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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 14:47

TEMPS II (CHIEN)

Suis-je comme mon chien je veux dire
Suis-je comme lui une machine et pas
Autre chose qu’une machine molle car
Nous sommes des machines molles cela
Pour moi ne fait pas de doute molles
Machines c’est cette expression dans
Cette page que je reprends et que je
Comprends ainsi cette expression qui
Me donna quelque os à songer lorsque
J’étais petit jeune homme lisant les
Listes de titres parus chez Bourgois
Christian Editeur voilà et avec nous
Sommes dotés d’une sorte de poste de
Commande cette machine aléatoire que
Nous appelons notre cerveau c’est ça
Sans doute ce que nous sommes peuple
De machines molles plus nos cerveaux
Aléatoires bon j’en reviens au début
Suis-je comme mon chien je veux dire
Suis-je comme lui une machine et non
Pas tout à fait puisque mon chien ne
Peut pas en tout cas en l’état de ce
Que je sais actuellement de lui peut
Pas se poser la question se demander
Suis-je comme cet homme je veux dire
Suis-je comme lui une machine moi ce
Que je sais c’est ce que je pense ce
Que je pense que je pense c’est donc
Que je suis cogito ergo sum c'est ça

Nous savons depuis Descartes avec ça
Nous avons appris que nous aimions à
Bricoler dans la métaphore contes et
Légendes fictions nous sommes peuple
De machines métaphoriques alors j’en
Reviens au début quoi que j'suis une
Métaphore de mon chien ou est-ce mon
Chien qui est une métaphore de moi à
Vrai dire il faut bien se l’avouer à
Vrai dire une machine ça peut tomber
En panne panne panne panne panne pas
Tout à fait obéir correctement à ses
Stimuli plus tout à fait en tout cas
Force est qu’elle peut s’enrayer car
Une machine en panne peut être c’est
C’est hautement probable c’est tout.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 février 2008

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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 14:36

TINTAMARRE AU GRAND MACABRE

Chez Ghelderode, y a du raffût, du vacarme, du ramdam, du tintouin, du tintamarre :

« Alarme ! Il arrive, il est arrivé ! Qui ? Le fantasmagorant, le coupe-ficelles, le croque-vivants, le désossé, l’histrion des derniers jours, le montreur de cataclysmes, l’ordonnateur du Grand Raffût, le maître des asticots, le dégonfleur de panses, l’équarisseur fatidique, l’étouffeur, le carbonisateur, le pulvérisateur, l’échaudeur, l’écorcheur, l’émusculateur, le broyeur… »
(Michel de Ghelderode, La Balade du Grand Macabre, folio théâtre, p.107)

 

Ce n’est pas pour annoncer l’arrivée sur scène du groupe Metallica, cette accumulation de sonores substantifs et de périphrases effarantes, mais le jaillissement du Grand Macabre. Du coup, ça cogne dans la sonorité, ça swingue à la batterie des syllabes.
La séquence rythmique commence d’ailleurs par un cri : « Alarme ! »
Dans les deux premières exclamatives, le son « a » ouvre la bouche quatre fois, relayant l’appel à la vigilance des vifs face à la survenue de l’égalisateur de toutes choses.
Il est couplé avec le non moins alarmiste « i ».
C’est le son « a » qui d’ailleurs ouvre le bal accumulatif, avec le mot « fantasmagorant ».
Rappelons que la fantasmagorie consiste à faire apparaître, par le truchement d’illusions optiques, spectres, fantômes et toutes ces sortes d’êtres entre l’être-qui-n’est-pas-encore-plus et l’être qui fut.
Ce « a » initial de l’ébahissement à l’idée de l’appareil fantasmagorique du Grand Macabre se nasalise aux syllabes finales de « fantasmagorant » et de « croque-vivants » (appréciez le jeu de mots sur « croque-morts » - s’il y a des vivants pour « croquer les morts », c’est bien parce que la mort est un « croque-vivants »).
L’effet rythmique est imparable d’autant plus que les deux occurrences de la nasale « an » sont entrelardées des moins ouvertes sonorités « coupe-ficelles » et « désossé » de telle manière que on a l’impression d’y entendre, -« an » - « é »-, quelque rythme dominante-tonique.
Elle se résout, la nasale « an », dans le mot « panses » et se dégonfle donc pour disparaître…
Le son « i », quant à lui, se dissémine dans toute la séquence (« coupe-ficelles », « croque-vivants », « l’histrion », « cataclysmes », « asticots », « l’équarisseur fatidique », « le carbonisateur », « le pulvérisateur » et qu’il semble se résoudre dans la semi-consonne [y] de « broyeur », comme si tous les cris des vivants finissaient en effet par être broyés.
Dans ce genre là de l’accumulation, les finales des mots ont une grande importance puisque ce sont elles qui donnent le rythme de la séquence et que le spectateur entend le plus résonner à ses oreilles.
Ainsi, après avoir utilisé l’ensemble des voyelles :
-          le « a » : « alarme », et la nasale « an » ("fantasmagorant", "croque-vivants")
-          le « i » : « arrive », « cataclysmes »
-          le « o » et la nasale « on » : « histrion », « asticots »
-          le « u » : « Raffût »
C’est la finale « -eur » (« eu ouvert » + « r ») qui l’emporte avec elle le locuteur dans son chorus affolé.
Une petite note : on trouve dans cette avalanche, le mot « émusculateur ». S’agit-il de dire que le Grand Macabre ôte les muscles des vifs quand il s’en fait "l’équarisseur fatidique", ou est-ce une coquille pour « émasculateur » ? Je ne sais.
En tout cas, les deux mots sont très proches par leur sonorité.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 février 2009

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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 11:18

DOM JUAN ANTÉCHRIST ?

DOM JUAN:
Va, va, c'est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble, sans que tu t'en mettes en peine. (Molière, Dom Juan, Acte I, Scène 2).


Dom Juan rappelle à Sganarelle son inutilité dans l'affaire métaphysique, ce duel entre lui-même, Dom Juan, et la volonté divine, "le Ciel". Notons ainsi que Dieu est parfaitement objectivé, confondu avec l'apparaître que lui donnent les hommes.


La métaphysique est ainsi une affaire de "grands seigneurs" qui se veulent "maîtres d'eux-mêmes comme de l'univers" et donc qui se perçoivent eux-mêmes comme étant de pures volontés.

On pourrait ainsi voir en Dom Juan une figure de L'antéchrist, ou plutôt une figure de cet Ange de l'Orgueil une nouvelle fois incarné et tout prêt à en découdre avec son rival éternel.

Cela pourrait se concevoir si Dom Juan était un personnage mystique mais, justement, Molière n'en a pas fait un mystique mais un banal et terrible être humain, certes libertin, mais parfaitement dégagé de toute croyance au Bien ou au Mal. On peut dire de lui qu'il est immoral, ou même amoral, mais certainement pas mystique.

Dom Juan n'est jamais, en fin de compte, qu'un homo sapiens qui, comme tout le monde, est conditionné, - et donc prévisible -, par les modes d'être de son milieu social.
Ainsi, puisque les femmes sont désignées comme étant un enjeu, Dom Juan n'est jamais qu'un être de chair que le désir et la jalousie tourmentent :


DOM JUAN :
Ah ! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser ; et le hasard me fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je n'ai vu deux personnes être si contents l'un de l'autre. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l'émotion ; j'en fus frappé au coeur et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir si bien ensemble ; le dépit alarma mes désirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement dont la délicatesse de mon coeur se tenait offensée ; mais jusques ici tous mes efforts ont été inutiles, et j'ai recours au dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd'hui régaler sa maîtresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite barque et des gens, avec quoi fort facilement je prétends enlever la belle. (Dom Juan, Acte I, Scène 2).


Où l'on voit que ce qui importe à Dom Juan, c'est son "bon plaisir" et rien d'autre, que c'est le "hasard", et non quelque dieu caché, qui met Dom Juan en présence du jeune couple, que la vue de leur bonne entente amoureuse suscite de la jalousie chez le "grand seigneur" et qu'ainsi, s'il est "méchant homme", c'est qu'il ne respecte guère le désir d'autrui et tend à toujours faire passer sa propre volonté avant celle des autres, jusqu'à l'enlévement de celle qu'il veut, jusqu'au déshonneur de celle dont il se dit amoureux.


Molière, je pense, n'a pas voulu composer une pièce métaphysique en ce sens que la religion n'y est attaquée que comme phénomène social. Il en est ainsi, à la scène 2 de l'Acte V, de ses attaques contre l'hypocrisie, la tartufferie :


DOM JUAN :
(...) Combien crois-tu que j'en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants hommes du monde ? (...)


Dom Juan est un être orgueilleux certes, mais son orgueil est d'abord manifesté à l'égard de sa propre classe sociale, à l'égard de la morale officielle de son temps. Il ne cherche d'ailleurs pas à convaincre les autres de la valeur de ses choix. Dom Juan "est comme il est".

En cela, il a un point commun avec ce Dieu qu'il nie et avec toutes les figures de la mythologie : Dom Juan est un présent de vérité générale.
C'est ce mode d'être si particulier que l'on retrouve chez certaines figures légendaires, chez ces personnages qui se sont confondus avec leur destin (Lawrence d'Arabie, Pablo Picasso, John Coltrane, Charlie Parker, Jean Vigo, Mozart qui lui aussi composa un Don Giovanni,...), c'est cette façon d'être unique au monde qui rend Dom Juan si fascinant.

Que toutes ces figures devenues mythiques soient en fait plus ou moins sympathiques, en fin de compte cela nous importe peu car, à les voir évoluer dans ce roman qu'est devenu leur vie, ils nous sont maintenant étonnamment familiers et si étrangement humains.


Du reste, que Dom Juan soit tenté de renoncer à sa façon d'être si franche et c'est Sganarelle lui-même qui s'insurge contre l'hypocrisie dont son maître prétend désormais faire profession :


SGANARELLE :
Ô Ciel ! Qu'entends-je ici ? Il ne vous manquait plus que d'être hypocrite pour vous achever de tout point, et voilà le comble des abominations. Monsieur, cette dernière-ci m'emporte et je ne puis m'empêcher de parler. (...) (Dom Juan, Acte V, Scène 2).


Patrice Houzeau
Hondeghem, le 1er juin 2006

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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 11:07

PETITE MUSIQUE D’APOLLINAIRE

COULEURS FRANCHES PUIS ALLITERATION [s]

« L’ours et le singe animaux sages
   Quêtent des sous sur leur passage »
   (Apollinaire, Saltimbanques, Alcools)

Ce bref poème de Guillaume Apollinaire (12 vers répartis en trois quatrains) évoque le passage d’une troupe de saltimbanques (« Dans la plaine les baladins / S’éloignent au long des jardins »). Les deux derniers vers sonnent comme sonnent les quelques pièces de monnaie dans la sébile, ou comme siffle le tambourin qui attire l’attention. Le son [s]  (« ours », « singe », sages », « sous », « sur », « passage ») exprime ce sifflement sec, cependant que l’on peut sourire au jeu de mots à la rime (« sages » / « passage ») qui souligne le caractère joyeux, coloré à la façon des affiches, de cette dernière strophe :

« Ils ont des poids ronds ou carrés
   Des tambours, des cerceaux dorés
   L’ours et le singe animaux sages
   Quêtent des sous sur leur passage »

Notons que le mot « cerceaux » annonce l’allitération de la sifflante «s » (1) qui rompt avec les notes piquées des voyelles qui constituent la musique des vers 1 et 2 de ce quatrain :

« Ils ont des poids ronds ou carrés
   Des tambours, des cerceaux dorés »

Voyelles orales (« a », « é », « ou ») et nasales (« on », « an ») se répondent comme couleurs franches sur l’affiche. L’allitération « s » qui vient ensuite, on pourrait la comparer à ce que l’on appelle en musique une « liaison », cette suite de notés liées entre elles et qui s’opposent aux notes piquées, détachées, indépendantes dirait-on l’une de l’autre.

Note
: (1) Il résonne même comme un signal allitératif ce mot "cerceaux" après les coups portés par les lettres "t" et "b" : aux coups de tambour succède le sifflement du tambourin.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 février 2009

  

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6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 09:52

PETITE MUSIQUE D’APOLLINAIRE

1) « Mal-»

« Maraudeur étranger malheureux malhabile »
   (Apollinaire, Le Larron, vers 1, Alcools)

La répétition de la syllabe « mal » exprime, par l’insistance, un jugement porté sur celui qui au vers 2 est appelé « voleur » :

« Maraudeur étranger malheureux malhabile

   Voleur voleur que ne demandais-tu ces fruits »
   (vers 1-2)

On notera que la qualité de voleur ne s’accompagne pas ici d’un jugement sans pitié :

« Mais puisque tu as faim que tu es en exil
   Il pleure il est barbare et bon pardonnez-lui »
   (vers 3-4)

Ainsi, la répétition du son [i] à la rime semble exprimer une plainte.

2) 
[k] ; [a] ; [o]

« Au bord d’un lac
   On s’amusa à faire des ricochets
   Avec des cailloux plats
   Sur l’eau qui dansait à peine »
   (Apollinaire, La maison des morts, Alcools)

Le caillou qui frôle l’eau avant d’y tomber produit un effet visuel. C’est le son supposé de cet effet que mime ici l’allitération de l’occlusive sourde [k] : « lac » ; « ricochets » ; « avec » ; « cailloux » ; « qui ».
L’allitération est brève et dense dans la séquence « ricochets / Avec des cailloux plats ».
Elle est soulignée par la brièveté des vers.
Le son [a] (cf « lac », « s’amusa à » « avec » « cailloux plats », « à peine ») : l’ouverture de cette voyelle allonge la syllabe et associe à l’idée de ricochet la vision de l’étendue de l’eau calme (« qui dansait à peine »), étale, horizontale sur laquelle vient siffler le caillou plat.
Le hiatus « s’amusa à » : le caillou "saute" en frôlant la surface de l’eau.
Les ricochets eux-mêmes sont peut-être signifiés par l’assonance [o] : « au bord », « ricochets », « l’eau ».

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 février 2009

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 20:42

PROFESSION DE FOI ARITHMETIQUE

Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. (Molière, Dom Juan, Acte III, Scène 1).

Cette phrase comme un éclair.
Un coup de tonnerre.
D'ailleurs, la réplique est brève qui révèle d'un coup tout le ciel des idées donjuanesques.

La construction "je crois" + conjonction de subordination "que" est une reprise de la question que Sganarelle vient de poser à Dom Juan : "qu'est-ce donc que vous croyez ?"
A cette question Dom Juan ne répond pas tout de suite et reprend d'abord l'interrogative (cf "ce que je crois ?") comme s'il prenait conscience de l'emploi paradoxal du verbe "croire" dans la bouche de quelqu'un qui vient de rire à l'évocation de la vie éternelle :

SGANARELLE
Ne croyez-vous point l'autre vie ?

DOM JUAN
Ah ! ah ! ah !


Puisque l'arithmétique n'est pas affaire de croyance mais affirmation d'une valeur, celle du présent de vérité absolue qui, comme Dieu, est partout et concerne tous les hommes, pourquoi donc employer ce si ambigu verbe "croire" ?

C'est que Dom Juan aime à s'amuser en cultivant les paradoxes. Ainsi, à la scène 2 de l'Acte III, il fera la charité non pas "pour l'amour de Dieu" mais "pour l'amour de l'humanité".
C'est que le verbe "croire" permet à Dom Juan de rappeler qu'il aime à douter de tout puisque le monde n'est pas affaire de vérité mais affaire de volonté. Ainsi, l'hypothèse d'une "autre vie" le fait rire puisque, pour lui, grand seigneur, il ne peut y avoir d'autre vie que la sienne, celle qu'il a décidé de vivre. De fait, dans l'avant-dernière scène de la pièce (Acte V, Scène 5), au moment où un spectre vient donner l'ultime avertissement :

LE SPECTRE
Dom Juan n'a plus qu'un moment à profiter de la miséricorde du Ciel ; et s'il ne se repent ici, sa perte est résolue.

SGANARELLE
Entendez-vous, Monsieur ?

DOM JUAN
Qui ose tenir ces paroles ? Je crois connaître cette voix.

SGANARELLE
Ah ! Monsieur, c'est un spectre : je le reconnais au marcher.

DOM JUAN
Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c'est

Le Spectre change de figure et représente le Temps avec sa faux à la main.

SGANARELLE
Ô Ciel ! Voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure ?

DOM JUAN
Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur, et je veux éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit.

Le Spectre s'envole dans le temps que Dom Juan le veut frapper.

SGANARELLE
Ah ! Monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le repentir.

DOM JUAN
Non, non, il ne sera pas dit, quoiqu'il arrive, que je sois capable de me repentir.

Donc, Dom Juan devant les évidences décide malgré tout d'en rester à l'exercice de sa seule volonté et prouve ainsi qu'il est avant tout un homme orgueilleux.

C'est qu'enfin, la composition même de la réplique, cette apostrophe ("Sganarelle") au centre même de la phrase, - "je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit" - comme s'il fallait ainsi souligner la place de l'humain au coeur des vérités les moins métaphysiques, cette composition en deux parties rythmées par la répétition des chiffres, rappelle que Dom Juan est aussi un curieux du spectacle du monde, un esthète spécialisé dans l'amour des corps : "Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne." (Acte I, Scène 2).
Dans cette perspective, le verbe "croire" s'impose alors. Et la vérité arithmétique se confond ainsi avec une autre vérité : on peut trouver de la beauté partout. Ce n'est plus une affaire de présent de vérité générale mais l'affirmation d'une croyance profonde en la beauté en soi de ce monde.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 24 mai 2006

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 20:28

"LA SCENE DU PAUVRE"
NOTES SUR DOM JUAN DE MOLIERE (Acte III, Scène 2)

Courte mais très intense, et surtout très célèbre scène. Dom Juan, Sganarelle, un pauvre en sont les protagonistes.

Dom Juan et son valet Sganarelle se sont égarés dans une forêt ; cf Acte III, fin de la scène 1 :

DOM JUAN : Mais tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes égarés. Appelle un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le chemin.

Dom Juan n'aime guère perdre de temps en vaines paroles. C'est avant tout un homme d'action. Il s'est certes justifié assez longuement de sa conduite libertine à la scène 2 de l'acte I (cf "Quoi ? tu veux qu'on se lie au premier objet qui nous prend,...") dans une fameuse tirade sur la nécessité qu'il y a pour lui à conquérir les femmes ainsi que le font les conquérants de nouveaux territoires. Il s'expliquera encore plus longuement sur sa conduite à la scène 2 de l'acte V dans un discours à Sganarelle sur les bénéfices à retirer de la tartufferie dont désormais il compte faire étalage en public (cf "l'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus.").
Mais ses plaidoyers sont réservés à l'espace privé, c'est-à-dire à sa relation avec Sganarelle, ce fasciné d'avoir pour maître un homme si orgueilleux d'oser ignorer et donc défier Dieu lui-même. Le public est donc dans le secret de Dom Juan lorsqu'il s'épanche auprès de son serviteur.
En dehors de la sphère privée, Dom Juan écoute plus qu'il ne parle comme le montre par exemple le silence éloquent qu'il observe face aux avertissements de Done Elvire à la scène 6 de l'acte IV.
La scène dite "du Pauvre" présente elle aussi un Dom Juan qui, certes dialogue avec Le Pauvre, mais qui, à aucun moment, ne justifie sa position. Un grand seigneur n'a d'ailleurs pas à se justifier puisque sa seule présence donne sens à toute chose, et avant tout justifie jusqu'à l'existence de tous ceux qui sont amenés à graviter autour de lui.

Donc, Dom Juan et Sganarelle demandent leur chemin à un homme que la didascalie initiale présente sous le nom de Francisque, un pauvre. Un personnage donc parmi d'autres, un anonyme de la pauvreté. C'est pourtant le nom générique de "Le Pauvre" qui seul est employé dans cette scène 2, Le Pauvre incarnant ainsi l'esprit de pauvreté et plus particulièrement une ligne de conduite, celle des ermites, des pieux mendiants qui "prient le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui" lui "donnent quelque chose" :

SGANARELLE : Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.

A la rudesse de la requête faite à la Sganarelle, un peu à la brusque, à la diable, -surtout quand Sganarelle a à faire à des gens qu'il se sent en mesure de mépriser -, Le Pauvre répond avec civilité :

LE PAUVRE : Vous n'avez qu'à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main droite quand vous serez au bout de la forêt. Mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que depuis quelque temps il y a des voleurs ici autour.

Le Pauvre se montre fort civil et prévenant du chemin de ceux qui lui apparaissent non sous les traits d'un grand seigneur et de son serviteur, mais sous l'apparence d'un médecin (Sganarelle) et d'un homme "en habit de campagne" puisque l'Acte III s'ouvre justement sur ces déguisements qu'à l'initiative de Sganarelle, les deux hommes ont revêtu ; cf Acte III, scène 1 :

SGANARELLE : Ma foi, Monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voilà l'un et l'autre déguisés à merveille.

Pourquoi ces déguisements ? C'est qu'à la fin de l'Acte II, Dom Juan est prévenu que "douze hommes à cheval" le cherchent. Il s'agit de Dom Carlos et de Dom Alonse, les frères d'Elvire, et de leurs suivants. Les deux frères veulent, comme il se doit, venger l'honneur bafoué de leur soeur.
Cependant, au-delà des apparences vestimentaires, - comme si elles n'avaient pas d'importance -, Le Pauvre semble seulement s'adresser à Dom Juan quand il lui demande l'aumône. Il est vrai que Dom Juan lui-même s'est montré fort civil tout en employant un seigneurial tutoiement :

DOM JUAN : Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon coeur.

LE PAUVRE : Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumône ?

Telle demande est logique puisque Le Pauvre n'a d'autre occupation que de prier et de vivre en ermite. Aussi vit-il de la charité.

On sait depuis la scène d'exposition que Dom Juan est un "grand seigneur méchant homme" "qui ne croit ni Ciel, ni loup-garou". Un homme si méchamment sceptique pratique-t-il la charité ?
Sans doute, puisque c'est un grand seigneur et qu'il doit donc faire preuve de libéralité, de largesse ; pour lui, l'argent est censé ne pas compter et n'être qu'un moyen de souligner l'excellence de sa présence au monde.
Mais Dom Juan est aussi un homme qui ne manque ni de curiosité envers ses semblables, ni d'humour :

DOM  JUAN : Ah ! Ah ! ton avis est intéressé, à ce que je vois.

Ce à quoi Le Pauvre répond tout simplement :

LE PAUVRE : Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le Ciel qu'il vous donne toute sorte de biens.

Voici une réponse qui ne peut qu'agacer Dom Juan.
D'abord parce que c'est celle d'un croyant et que l'ironie de la pièce veut que ce soit le plus pauvre des croyants, - un simple ermite -, qui prie pour la bonne fortune du grand seigneur libertin.
D'autre part, cet homme se présente lui-même avec la plus grande humilité. Trois lignes suffisent à le définir et la simplicité de la proposition "Je suis un pauvre homme" s'oppose à la complexité et à la longueur des discours que l'on tient encore aujourd'hui sur le "Grand Seigneur méchant homme".
Enfin, pour un homme si humble, la voie à suivre semble claire et droite : se retirer du monde et prier. Voilà la raison de sa présence dans la forêt alors que Dom Juan et Sganarelle, pour l'heure, n'y sont que deux égarés.

Dom Juan pourrait prendre avec humour cette ironie des événements, auquel cas, il ne dirait rien d'abord, sourirait puis prendrait congé.
Mais il ne peut taire son agacement :

DOM JUAN : Eh ! prie-le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.

Cette réponse de Dom Juan est imparable. C'est d'ailleurs ainsi que nous vivons ; nous travaillons à notre propre fortune et ne nous mettons "en peine des affaires des autres" que si les circonstances nous y obligent.
A cette remarque quelque peu acerbe, Le Pauvre ne répond pas, sa condition étant d'ailleurs incompatible avec la dispute.
D'ailleurs, que pourrait-il répondre ?
D'ailleurs, pourrait-il répondre sans risquer que le grand seigneur ne l'assomme ou même ne le tue ?

Sganarelle, devant l'étonnement du Pauvre, devant sa consternation sans doute, révèle alors à l'ermite le principe de base de la métaphysique donjuanesque :

SGANARELLE : Vous ne connaissez pas Monsieur, bonhomme ; il ne croit qu'en deux et deux sont quatre et en quatre et quatre sont huit.

L'intervention de Sganarelle est faite sans méchanceté aucune ; elle n'a pas d'autre but que de prévenir Le Pauvre de la nature réelle de son interlocuteur, une manière de dire :"N'insistez pas !".

Mais Dom Juan est décidément curieux d'en apprendre plus sur cet homme qui, de fait, est son antithèse complète.
Ainsi, son anonymat est complet ; "Je suis un pauvre homme" dit-il sans préciser son nom et sa solitude semble totale alors que Dom Juan occupe "une place dans le monde", a un rang à tenir dans la société de son temps. Qu'il soit aimé ou haï, il est avant tout un membre de la noblesse et se doit donc de se distinguer ; cf Acte III, scène 4 :

DOM JUAN, se reculant de trois pas et mettant fièrement la main sur la garde de son épée
. Oui, je suis Dom Juan moi-même, et l'avantage du nombre ne m'obligera pas à vouloir déguiser mon nom."

Aussi, bien qu'il connaisse déjà la réponse, pose-t-il cette question à l'ermite :

DOM JUAN : Quelle est ton occupation parmi les arbres ?

LE PAUVRE : De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.

Un tel emploi du temps, si dégagé des appétits terrestres, ne peut que provoquer l'insolente logique du discours donjuanesque :

DOM JUAN : Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise ?

Le mode interro-négatif souligne la perfidie de la remarque, qui semble d'ailleurs sinuer à la façon d'un serpent, - Dom Juan étant ici tout à fait vipérin -, remarque à laquelle Le Pauvre répond sans se départir de sa simplicité :

LE PAUVRE : Hélas ! Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité
[ = pauvreté] du monde.

Simplicité de la réplique qui permet, bien sûr, le déploiement du syllogisme :

1)
DOM JUAN : Tu te moques : un homme qui prie le Ciel tout le jour ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires.
C'est au concept de la divine providence que Dom Juan s'attaque ainsi, car, comment croire en un Dieu qui laisserait dans "la plus grande nécessité du monde " ses plus fidèles serviteurs ?

2)
LE PAUVRE : Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de pain à mettre sous les dents.
Autrement dit, l'homme qui a fait voeu de pauvreté est voué à crever de faim.

3
) DOM JUAN : Voilà qui est étrange, et tu es bien mal récompensé de tes soins.
La conclusion est logique et, au delà de l'infirmation de la proposition "le Ciel y pourvoiera", elle suggère que l'état d'ermite est bien "étrange", difficile à concevoir et que la foi de tels hommes frise l'absurde.
Dom Juan, en toute logique, a raison et voilà Le Pauvre confondu.

Mais s'il a convaincu son public, a-t-il convaincu son interlocuteur, ou du moins ébranlé sa foi ?
C'est peut-être ce qu'il va maintenant chercher à savoir dans la deuxième partie de cette scène. Pour cela, il ne va pas hésiter à jouer le rôle de tentateur :

DOM JUAN : (...) Ah ! Ah ! je m'en vais te donner un louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu veuilles jurer.

Dom Juan incite Le Pauvre à blasphémer.
Il se fait donc tentateur et la scène se joue maintenant entre deux principes : celui du Bien, celui du Mal ; le Diable et le Bon Dieu.

LE PAUVRE : Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?

Le Pauvre n'est pas docteur en théologie. Il n'est qu'un ermite qui met toute sa force en sa foi et qui, naïvement, s'étonne de la malignité des intentions de l'homme qu'il a tantôt renseigné.
Dom Juan n'a donc plus qu'à insister car, si Le Pauvre accepte de blasphémer, sa victoire sera totale puisqu'il aura prouvé par la simple logique d'abord, puis par l'expérience des faits que la piété n'est en fin de compte qu'une posture et que la foi qui semble la plus solide n'est qu'une vanité de plus.
Il est même aidé, le grand seigneur tentateur, par le pourtant croyant et très crédule Sganarelle qui, cependant, reste pragmatique et relativise le mal qu'il y aurait à blasphèmer pour éviter de crever de faim :

SGANARELLE : Va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal.

Les philosophes y verront du mépris de la part de Sganarelle.
Ah bah ! j'y vois plutôt du bon sens, et une grande sympathie pour la faiblesse humaine.
D'ailleurs, si nous étions plus forts, le monde serait sans doute invivable.
Remarquez que pour la majeure partie des habitants de cette planète, il doit bien souvent sembler invivable, ce monde.

Le Pauvre, lui, n'hésite à aucun moment et finit par affirmer :

LE PAUVRE : Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.

Plutôt que de renier son Dieu, l'ermite préfère risquer la mort. Cela s'appelle l'abnégation.
Et tend à prouver que la foi est une forteresse imprenable.
C'est ce que comprend Dom Juan qui a alors cette formule restée célèbre :

DOM JUAN : Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité.

Trait de génie de la part de Molière que ce remplacement de l'expression usuelle "pour l'amour de Dieu" par cette formule : "pour l'amour de l'humanité".

C'est parce que les hommes sont capables de tels sacrifices, capables en fin de compte de mourir pour des idées, que Dom Juan accorde son aumône, et sans doute son estime, au Pauvre.
Dom Juan lui-même refusera de se rendre aux évidences du Ciel et restera donc juqu'au bout fidèle à ses convictions ; cf Acte V, scène 5 :

DOM JUAN : Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me repentir.

En cela, cette très belle "Scène du Pauvre" sonne comme un présage et fait de Dom Juan un personnage double : Un diable métaphysique en même temps qu'un homme d'honneur.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 avril 2006

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 16:00

VIVRE A NE PAS VIVRE
(Sur tu ne sais s’il faut ainsi vivre
de Jean Le Boël in
Le Paysage immobile,
Editions Henry, 2009, p.31)

Tu ne sais s’il faut ainsi vivre
A ne pas vivre ainsi commence un
Texte de Jean Le Boël vivre à ne
Pas vivre définition juste de ce
Sentiment qu’on a parfois de pas
Etre là où on devrait être de ne
Pas vivre comme on devrait vivre
D’ailleurs quand on se voit dans
Les miroirs alors tu guettes sur
Ton front la main du temps celle
Qui finira par t’emporter où les
Ombres finiront par te confondre
Puis t’oublier en ta poitrine il
Y a une pierre qui pèse le poids
De tant de tout Alors quoi? rire
Sans doute de sa sottise puisque
L’eau fraîche du jour continue à
Couler le vent fou des cheveux à
Couler aussi sur ta main et il y
A cet autre cette ombre claire à
Tes côtés dans ce sombre monde à
Ne plus rien comprendre du tout.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 5 février 2009

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 14:21

 

L'insolence de Dom Juan

C'est qu'il a autre chose à faire, le suborneur ; il a affaire avec Dieu. Aussi, dans la pièce de Molière, ne veut-il pas s'encombrer des reproches de son père, Dom Louis, qui, à la scène 4 de l'acte IV, impose au maudit rejeton une tirade d'une quarantaine de lignes pour lui signifier sa désapprobation :

"Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la nature, que la vertu est la premier titre de noblesse, que je regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait, et que je ferais plus d'état du fils d'un crocheteur qui serait honnête que du fils d'un monarque qui vivrait comme vous." (Dom Juan, IV, 4).

A cela, puisque que Dom Juan n'a que faire de ces contingences morales, et parce qu'il n'y a rien de naturel dans l'état du gentilhomme, pas plus que dans celui du crocheteur, et qu'il a compris, le diable d'homme, que tout n'était que conventions sociales et belles paroles, il répond d'une brève et très claire réplique :

"Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler."

Ce qui est une manière de dire à son père qu'il n'est qu'une vieille barbe et qui renvoie le discours paternel à l'inanité des choses qu'on dit ou qu'on fait par pure convention.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 9 janvier 2006

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 14:09

DOM JUAN : ACTE I, Scène 2 : Le livre, la logique, la langue.

SGANARELLE.    Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris tout cela par coeur, et vous parlez tout comme un livre.

Dom Juan vient de faire une longue tirade dans laquelle il semble avoir éprouvé le besoin de justifier son attitude en matière amoureuse. Sganarelle sans doute ne s'attendait pas à cela et sa remarque indique et sa surprise face à une telle dépense de paroles et son besoin de désamorcer le sérieux du discours de Dom Juan soudain comparé à un bon élève qui récite sa leçon.
D'où la sécheresse de ton du Maître :

DOM JUAN.    Qu'as-tu à dire là-dessus ?

SGANARELLE.     Ma foi, j'ai à dire..., je ne sais ; car vous tournez les choses d'une manière, qu'il semble que vous avez raison ; et cependant il est vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles pensées du monde, et vos discours m'ont brouillé tout cela. Laissez faire : une autre fois je mettrai mes raisonnements par écrit pour disputer avec vous.

Peut-être le serviteur sent-il le danger au ton et au visage de son maître mais en tout cas il avoue son impuissance à "disputer", à débattre avec le "grand seigneur" cependant qu'il se rend bien compte que c'est surtout par l'habileté à manier la langue, à jongler avec les idées que Dom Juan réussit à convaincre, à séduire. Dom Juan est d'abord un maître du langage puisque la séduction consiste à convaincre l'autre du grand intérêt qu'on lui porte en lui parlant et en le faisant parler.
Sganarelle semble ici comprendre que ce qui semble logique (cf il semble que vous avez raison) peut être seulement une belle apparence de logique (cf et cependant il est vrai que vous ne l'avez pas), qu'il peut même y avoir une distorsion entre la prescience de ce qui est vrai et la jolie science de savoir bien parler, d'être fin rhétoriqueur : cf J'avais les plus belles pensées du monde, et vos discours m'ont brouillé tout cela.
Du reste, le beau langage fut souvent jadis une marque distinctive de la noblesse et le français des paysans, le français des bourgeois et le français des nobles étaient quasiment ressentis comme étant irrémédiablement différents, étanches l'un pour pour l'autre, langues de races plus encore que de classes. (1)
D'où le constat de Sganarelle : on ne peut "disputer" avec les seigneurs que par écrit, - une autre fois je mettrai mes raisonnements par écrit -, et de fait, c'est bien par les écrits de Voltaire, de Rousseau, de Beaumarchais, par le projet des "Encyclopédistes"  qu'au XVIIIème siècle la monarchie va se sentir menacée. D'où l'ironie invisible peut-être (quoique l'on fit beaucoup pour censurer Molière) aux oreilles des contemporains de la pièce mais réelle pour nous de cette réponse de Dom Juan :

DOM JUAN.    Tu feras bien.

Note
: (1)
En ce début de XXIème siècle, beaucoup, souvent par ignorance mais pas toujours, considèrent encore le patois picard et ses quelques survivances de langage comme dévalorisantes, dépréciatives de la position du locuteur et assimilent volontiers le patois à un argot, une langue douteuse. A l'autre bout, les conservateurs absolutistes de la langue, sans le vouloir la plupart du temps mais en connaissance de cause parfois, utilisent les faits de langue comme instrument de propagation d'idées plus ou moins nationalistes (c'est le cas avec la langue corse, le basque, le breton, le flamand, l'alsacien). Dans les deux cas, la linguistique, en tant que science humaine, passe au second plan.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 novembre 2005

 

Note du 5 février 2009 : Je mets ici en annexe deux intéressants commentaires de l'écrivain Orlando de Rudder postés à la suite de la 1ère publication de cet article.

Eh oui!

Eh oui, la langue comme discrimination sociale et les revendications autonomistes!!! Rappelons que Maurice Ravel, au début, s'intéressait de près au mouvement autonomiste basque.LA guerre de 14 l'en a dégoûté.;Lucien Trénet, père de Charles, qui tenait une boutique d'instrument de musique,rue saint sulpice, à PAris et qui était un bon vivant (un notaire poète qui a fait faillite parce qu'il s'en foutait, de son étude!!!!!)prônait la "
Renaissance Occitane" et chantait des chansons du cru, mais jamais il n'a marché dans les conneries de certains! PArce que, durant l'occupation, c'était grave. Rappelons que le (très beau) drapeau breton a été (fort bien) dessiné par des fascistes autoproclamés et collaborateurs... LEs cultures diverses méritent mieux que ces dérives immondes!

Posté par orlando de rudde, 22 novembre 2005 à 18:24

ouiiii!

Quand on sortait de la boutique de Lucien Trénet, on pouvait continuer la rue saint sulpice, tourner à gauche rue de Seine, re tourner à gauche rue de Buci, et encore à gauche, et l'on se trouvait devant la boutique de lutherie d'Alain Vian, frère de Boris, qui restaurait les limonaires et les pianos mécaniques. ET vendait des guitares.Je lui en ai achetés plusieurs!!!!

Posté par orlando de rudde, 22 novembre 2005 à 18:28
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