts sur
Le clavier tapent pour lui cette
Voix comme elle grince bien plus
Que la mienne comme elle souffle
Comme hantée par un vent mauvais
Et les idées que j’assène ici au
Long des pages et des pages sont
Très différentes des miennes lui
Il n’aime que les longs paysages
Qui s’étendent sous le vent pour
Moi j’aime à rire aux comédies à
Me laisser fasciner par les gens
Qui sourient à la télé c’est que
Je suis bon public savez-vous et
Que lui ne se plaît que dans les
Répliques des tragédies antiques
Ce cœur qui bat pas à moi cœur à
Battre froid qu’il est c’est mes
Doigts ils battent ce muscle pas

Du tout mien il l'a mis dans mes
Doigts qui battent qui battent à
Les relier les mots en faire des
Phrases moi mon cœur c’est qu’un
Peu trop vite parfois ce n’est à
Dire tout ça pas moi que c’est à
Trop en dire c’est l’autre là je
Vous le dis moi il me prend pour
Son nègre à jouer du blues ainsi
Sur sa guitare qui n’a ni cordes
Ni manche lui il croit peut-être
Qu’il est Hendrix Rory Gallagher
Ou Zappa à aligner alinéas aussi

Brisures et rythmes rompus comme
Si c’étaient les notes d’un solo
De guitare électrique pourtant à
L’entendre il n’y a que sa pomme
L’entendre sa musique c’est tout
Seul qu’il est à l’idiot qui dit
Ce con qui prétend qu’il est moi

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 février 2008

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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 14:54

COMMUNE PRESENCE DES ENIGMES

   "Il serait sacrilège de lui adresser la parole.
     L'espadrille foulant l'herbe, cédez-lui le pas du chemin. Peut-être aurez-vous la chance de distinguer sur ses lèvres la chimère de l’humidité de la Nuit ?"(René Char, Congé au vent)

Croiser des êtres étranges non
Pas de ces excentriques de ces
Gens dont vous ne savez jamais
Quoi penser ni qu’en faire des
Etres étranges l’énigme semble
Etre leur être même leur façon
D’être au monde Il faudra bien
Que tu changes ta façon d’être
Combien de fois ma mère me l’a
Dit cela je n’ai jamais tout à
Fait bien compris ce n’est que
Par hasard assez rare que l’on
Est fasciné (un peu nous avons
Toujours autre chose à que d’y
Céder à la fascination) par de
Ces personnes énigmatiques une
Jeune fille croisée blancs ses
Habits toute de blanc vêtue la
Jeune fille de ce soir-là m’en
Revenais déprimé ce soir-là de
Dunkerque à Hazebrouck lorsque
Je l’ai croisée soir bleu dans
La rue grise et les briques si
Rouges une passante rien de si
Rare une jeune fille commun si
Commun que c’est mais aussi si
Inattendu pour moi la fille si
Blanche dans ses habits rue si
Grise morne moche et dedans si
Blonds ses cheveux et cette si
Evidente blancheur alors je me
Suis demandé qui elle était et
Bien sûr que j’y pense parfois
Que ce n’est pas elle cette si
Commune présence mais cela qui
Pouvait y apparaître faire que
Ce que je ne sais pas de moi y
Reconnaisse quelque chose pour
Lui faisant sens d’autres fois
Ce sera certain visage à teint
Bis aux yeux noirs aux cheveux
Courts certaines blondes aussi
Aux cheveux courts aussi c’est
Que les visages ne sont jamais
Intéressants que par la charge
D’énigme qu’on leur donne pour
Cela les coiffeurs les gens du
Spectacle les photographes ont
Très bien compris qui oeuvrent
A la mise en scène de l’énigme
Avant on avait des trognes des
Gueules de chef d’œuvre oui-da
Mac Orlan Cendrars Céline même
La splendide Colette René Char
Magnifiques figures et visages
Singuliers du coup chargés des
Enigmes du monde on aurait dit
Maintenant celles qui viennent
A la télé parler de ces livres
Qu’elles ont signés ont un air
D’avoir été modèle de coiffure
Ou stagiaire chez L’Oréal cela
Le spectacle l’utilise et veut
Nous fasciner nous captiver de
L’énigme en série qu’il (c’est
Qu’il y met le paquet) cherche
A nous vendre c’est jamais que
Des ersatz du mystère que tous
Ces exubérants chantants cette
Suite d’actrices d’un film que
Du show que ces rock stars aux
Attitudes si travaillées juste
Assez pour étonner sans mettre
En cause étudiées pour le show
Assez pour faire comme si sans
Porter à conséquence rien rien
Que du show pour tenter en fin
De compte de nous détourner de
Cette véritable énigme qui est
Pour nous surprise singularité
Et commune présence de l’être.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 23 février 2008

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