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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 13:58

NOTES SUR LE DOM JUAN DE MOLIERE
(Acte premier, scène première, la première tirade de Sgaranelle)

Le Dom Juan de Molière date de 1665, soit 8 ans avant la mort du dramaturge.
C'est une pièce d'une très grande originalité, singulière dans le répertoire du théâtre classique, une pièce qui ne respecte guère la règle des "trois unités" et qui, par la variété des registres employés et des thèmes abordés, semble être une des rares pièces du théâtre français du XVIIème siècle à pouvoir rivaliser avec le génie de Shakespeare.
Le texte de Molière figure en caractères gras. Le reste n'est que commentaires.

Acte premier

Le théâtre représente un palais.

Le théâtre représente donc le lieu même de la noblesse, de la seigneurie, de la tragédie.

SCENE PREMIÈRE.    SGANARELLE, GUSMAN

La pièce commence donc par un dialogue entre les deux serviteurs, celui du roi noir (Sgaranelle au service de Dom Juan) et celui de la reine blanche (Gusman au service de Done Elvire).

SGARANELLE, tenant une tabatière. Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie, il n'est rien d'égal au tabac : c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre.

Les premières paroles de Sgaranelle : un éloge du tabac qui commence par un postulat dogmatique : "il n'est rien d'égal au tabac (...) et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre."
L'argumentation suit :

Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme.

A noter : l'insistance de Sgaranelle à lier l'usage du tabac à "l'honnêteté", à la "vertu". Le tabac, et ici le tabac à priser, est donc un produit éthique puisqu'il "réjouit et purge les cerveaux humains" (par l'éternuement, par le nettoyage donc du cerveau); de plus, il "instruit les âmes à la vertu", comme l'enseignement des "Bons Pères" de la très chrétienne religion.
L'exemple suit, sous forme de question rhétorique :

Ne voyez-vous pas bien, dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on  en use avec tout le monde, et comme l'on est ravi d'en donner à droit et à gauche, partout où l'on se
trouve ?

Ainsi le tabac est comme la semence de Dom Juan : elle socialise par la séduction et l'amabilité et se répand dans les corps et les esprits.
Seule la relecture permet de faire ce rapprochement. La première vision de la pièce évacue rapidement cette première réplique de Sgaranelle en n'en retenant que l'essentiel : Done Elvire cherche Dom Juan.

On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on court
au-devant du souhait des gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent.

L'argumentaire de Sgaranelle s'arrête avec cette conclusion : tabac = honneur et vertu, c'est-à-dire que, pour nous qui avons lu, relu, vu, revu la pièce de Molière, le tabac est à l'opposé de la semence de Dom Juan qui provoque déshonneur et immoralité.

Mais c'est assez de cette matière. Reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s'est mise en campagne après nous, et son coeur, que mon maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici.

On appréciera la métonymie : Done Elvire est un "coeur" en quête de son Dom Juan disparu, un "coeur" en proie.

Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pensée ? J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu
de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.

Quand Sgaranelle parle de son maître, Sgaranelle dit ce qu'il pense et dit vrai.

             Patrice Houzeau
             Hondeghem, le 4 octobre 2005

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 13:50

NOTES SUR DOM JUAN DE MOLIERE
Acte I, scène 1 (2)

GUSMAN.    Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t'inspirer une peur d'un si mauvais augure ? Ton maître t'a-t-il ouvert son coeur là-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eût pour nous quelque froideur qui
l'ait obligé à partir ?

On voit ici que Gusman s'inquiète du  départ de Dom Juan et donc du sort de Done Elvire.
Pour obtenir des informations, il interroge donc son confrère, le serviteur de Dom Juan.

SGANARELLE.    Non pas ; mais, à vue de pays, je connais à peu près le train des choses ; et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerais presque que l'affaire va là. Je pourrais peut-être me tromper ; mais enfin, sur de tels sujets, l'expérience
a pu me donner quelques lumières.

Combien de fois déjà Sganarelle a-t-il eu ce genre de conversations ? L'expérience parle. Sans exposer clairement les motifs des actions de Dom Juan, - prudence ! -, il fait comprendre à Gusman qu'effectivement, Dom Juan est soudainement "refroidi".

GUSMAN.    Quoi ? ce départ si peu prévu serait une infidélité de Dom Juan ? Il pourrait faire cette injure aux chastes feux de Done Elvire ?

Gusman réagit aussitôt par l'attaque interrogative. Notons l'emploi du conditionnel qui souligne l'incrédulité du serviteur qui se refuse à penser que Dom Juan soit si "injurieux", si méprisant des "chastes feux de Done Elvire".
Cette première critique dans la pièce de l'attitude donjuanesque oppose donc l'injure à la chasteté.
Sganarelle tente bien un peu de défendre son maître par l'excuse habituelle des comportements indélicats, inconséquents, injurieux pour autrui :

SGANARELLE.    Non, c'est qu'il est bien jeune encore, et qu'il n'a pas le courage...

Mais Gusman interrompt ce piètre début de plaidoirie qui, faisant de Dom Juan un sot sans noblesse, insulte par contrecoup les sentiments de Done Elvire :

GUSMAN.    Un homme de sa qualité ferait une action si lâche ?

Cette interrogation de Gusman est intéressante en ce sens qu'elle met l'accent sur une contradiction : comment un "grand seigneur" comme Dom Juan pourrait-il être lâche ?
Pour Gusman, la noblesse du sang, la noblesse de la naissance suffit à garantir la qualité des actions d'un homme.
D'où l'ironique réplique de Sganarelle :

SGANARELLE.     Eh oui, sa qualité ! La raison en est belle, et c'est par là qu'il s'empêcherait des choses.

Autrement dit : Dom Juan est un homme sans contraintes qui passe par-dessus la rigueur morale attendue par Gusman et  Done Elvire :

GUSMAN.     Mais les saints noeuds du mariage le tiennent engagé.

La phrase est affirmative. Dom Juan s'est engagé et cet engagement au mariage le lie donc par le respect dû à la parole donnée qui est en fait un respect dû aux personnes auprès desquelles on s'engage. Dom Juan est donc, dès la scène d'exposition, condamné à réparer une faute, l'injure faite à Elvire.
Notons d'ailleurs que toutes ces interrogations qui marquent le discours de Gusman (6 interrogatives) semblent reprendre les questions que Done Elvire sans doute se pose quant à l'étrangeté du comportement de son fiancé. Gusman est ici le porte-parole de Done Elvire. Sganarelle, lui, ne parle pas pour Dom Juan mais s'exprime en témoin privilégié.
Jusqu'ici, il s'agissait d'une discussion entre deux valets sur ce qui pourrait n'être après tout qu'une péripétie amoureuse.
Mais le problème est tout autre et il faut être bien naïf et n'être qu'un pauvre homme de serviteur pour croire que le respect des personne de son rang, le respect de la parole donnée, et le respect "des saints noeuds du mariage" suffisent à arrêter Dom Juan dans sa fuite des responsabilités et son habitude d'irrespect des conventions parmi les plus importantes de sa vie sociale  :

SGANARELLE.    Eh ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Dom Juan.

Gusman, comme le spectateur est ignorant du caractère de Dom Juan. Et c'est le sujet même de cette pièce : les dernières heures d'un "grand seigneur" dont le caractère va ainsi, au grand jour d'une scène de théâtre, se révéler.

GUSMAN.    Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous ait fait cette perfidie ; et je ne comprends point comme après tant d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressants, de voeux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports enfin et tant d'emportements qu'il a fait paraître, jusques à forcer, dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre Done Elvire en sa puissance, je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela, il aurait le coeur de pouvoir manquer à sa parole.

Cette tirade de Gusman témoigne des inquiétudes et des interrogations de sa maîtresse, Done Elvire, et traduit l'étonnement devant une attitude hors-norme, extraordinaire, incompréhensible.
Ce qui étonne, c'est la dichotomie entre l'amoureux qui met tout en oeuvre pour séduire une jeune femme protégée par un couvent (et donc par Dieu) au point de forcer les portes et enlever celle qu'il désire si ardemment et la mettre ainsi "en sa puissance", en son pouvoir, et le "perfide" qui "manque à sa parole" et disparaît.
Une telle attitude, si cavalière, pourrait être admise et même témoigner en faveur de la "passion amoureuse" de Dom Juan, de sa virilité et donc de sa vertu au sens originel de ce qui relève des qualités de l'homme, si le grand seigneur, épousant Done Elvire, devenait dès lors un bon mari, un homme apte à protéger sa femme et à lui donner un train de vie digne de son rang.
Le discours de Gusman témoigne de cette opiniatreté de Dom Juan où l'adverbe anaphorique "tant" introduit toutes les ressources de la séduction, de la plus "transie" (cf "voeux", "soupirs", "larmes") à la plus passionnée (cf "protestations ardentes", "serments réitérés", "tant de transports enfin et tant d'emportements").
La duplicité apparente de Dom Juan est, aux yeux de Gusman, quasiment absurde, comme le montre la répétition de l'aveu d'incompréhension (cf "je ne sais pas" ; "je ne comprends point" ; "je ne comprends pas") ; mais ce qui semble absurde à Done Elvire et à son serviteur est évident aux yeux de Sganarelle.

            Patrice Houzeau
            Hondeghem , le 5 octobre 2005
   

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 13:38

NOTES SUR DOM JUAN DE MOLIERE (3)

(Acte 1, scène première, le portrait de Dom Juan par Sgaranelle)

SGARANELLE.-    Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi ; et si tu connaissais le pélerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui.

Le début du portrait de Dom Juan par Sgaranelle est marqué par l'ironie dont fait preuve le serviteur. Loin de Dom Juan, Sgaranelle ne fait pas mystère de ses opinions. Ainsi, le mot "pélerin" qui relève du lexique religieux est ici employé par antiphrase. De fait, Dom Juan se comporte comme un pélerin, cherchant en tous lieux de nouvelles femmes à conquérir, de nouveaux exploits à accomplir, de nouveaux dieux à maudire.

Je ne dis pas qu'il ait changé de sentiments pour Done Elvire, je n'en ai point de certitude encore : tu sais que,
par son ordre, je partis avant lui, et depuis son arrivée il  ne m'a point entretenu ;

Sganarelle semble vouloir ménager le serviteur de Done Elvire et ne prend pas parti sur les intentions de Dom Juan. Il se pose ainsi en confident de son maître et donc en témoin privilégié, ce qui, par avance, légitime le portrait peu flatteur qu'il livre ensuite :

mais, par précaution, je t'apprends, inter nos, que tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, en pourceau d'Epicure, en vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à toutes les remontrances qu'on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons.

La phrase commence doucement, par quelques précautions oratoires ("par précaution", "inter nos" qui est censé placer le discours de Sgaranelle sur un plan philosophique, "mon maître") puis le discours s'emballe qui fait se succéder les comparaisons les plus âpres ("enragé, chien, diable, Turc") où l'on voit que Sgaranelle, pensant par associations d'idées, se laisse emporter par la langue même qu'il prétend maîtriser (l'adjectif "enragé" introduit le mot "chien") mais ce qui est surtout reproché à Dom Juan c'est son refus de toute croyance ("un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou", les croyances populaires étant ainsi mises sur le même plan que les croyances religieuses). En outre, cette patente mécréance de Dom Juan expliquerait son immoralité ("qui passe cette vie en véritable bête brute, en pourceau d'Epicure, en vrai Sardanapale"). Notons encore que les références censées légitimer le discours de Sgaranelle le ridiculisent puisqu'il n'y a rien de commun entre les loups-garous, le philosophe antique Epicure et un roi légendaire qui personnifie la débauche.

Tu me dis qu'il a épousé ta maîtresse : crois qu'il aurait plus fait pour sa passion, et qu'avec elle il aurait encore épousé toi, son chien et son chat.

Après avoir dénoncé l'absence de religion et de morale qui caractérise Dom Juan, Sgaranelle aborde le problème du mariage puisque c'est le sujet même des interrogations de Gusman. Les choses sont dites sans détour maintenant comme si la colère prenait le dessus :

Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert point d'autres pièges pour attraper les belles, et c'est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disais le nom de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce serait un chapitre à durer jusques au soir.

Le discours de Sgaranelle se fait programme puisque l'on pourra assister durant la pièce à l'éclectisme de Dom Juan en matière amoureuse qui passe de la dame de la noblesse aux petites paysannes ne se souciant donc que du corps et faisant fi des positions sociales. En cela, il mérite donc la plaisante périphrase de Sgaranelle : "un épouseur à toutes mains".
Le ton employé par Sgaranelle est ironique et masque peut-être une certaine rancoeur, une colère à peine contenue ; l'ironie cependant peut choquer Don Gusman qui, semble-t-il, ne s'attendait pas à de telles révélations. Sgaranelle s'en rend compte :

Tu demeures surpris et changes de couleur à ce discours ; ce n'est là qu'une ébauche du personnage, et, pour en achever le portrait, il faudrait bien d'autres coups de pinceau.

Sgaranelle souligne ainsi que certes, Dom Juan n'est pas quelqu'un de recommandable, mais surtout, il met l'accent sur la complexité du personnage justifiant ainsi, - c'est son rôle de figure de théâtre, de serviteur du mythe -, la pièce qui va se jouer maintenant et dont son maître est le principal protagoniste.

Suffit que le courroux du Ciel l'accable quelque jour ; qu'il me vaudrait bien mieux d'être au diable que d'être à lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose ; il faut que je lui sois fidèle en dépit que j'en aie : la crainte en moi fait l'office du zèle, bride mes sentiments, et me réduit d'applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste
.

Dans ces quelques phrases, Sgaranelle répond à la question que pourrait lui poser Gusman : pourquoi sers-tu donc un homme si peu honorable ? Et Sgaranelle de prétendre qu'il préférerait servir le diable que de servir Dom Juan, la formulation du valet étant basée sur un chiasme, on peut aussi comprendre la phrase de la façon suivante : j'aimerais être loin de Dom Juan ("être au diable") et non près de lui ("que d'être à lui") car "il me fait voir tant d'horreurs" (le terme est fort) que j'aimerais qu'il soit loin de moi, dans ce "je ne sais où" où Sgaranelle situe le Diable, le Bon Dieu et les loups-garous.
La phrase suivante est constituée d'une périphrase célèbre : "un grand seigneur méchant homme".
Cette périphrase désigne Dom Juan en soulignant les deux traits principaux de son caractère : Dom Juan est un grand seigneur ; Dom Juan est un homme méchant.
Enfin, Sgaranelle fait l'aveu de sa lâcheté ("la crainte en moi fait l'office du zèle") et de sa complaisance ("me réduit d'applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste").
Ce n'est pas par affection que Sgaranelle reste le serviteur de Dom Juan, c'est la crainte, la peur qui conduit ses actions. C'est en cela qu' "un grand seigneur méchant homme est une terrible chose" : on ne quitte les enfers qu'avec l'aide des dieux.
On peut se demander quelle est la nature de cette crainte. De quoi Sgaranelle a-t-il si peur ? Il lui suffirait de chercher un autre maître plutôt que de faire office d'âme damnée d'un seigneur si redoutable.
Mais si cette peur est si grande qu'elle paralyse Sgaranelle, n'est-elle pas liée à la peur commune à tous les êtres : la peur de l'inconnu ?
Comment, moi, Sgaranelle, pourrais-je vivre sans Dom Juan puisque le monde qui me donne quelque existence est un monde marqué par ce "grand seigneur" et ce chemin inconnu qu'il parcourt ?

Le voilà qui vient se promener dans ce palais : séparons-nous ; écoute, au moins, je t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche ; mais s'il fallait qu'il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti.

Ainsi se termine la première scène qui nous présente un personnage si terrible que son valet semble le redouter au point de se dédire s'il en était besoin.
Portrait de Dom Juan mais aussi portrait de Sgaranelle, personnage sympathique qui rêve d'un monde paisible gouverné par l'usage du tabac et des sentiments amicaux et qui se voit contraindre de servir un homme dont les aventures amoureuses vont le conduire à sa perte. Pressent-il une fin tragique ? Sans doute, bien qu'il ne le dise pas explicitement, mais déjà dans son discours apparaît "le courroux du Ciel".

            Patrice Houzeau
            Hondeghem, le 7 octobre 2005

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 13:28

NOTES SUR DOM JUAN DE MOLIERE (Acte I, scène 2) (2)
LA JUSTIFICATION DE DOM JUAN

Sganarelle vient de "tendre la perche", de piquer la curiosité de Dom Juan en lui faisant remarquer que s'il lui plaît "d'être le plus grand coureur du monde" et que s'il veut "avoir raison d'en user de la sorte", "on ne peut aller là contre" mais que s'il ne le voulait pas, "ce serait peut-être une autre affaire".
Adroitement, Molière pose ici la question du libre arbitre, de la volonté individuelle qui serait susceptible de tempérer le caractère et les passions du "grand seigneur méchant homme".
Dom Juan, amusé peut-être par le culot de son serviteur, lui donne la parole :

DOM JUAN.    Eh bien ! je te donne la liberté de parler et de me dire tes sentiments.

SGANARELLE.    En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point votre méthode, et que je trouve fort vilain d'aimer de tous côtés comme vous faites.

Donnant la parole à Sganarelle, Dom Juan tisse, pour le spectateur, des liens plus profonds que ceux qui unissent habituellement Maître et valet : il le laisse, pour un instant, parler d'égal à égal avec lui. D'une certaine manière, il s'agit là aussi d'une atteinte aux conventions sociales qui veulent que le serviteur ne juge pas ses employeurs et ne réponde aux questions de ceux-ci qu'avec la plus grande neutralité.
Du point de vue dramaturgique, évidemment, la relation Sganarelle-Dom Juan permet d'utiliser le registre argumentatif.
Il est à noter cependant que si Sganarelle semble prendre son rôle au sérieux, - utilisant par exemple le lexique de la discussion philosophique (cf "je n'approuve point votre méthode") -, la réciproque n'est pas vraie et Dom Juan s'amuse plutôt des commentaires de son valet.
Cependant, cette franchise de Sganarelle permet à Dom Juan de justifier son comportement cavalier :

DOM JUAN.    Quoi ? tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n'est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout ce que je vois d'aimable ; et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le coeur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a rien plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre coeur les charmes attrayants d'une conquête à faire. Enfin, il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne, et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui ne puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs : je me sens un coeur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.


Jusqu'ici Dom Juan n'avait que fort peu parlé et soudain, cette tirade, cette auto-plaidoirie, ce plaidoyer pour lui-même comme s'il était nécessaire qu'il se justifiât.
Un grand seigneur répugne à se justifier. Ce qu'il fait relève de son "bon plaisir", de ses "privilèges", des règles privées qui faisaient de la noblesse une classe à part, au-dessus de tous et n'ayant que Dieu et le Roi pour véritables maîtres.
Aussi, cette justification de Dom Juan peut sembler étonnante, surtout face à son valet. Peut-être est-il en colère ? Peut-être a-t-il besoin d'une conversation et, n'ayant aucun de ses pairs "sous la main", se contente-t-il de Sganarelle ?
En tout cas, voilà notre Dom Juan lancé dans une argumentation des plus éclairantes.
Il commence par poser le problème, sous forme interrogative comme il se doit et en utilisant l'indéfini "on" :

"Quoi ? tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne ?

Mais dès la problématique, la réponse est donnée : pas question de "renoncer au monde" et donc de  fermer les yeux sur ces "beaux objets" du monde que sont, pour Dom Juan, les femmes.
Dom Juan a une conscience esthétique de la réalité : la beauté lui "frappe les yeux". Tout est donc d'abord dans le regard. Et "se lier" (par le mariage) "au premier objet qui nous prend" équivaut à se condamner soi-même au "renoncement", à "l'ensevelissement", à "la mort" : "renoncer au monde", "s'ensevelir pour toujours", "être mort dès sa jeunesse" dit Dom Juan dans une gradation  descendante des plus sinistres.
On notera que le discours de Dom Juan est sans nuance : le mariage est un "absolu", un renoncement absolu à aimer d'autres femmes ; donc, le donjuanisme est lui-même un "absolu". Pas d'hypocrisie, pas de double vie mais une vie libre de toutes contraintes, un choix toujours renouvelé de se lancer dans une aventure amoureuse.
De ce fait, la fidélité n'est qu'un "faux honneur" puisque "la constance n'est bonne que pour les ridicules" et, pour appuyer cette thèse, Dom Juan emploie l'argument du désir qui, pour lui, prime sur la convention de la fidélité : "toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs".
On pourra noter l'usage du présent de vérité générale et du pronom pluriel 'toutes" qui englobe donc dans une totalité l'ensemble des femmes.
Il est vrai qu'un "grand seigneur" constitue un bon parti et l'on verra dans l'Acte II que Dom Juan effectivement plaît aux femmes (Charlotte et Mathurine en sont toutes bouleversées !).
Mais il est vrai aussi que le discours donjuanesque renverse la proposition séductrice : "Je prends le droit de séduire qui bon me semble" en "Elles ont toutes le droit d'être séduites par moi".

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 29 octobre 2005

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 13:16

NOTES SUR DOM JUAN DE MOLIERE (ACTE I, SCENE 2) (1)

Scène 2.    DOM JUAN, SGANARELLE

DOM JUAN.    Quel homme te parlait là ? Il a bien de l'air, ce me semble, du bon Gusman de Done Elvire ?

Voilà donc "le grand seigneur méchant homme", Dom Juan qui, dès sa première intervention, est interrogatif. Il a interrompu une conversation entre deux serviteurs, a sans doute reconnu Gusman, le valet de Done Elvire et s'en assure auprès de Sganarelle.

SGANARELLE.
   C'est quelque chose aussi à peu près de cela.

DOM JUAN.    Quoi ? C'est lui ?

La réponse de Sganarelle n'est pas absolument explicite. Il dit les choses sans avoir l'air de les dire comme si, en signalant la présence de Gusman, il trahissait son collègue. Mais Sganarelle ne sait pas mentir, ne peut pas mentir à son maître. Aussi utilise-t-il l'alexandrin (12 syllabes) alors que le monosyllabe "oui" aurait suffi.
Quant à Dom Juan, si sa surprise est peut-être feinte, c'est qu'il a probablement compris que les deux serviteurs s'étaient fait des confidences. Dom Juan connaît aussi bien son valet que Sganarelle connaît son maître.
D'où une série de questions qui ont pour objectif de savoir ce que les deux collègues se sont raconté :

SGANARELLE.    Lui-même.

DOM JUAN.    Et depuis quand est-il en cette ville ?

SGANARELLE.    D'hier au soir.

DOM JUAN.    Et quel sujet l'amène ?

SGANARELLE.    Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiéter.

Sganarelle, si bavard dans la première scène, se fait soudain laconique comme s'il craignait de trop en dire obligeant ainsi Dom Juan à préciser le but de ses questions.
Ainsi, pour éviter d'avoir des révélations à faire, il tend lui-même la perche à Dom Juan en lui faisant remarquer que les raisons de la présence de Gusman sont évidentes.
Sganarelle se comporte comme un suspect devant un policier, laconique et allusif puisqu'il ne peut faire autrement que de répondre.
Pour relancer l'interrogatoire, Dom Juan demande un aquiéscement à son valet :

DOM JUAN.    Notre départ sans doute ?

SGANARELLE
.    Le bonhomme en est tout mortifié et m'en demandait le sujet.

Le serviteur laisse ici transparaître ses sentiments pour excuser sans doute cet entretien entre les deux hommes, entretien que Dom Juan soupçonne et n'approuve peut-être pas. Du moins, est-ce la crainte que Sganarelle peut avoir.
Mais ce qui intéresse Dom Juan, ce n'est ni la consternation de Gusman ni l'inquiétude d'Elvire, ce qui l'intéresse, c'est ce que son serviteur a pu bien dire :

DOM JUAN.    Et quelle réponse as-tu faite ?

SGANARELLE.    Que vous ne m'en aviez rien dit.

DOM JUAN.
    Mais encore, mais quelle est ta pensée là-dessus ? Que t'imagines-tu de cette affaire ?

Sganarelle esquive la question tout en disant vrai (cf sc. 1 :"...et depuis son arrivée il ne m'a point entretenu."). Mais Dom Juan se doute que Sganarelle, bavard comme il est, a certainement commenté le départ imprévu de son maître. Aussi précise-t-il habilement sa question en demandant l'opinion de son valet. A noter : l'emploi du verbe "imaginer" qui, par avance, relativise le discours de Sganarelle.

SGANARELLE.    Moi, je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour en tête.

DOM JUAN.    Tu le crois ?

SGANARELLE.    Oui.

DOM JUAN.    Ma foi ! tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a chassé Elvire de ma pensée
.

Sganarelle, sans doute mis en confiance par le calme affiché de Dom Juan qui ne semble guère inquiet de la présence de Gusman, décide donc de parler franchement à son maître qui semble s'en amuser (cf "Tu le crois ?") et qui, d'ailleurs, ne fait pas mystère de ses préoccupations : le voilà lancé dans une nouvelle conquête amoureuse.
Cette franchise de Dom Juan est sympathique car elle éloigne les soupçons d'hypocrisie, de double jeu qu'il chercherait à mener. Dom Juan ne court qu'un lièvre à la fois, semble-t-il, et dès qu'il a séduit une femme, il court sans arrière-pensée après une autre, ce qui, pour le spectateur, est confirmé par Sganarelle (double énonciation oblige, chaque personnage d'une scène s'adressant aux autres personnages présents mais aussi au spectateur) :

SGANARELLE.    Eh ! mon Dieu ! je sais mon Dom Juan sur le bout du doigt, et connais votre coeur pour le plus grand coureur du monde : il se plaît à se promener de liens en liens et n'aime guère à demeurer en place.

Franchise habituelle des valets de Molière (songez à Nicole du Bourgeois Gentilhomme, à Toinette du Malade imaginaire) qui ne semblent pas craindre de dire les choses telles qu'elles sont. Mais si Monsieur Jourdain et Argan sont des hommes faibles, plus embarrassés des femmes qu'autre chose, Dom Juan est un homme fort. Nous ne sommes pas dans le registre de la "grande comédie", la comédie de la classe bourgeoise montante, mais, même si la page de garde classe la pièce dans le genre "comédie", nous sommes dans la tragi-comédie, le registre des nobles, des grands seigneurs attachés à leurs privilèges.
Sganarelle ne manque donc pas de courage devant Dom Juan, à moins que cela ne soit de la sottise. Cependant, son discours souligne, sans le vouloir, la dépendance amoureuse de Dom Juan qui ne peut qu'aller de "liens en liens" : les liens du mariage certes puisqu'il est "un épouseur à toutes mains" (cf sc.1) mais aussi les liens du sexe qui le jettent dans une passion qui constitue l'essentiel de ses préoccupations. Dom Juan, brisant sans cesse les "liens" qu'il noue avec ses victimes est en fait lui-même lié, aliéné à l'obsession hétérosexuelle.
Comme Elvire (cf sc.1 : "son coeur, que mon maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici."), Dom Juan est lui aussi métonymisé par le discours de Sganarelle ("et connais votre coeur pour le plus grand coureur [décidément, Sganarelle aime les alexandrins !] du monde").
Sganarelle souligne le "bon plaisir" de Dom Juan : "il se plaît (...) et n'aime guère..." masquant ainsi par la politesse l'âpre vérité de sa réplique.

DOM JUAN.    Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte ?

SGANARELLE.    Eh ! Monsieur.

DOM JUAN.    Quoi ? parle.

SGANARELLE.    Assurément que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas aller là contre. Mais
si vous ne le vouliez pas, ce serait peut-être une autre affaire.

Dom Juan n'est pas dupe de la politesse de Sganarelle et comprend parfaitement que Sganarelle n'approuve sans doute pas l'inconstance de son maître. Il poursuit donc son interrogatoire. Ce n'est pas que l'opinion de son valet l'intéresse tant que ça, mais Sganarelle est bavard ; Dom Juan le sait. Aussi vaut-il mieux savoir ce que son serviteur pourrait être amené à raconter.
Cette curiosité soudaine de Dom Juan pour les opinions de Sganarelle permet en tout cas à Molière de constituer un "couple argumentatif" qui permet à Dom Juan d'exposer son point de vue au public sans avoir recours à l'artifice du monologue. De plus, le registre comique dans lequel se situe Sganarelle permet de souligner la faiblesse des arguments employés contre le "grand seigneur méchant homme" en même temps qu'il donne une tonalité plaisante aux scènes de dialogue maître-valet.

     Patrice Houzeau
     Hondeghem, le 9 octobre 2005

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 12:30

METONYMIE ET APPARAÎTRE
Notes sur Dom Juan de Molière (III,1; I,2)

« SGANARELLE
Mais laissons là la médecine, où vous ne croyez point, et parlons des autres choses, car cet habit me donne de l’esprit, et je me sens en humeur de disputer contre vous : vous savez bien que vous me permettez les disputes, et que vous ne me défendez que les remontrances. »
(Molière, Dom Juan, Acte III, scène 1)

Ce qui, pour Sganarelle, donne de l’esprit, c’est un habit qu’il a mis pour ne pas être reconnu (1). Il prend donc prétexte de cet « esprit » qui lui vient pour poser la grande question à Dom Juan :

« SGANARELLE
Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au ciel ? » (III,1)

« croire au ciel » c’est croire en la métonymie du monde, c’est croire que tout ce qui est, que chaque étant abrite la permanence du même être invisible, omniprésent, omnipotent, omniscient.
Mais Dom Juan ne croit pas à la métonymie.
Il croit à l’apparaître :

« Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. » (Acte I, scène 2)

Il croit à l’apparaître et aux relatives (« où je la trouve » et « dont elle nous entraîne ») qui le « ravissent » et « l’entraînent » dans sa soif de conquêtes :

« Enfin, il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. » (I,2)

On me dira que l’apparaître est la manifestation, la révélation de l’être dans l’étant. C’est que, pour Dom Juan, la beauté est sans doute un en-soi de l'être, objectif et partout répandu. D’où cette profession de foi du grand seigneur libertin :

« Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. » (I,2)

Où l’on remarque que Dom Juan est semblable au bon chrétien qui ne peut faire autrement que de croire (puisque Dieu ne se discute pas) et dont la principale qualité est la générosité du cœur.

(1)
  
En cela, Sganarelle est comme certains de nos ministres qui croient qu’en revêtant l’habit gouvernemental, ils acquièrent ce pouvoir de l’esprit qui va leur permettre de faire passer des réformes que peu approuvent. D’autres ont fait comme Sganarelle : ils ont pris un autre habit pour ne pas être reconnus comme les margoulins qu’ils sont.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 5 février 2009

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 10:09

« TOI, TU ES MORT ! »

 

« RUFFIAK
   Comme quoi qu’on a fait son devoir, et qu’on le fait encore, bien qu’on soye démobilisés nous autres et qu’on reste à trois pour partager le butin. 

GOULAVE
   Et moi ?

SHABERNAK
   Toi, tu es mort ! Et si tu protestes, on va te piquer la tripe et te foutre dans le purin, car faut pas qu’on soye quatre. » (Michel de Ghelderode, La Balade du Grand Macabre, folio théâtre, p.157)

 

Le mort est celui qui ne proteste pas.
La communauté des vivants est donc l’ensemble de ceux qui décident qui peut protester et qui ne peut pas.
Dans les dictatures, la communauté des puissants décide des morts et des vifs.
La démocratie consiste à reconnaître la communauté des vivants comme celle qui appelle au débat et donc à la protestation.
Il est vrai cependant que « l’horreur économique » tend à taire les protestations.
On a même une expression pour cela : « la mort sociale » qui est l’exact contraire de l’expression « acteur économique ».
Celui qui est frappé par « la mort sociale » (l’exclu, le sans-droit, le sans-le-sou) peut être même ressenti comme un empêcheur d’acter économiquement.
L’enjeu n’est donc pas tant la production de richesses, qui permettrait à tous de faire partie de la communauté des vivants, que le partage du butin.
Mais la crise actuelle (celle de 2008-2009, la crise dite « des subprimes ») a au moins ce mérite de rappeler aux acteurs économiques que la gourmandise est un péché économique.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 5 février 2009

 

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 08:50

A HAUTEUR D'HOMME 

A propos de Un roi sans divertissement de Jean Giono (édition de poche folio)
 

 

    -Taisez-vous donc, cria Saucisse (je dis qu'elle cria parce qu'elle avait une voix éraillée qui détonnait dans l'aigu quand elle la forçait), c'était un homme comme les autres ! (p.152)

 

Il arrive alors que le mythe de l'homme providentiel soit trop bavard et que l'on rappelle que, providentiel ou pas, celui qui fut, fut d'abord un homme.
Qu'est-ce que le Commandeur ? Une statue. En tant qu'homme, on ne sait rien de lui, sinon qu'il fut tué par Dom Juan.
Ce que tente d'éviter Saucisse, c'est que Langlois soit statufié, transformé en légende qui justifierait le mystère de sa mort, - puisque c'est une légende, il aurait donc eu une mort légendaire - ; ce qu'elle cherche à faire, Saucisse à la voix "éraillée" (et donc si humainement imparfaite), c'est empêcher que Langlois soit dissocié des vivants et des morts ordinaires afin que, sans doute, on puisse l'aimer à hauteur d'homme.
C'est d'ailleurs ce que comprend le narrateur qui, dans la même page, en réponse au cri de Saucisse, précise :

 

Si on était là à la faire parler, c'est bien qu'on avait toujours appétit à cet homme ; et qu'on ne le tenait quitte de rien, même pas de la mort, à cause de cette connaissance des choses qu'il avait paru avoir. (p.152)

 

Patrice Houzeau

Hondeghem, le 10 décembre2006 

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4 février 2009 3 04 /02 /février /2009 14:54

TENTATIVE DE FUITE DU PERE, FEBRILITE DE LA FILLE
Note sur la scène 2 de l’Acte II de l’Iphigénie de Racine.

Iphigénie s’interroge sur l’agitation paternelle :


« Seigneur, où courez-vous ? et quels empressements
   Vous dérobent sitôt à nos embrassements ? »
   (vers 531-532)

Agamemnon craint sans doute de croiser le regard de cette fille qu’il s’apprête à sacrifier.
Iphigénie utilise d’ailleurs le mot « fuite » et laisse même poindre, par coquetterie peut-être, un peu de jalousie au vers 533 :

« A qui dois-je imputer cette fuite soudaine ? »


La fille est dans la pièce celle qui rejoint le père car c’est le père qui doit la donner à un autre homme.
Elle est donc celle qui va quitter l’état de dépendance pour tenir auprès de son mari le rôle que sa mère tient auprès du père.
Revoir son père avant la cérémonie est donc essentiel puisque c’est là l’occasion de le remercier (en lui exprimant tout son amour comme Iphigénie le fait, cf vers 538 - 546) et donc se comporter pour la dernière fois en jeune fille, partager un instant d’intimité avec ce père tant aimé.

Elle l’accable donc d’interrogatives :


« Seigneur, où courez-vous ? et quels empressements
   Vous dérobent sitôt à nos embrassements ?
   A qui dois-je imputer cette fuite soudaine ?
   Mon respect a fait place aux transports de la reine ;
   Un moment à mon tour ne vous puis-je arrêter ?
   Et ma joie à vos yeux n’ose-t-elle éclater ?
   Ne puis-je… »
   (vers 531- 537)

Et elle était embarquée dans sa sixième interrogative lorsque le roi son père l’interrompt.
Sans doute la joyeuse fébrilité de sa fille le trouble-t-il : 

                     
   « Eh bien ! ma fille, embrassez votre père,
Il vous aime toujours. » (vers 537-538)

Cette dernière proposition est évidemment lourde de sens pour celui qui sait ce que prépare réellement Agamemnon : le sacrifice de sa fille alors que celle-ci s’attend à être mariée à Achille.
Ce « Il vous aime toujours » est intéressant en ce sens que le pronom personnel renvoie autant à la figure du père qu’à la figure de l’homme d’Etat. En tant que père, Agamemnon ne veut pas la mort de sa fille ; en tant que commandant de la flotte grecque, il sait que ce sacrifice est inévitable puisqu’il a été ordonné par les dieux.
Mais enfin, il rassure Iphigénie et les exclamatives succèdent alors aux interrogatives : 

                                 
« Que cette amour m’est chère !
Quel plaisir de vous voir et de vous contempler
Dans ce nouvel éclat où je vous vois briller !
Quels honneurs ! Quel pouvoir ! Déjà la renommée
Par d’étonnants récits m’en avait informée ;
Mais que, voyant de près ce spectacle charmant,
Je sens croître ma joie et mon étonnement !
Dieux ! avec quel amour la Grèce vous révère !
Quel bonheur de me voir la fille d’un tel père ! »
(vers 538 - 546)

Il suffit donc de quelques mots de la bouche d’Agamemnon pour qu’Iphigénie laisse éclater sa joie et sa fierté d’être la fille du « roi des rois », d’être une princesse grecque qu’une union annoncée avec un guerrier fameux (Achille) va propulser au centre même de l’aristocratie.
Un tel débordement de joie ne peut que mettre Agamemnon mal à l’aise, d’où le double sens encore de cette réplique :

« Vous méritiez, ma fille, un père plus heureux. » (vers 547)


Incompréhension d’Iphigénie, nouvelles interrogations :


« Quelle félicité peut manquer à vos vœux ?
   A de plus grands honneurs un roi peut-il prétendre ?
   J’ai cru n’avoir au ciel que des grâces à rendre. »
   (vers 548-550)

Ironie.
Le ciel condamne Iphigénie.
Celle-ci, ignorante, innocente, le remercie cependant, le ciel, du bonheur qui la comble, mais qui se couvre d’un peu d’ombre pourtant puisque son père dit lui-même qu’il pourrait être plus « heureux », plus chanceux sans doute (il est vrai que ces vents qui ne se lèvent pas retardent l’expédition grecque dans son projet de siège de Troie).
Puisque son père est si laconique.
Si peu expansif.
Comme s’il ne pouvait plus se laisser aller à la joie simple des retrouvailles.
C’est que l’homme d’Etat étouffe en lui la personne privée, c’est que la charge de roi des rois l’empêche d’être père, c’est que le voilà confondu avec son rôle social :

AGAMEMNON, à part
« Grands dieux ! à son malheur dois-je la préparer ? »
   (vers 551)

La tragédie est dans cette nécessité de la préparation à la mort.
Dans cette acceptation de la perte de l’être aimé.
Ainsi, pour les tragiques, - c’est-à-dire, en fin de compte, nous tous -, vivre, c’est peut-être « apprendre à mourir » (comme on dit assez pompeusement dans les Lycées), c’est certainement gérer de la mort, de la souffrance, de la douleur, de l’absence, du deuil.
Et comment gérer ce qui est de l’ordre de l’intime lorsque l’on ne peut plus s’abstraire de sa fonction, lorsque l’on est dévoré par cette nécessité d’être socialement aux autres, qui ont toute puissance sur nos emplois du temps.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 février 2009

 

 

 

 

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4 février 2009 3 04 /02 /février /2009 09:53

DE L’EN-DEHORS

 

« J’en conclus que pour le monde entier, moi excepté, cette ruelle existe en dehors du temps et de l’espace. » (Jean Ray, La Ruelle ténébreuse in Le Grand Nocturne, Le Masque fantastique, p.85)

 

L’expérience du réel existe pour les autres « en dehors du temps et de l’espace ».
Dans le présent de vérité générale de ce qui ne change jamais.
L’invariable, c’est l’en-dehors du temps et de l’espace.
L’en-dehors de ce temps et de cet espace où nous situons la réalité dans laquelle nous nous déplaçons.
Objectivement, la « Ruelle ténébreuse » n’existe pas :
«… je suis arrivé à savoir que pour tous, et sur le plan cadastral de la ville, seul un mur mitoyen sépare la distillerie Klingbom de l’immeuble du marchand de graines. » (Jean Ray, ibid.)
Cependant, elle a sa part d’être puisque Jean Ray lui a consacré une nouvelle.
Ou plutôt, Jean Ray a inventé cet être de la Ruelle ténébreuse et lui a donné assez de force pour que nous nous en soucions encore.
La littérature, ce n’est pas du message, c’est de la force.
De la puissance.
De l’être qui influe sur les existences.
Le narrateur qui remarque que pour le monde entier, cette ruelle existe en dehors du temps et de l’espace suppose qu’il y a donc bien un en-dehors, un existant alternatif, un (c’est-à-dire une infinité de) monde parallèle.
L’invariable, c’est l’en-dehors des univers parallèles.
C’est l’en-dehors d’un autre temps et d’un autre espace où un autre narrateur dans une autre nouvelle d’un autre Jean Ray fait remarquer que pour le monde entier, lui excepté, le mur mitoyen qui seul sépare la distillerie Klingbom de l’immeuble du marchand de graines existe en dehors du temps et de l'espace.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 février 2009

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