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24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 08:04

DE L'INVISIBILITE AMOUREUSE

Notes sur un sonnet de Ronsard


Parfois l'amoureux rêve d'être invisible afin d'être l'invisible voyeur des heures de la bien aimée :

J'ay cent fois désiré & cent encores d'estre
Un invisible esprit, afin de me cacher
Au fond de vôtre coeur, pour l'humeur rechercher
Qui vous fait contre moi si cruelle aparoistre.
                  (Ronsard, Continuation des Amours, XLV)
(1)

Ici, il s'agit plutôt de pénétrer dans le coeur de l'autre, de s'y "cacher", "au fond du coeur", dans ce qui est le plus inaccessible à la conscience, et là d'y être un esprit enquêteur afin de comprendre les causes de la cruauté apparente de l'amante.
Mieux, cette invisibilité permettrait à l'interrogatif d'accéder à la maîtrise des humeurs de la personne aimée :

Si j'estois dedans vous, aumoins je serois maistre,
Maugré vous, de l'humeur qui ne fait qu'empescher
Amour, & si n'auriez nerf, ne poux sous la chair
Que je ne recherchasse afin de vous cognoistre.
(2)

Mais cette annexion du corps d'autrui, cette aliénation, est "pour la bonne cause" : il s'agit de contrôler "l'humeur qui ne fait qu'empescher Amour". Une thérapie amoureuse en quelque sorte doublée d'une chirurgie invisible puisque le possesseur pourrait ainsi recenser et les nerfs et les pulsations, les pulsions à l'oeuvre "sous la chair" du corps désiré, pénétré, possédé.
La fille aimée et cruelle en son apparaître ne serait donc que machinerie nerveuse et impulsive, capricieuse et lunatique comme un appareil mal réglé, et pourtant c'est cet objet critique que l'amant jaloux des jardins et des secrets rêve de posséder corps et âme.

Pour l'heure, il s'agit d'opposer la froideur de l'aimée à la chaleur des sentiments amoureux.
Pas de doute, si l'apparence est froide, c'est que les humeurs constitutives du tempérament sont froides.
Et, comme chacun sait, la femme étant compliquée, il  faut donc bien la connaître, la posséder comme on possède une langue étrangère :

Je sçaurois une à une & voz complexions,
Toutes voz voluntés, & voz conditions,
Et chasserois si bien la froideur de voz venes,

Que les flammes d'Amour vous y allumeriez :
Puis quand je les voirrois de son feu toutes plenes,
Je redeviendrois homme, & lors vous m'aimeriez.

Cependant cette inquisition est inhumaine; elle est le fait d'un "esprit" et non d'un homme de chair et de sang. Aussi Ronsard précise que ce n'est qu'en "redevenant homme", par le retour à l'incarnation humaine, que l'amant peut être aimé de l'autre, ce mystère muet de cruelle apparence.
Bien entendu, le texte est au conditionnel et exprime ainsi un fantasme, une fantaisie de l'auteur.

Reste l'indicatif présent et son interrogation : qu'est-ce donc

Qui vous fait contre moi si cruelle aparoistre [?]

puisque l'autre, cette autre énigme de moi-même, est, par définition, énigmatique.

Notes
: (1) Source : Ronsard, Les Amours, GF-Flammarion, 1981, p.175.
             (2) ne poux = ni pouls 

                   Patrice Houzeau
                   Hondeghem, le 25 août 2005

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 15:43

SAINT THOMAS

Thomas en araméen, Didyme en grec, Jumeau en français.
Thomas le fataliste. Le lucide : "Allons-y, nous aussi, afin de mourir avec lui". C'est ce qu'il dit quand il apprend la décision du Christ de partir en Judée pour y réveiller Lazare. (Saint Jean, XI, 16).

Thomas l'intelligence pratique.
Lors du dernier repas : "Et où je vais, vous en connaissez le chemin" dit le Christ.
Thomas alors, de façon pragmatique, comme s'il cherchait à expliciter les paroles du Messie :

"Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment en connaîtrions-nous le chemin ?" (Saint Jean, XIV, 5).

En intervenant ainsi sur la question de la destination du Christ et sur le chemin à parcourir, Thomas fait preuve de bon sens. Il prend les paroles dans leur sens littéral et permet ainsi de rendre plus évidente encore l'énigme du discours christique qui ne repose pas sur le sens commun mais sur une éthique :

"Je suis le chemin, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi." (Saint Jean, XIV, 6).

Le Christ se présente ainsi : un homme-chemin, celui qui se confond avec la voie à suivre au point de l'incarner, d'en devenir le symbole vivant.
Le Christ est donc pure métaphore.
Homme-chemin, homme-verbe, homme-souffle (1), il unit ainsi ce qui constitue l'humanité : un chemin à suivre, un discours à tenir, un souffle à transmettre. C'est cette vérité de l'humain que nous appelons "vie".
De façon assez étrange, - mais Jésus est l'Etranger par définition -, le Christ se résume donc lui-même à une symbolique de l'espace-temps : le chemin et la vie.
Autrement dit, il n'y a pas de route magique, pas de chemin secret, pas de voie occulte qui aurait été perdue, mais une morale à suivre de façon d'autant plus intense que le temps nous est compté. Le temps humain est donc une temporalité éthique. Non une route fleurie. Non plus un "enfer pavé de bonnes intentions".

Thomas, c'est connu, ne croit que ce qu'il voit. Il refuse de croire ses condisciples qui lui affirment la résurrection de Jésus. Il ne croit pas aux signifiants et s'en remet à l'évidence des référents, il ne croit pas à l'atemporalité des signes mais à l'expérience inscrite dans le temps et l'espace :

"Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si
je ne mets mon doigt à la place des clous, si je ne mets ma main dans son côté [là où le Christ fut percé d'une lance], je ne croirai point." (Saint Jean, XX, 25). (2)

Aussi ne reconnaît-il Jésus que mis en présence. La métaphore devient ainsi explicite et, dès lors, les plaies du Christ autant de preuves de la véracité du récit.
Le Thomas de Saint Jean est l'homme du visible, de ce qui peut être constaté, et amène ainsi le Christ à cette conclusion ironique et bienveillante :

"Parce que tu m'as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n'ont pas vu et ont cru !" (Saint Jean, XX, 29).

Notes
:
(1) : "Aprés ces paroles, il souffla sur eux et leur dit : Recevez l'Esprit Saint." (Saint Jean, XX, 22).
(2) : Ainsi les stigmatisés, parce qu'ils s'inscrivent dans une temporalité éthique, sont présentés comme autant de témoins vivants de la véracité de la parole des évangiles.

                   Patrice Houzeau
                   Hondeghem, le 23 juin 2005

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 15:38

De l'absence

 

Evoquer l'absent revient à préciser la place des souvenirs qui tirent leur raison d'être de la place laissée :

Waar je bent weggegaan
neemt herinnering plaats
             (Anneke Brassinga, Huis in descendance, Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, p.28)

Les souvenirs occupent
la place que tu as laissée
               (Traduction :
Patrick Burgaud)

La maison est un lieu d'être et donc un lieu de l'absence. Il faut cependant un présent pour prendre en compte cet être-absent qui définit la maison, pour en ressentir la "presque présence" jusqu'au fantôme, jusqu'au revenant.
Ainsi le christianisme est-elle cette vie dans la maison où le Christ n'est plus que par l'absence, où le Christ n'est plus que dans l'attente de son retour. Aussi ce n'est pas dans l'absence que le Christ se tient mais dans l'espérance de la parousie (du grec parousia : "arrivée") , c'est-à-dire son retour lorsque les temps seront accomplis.
De ce fait, il  ne pourrait y avoir de dieu dans la bûche fendue ou la pierre soulevée.
Il n'y a pas de dieu caché mais la lente patience des siècles dans une vie toujours plus attentive.

               
Patrice Houzeau
                Hondeghem, le 8 août 2005

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 15:32

Une phrase de l'Oeuvre au Noir

"Pour la première fois de sa vie, il éprouvait l'étrange besoin de remettre les pieds dans la trace de ses pas, comme si son existence se mouvait le long d'une orbite préétablie, à la façon des étoiles errantes."
(Marguerite Yourcenar, L'Oeuvre au Noir, p.181, Folio, rééd. 2001)

"Pour la première fois de sa vie",
(seules peuvent compter les premières fois, le reste n'est que répétition, redite, cheminement nostalgique), il (il s'agit de Zénon, le personnage principal du récit) éprouvait "l'étrange besoin" (ce qui est étrange c'est ce qui est perçu comme étant différent de nous, étranger à nous) de "remettre les pieds dans la trace de ses pas" (autrement dit, il répéte ou tente de retrouver une partie de son passé); ce qui est connoté ici c'est la comparaison entre l'existence et le chemin : on dit communément "le chemin de la vie" et partager sa vie avec quelqu'un, c'est faire avec cette personne "un bout de route".

"remettre les pieds dans la trace de ses pas"
: l'expression en rappelle une autre. "Revenir sur ses pas". Etre son propre revenant. Les mots sont ici plus concrets; ils rassemblent la marche et la mémoire. "Mettre les pieds quelque part", c'est aussi investir un lieu, une situation.
Dans les années 50, on appelait "compagnons de route" les intellectuels qui, sans être membres du Parti Communiste, partageaient les idées défendues par ce parti.

Je relis donc les mots de Marguerite Yourcenar : "Pour la première fois de sa vie, il éprouvait l'étrange besoin de remettre les pieds dans la trace de ses pas, comme si son existence se mouvait le long d'une orbite préétablie, à la façon des étoiles errantes."
Ce qu'il faut donc comprendre ici, ce qui est implicite, c'est que son destin semble par avance écrit, de la même manière que l'on peut prévoir le trajet d'une comète puisque cette comète semble toujours faire le même voyage dans l'espace, suivre la même orbite.
Pour exprimer cette idée, l'auteur utilise deux formules-outils : "comme si" et "à la façon". Il semble ici que Zénon penseur de lui-même procède par analogie.
L'analogie est une des figures de la pensée magique, ou alchimique.
C'est aussi Yourcenar liant le destin de son personnage à l'idée de "prédestination". Les personnages des romans sont prédestinés. Leur fin est déjà écrite qu'ils en sont toujours à repasser par les mêmes routes. Toute histoire est l'éternel retour d'un schéma narratif.
La beauté de l'image "étoiles errantes" est d'ailleurs remarquable. En effet, la métaphore semble indiquer que le parcours de nos vies est semblable au parcours des étoiles alors que pourtant, l'essentiel de nos vies est marqué par l'errance, le vagabondage, les "accidents de la vie".
Morceaux de chair habillant des squelettes, les êtres humains circulent pensivement "sous les étoiles".

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 21 juin 2005

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 15:28

Sur les demeures du réel

Cette belle expression, "les demeures du réel", je l'ai lue, sous la plume du poète Georges Rose, à la page 80 de la livraison d'octobre 2002 de la revue Ecrit(s) du Nord.

Les demeures du réel
, c'est ce qu'il est toujours possible de retrouver. Elles relèvent ainsi, ces demeures, du présent de vérité générale. D'où :

La dentelle des signes laisse voir le roc

L'écume et la pierre, le mouvant et l'immobile : peinture et sculpture,  photographie et cinéma constituent dès lors des manières "d'assigner le réel à résidence", de "mettre le réel en demeure", "à demeure".

Nous lisons page 81 :

La terre coule finement entre les doigts
avec le sable des corps

Les corps à mesure du temps. Chair sablier.

Ce qui s'oppose : la fièvre épaisse des mammouths à la façon dont nous "rêvons" le temps à travers l'astre fossile et : la
lune lampe d'os. En un éclair de cinq syllabes une représentation de ce temps démesuré que nous appelons préhistoire.

Dès lors, quoi d'étonnant à ce que, page 82 :

sous la cuirasse noire
des océans la nuit

si blancs les visages tout à coup
dans l'éclair de la présence


Les citations que nous faisons ici du texte de Georges Rose figurent en italiques.
Le texte Les demeures du réel a été publié par la revue Ecrit(s) du Nord (n°8, octobre 2002, Editions Henry, Parc d'activités de Campigneulles 62170 Montreuil-sur-mer).

Patrice Houzeau
Le 5 juin 2005

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 15:23

"Tes yeux"

mais c'est pourtant en eux
que se tisse ma perte
             (
Louis Calaferte, Tes yeux ne sont pas ceux, cf Londoniennes)

Il s'agit des yeux de la fille aimée.
En eux "se tisse" la "perte", ce que le narrateur ressent comme sa perte.
Beau complot du regard.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 mai 2005

                              

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 15:16

L'écriture autobiographique : Simone de Beauvoir (1908-1986).

Mémoires d'une jeune fille rangée
(1958) : de "Je suis née à quatre heures du matin,... à Je regardais, je palpais, j'apprenais le monde, à l'abri".

A) Une phrase conventionnelle dont tout l'intérêt réside dans les repères spatio-temporels:

                          - quatre heures du matin
                          - le 9 janvier 1908
                          - boulevard Raspail

B) L'auteur/narrateur feuillette un album de photographies. La vue des photos de famille suscite chez l'auteur des souvenirs, des réminiscences. L'album est donc un médium capable d'évoquer le passé:

Je tourne une page de l'album; maman tient dans ses bras un bébé qui n'est pas moi;...

C) Ce passage se compose de deux paragraphes très différents quant à leur contenu :
          - 1er par.: l'album de photos et les premiers souvenirs de la famille du narrateur.
          - 2ème par. : "le cabinet de papa", le bureau paternel.

D) Le texte est marqué par l'emploi des temps du passé, l'imparfait surtout qui désigne ici les souvenirs portant sur des éléments accomplis et caducs au moment de l'écriture autobiographique :

         - Mon père avait trente ans, ma mère vingt et un, et j'étais leur premier enfant.

Cependant, en employant le présent, l'auteur actualise le passé des photographies :

         - On voit de jeunes dames en robes longues, aux chapeaux empanachés de plumes d'autruche, des messieurs coiffés de canotiers et de panamas qui sourient à un bébé : ce sont mes parents, mon grand-père, des oncles, des tantes, et c'est moi. 
        
- maman tient dans ses bras un bébé qui n'est pas moi; je porte une jupe plissée, un béret, j'ai deux ans et demi, et ma soeur vient de naître. (la valeur de passé proche de la forme "vient de naître" souligne ici le pouvoir d'actualisation du présent autobiographique.)
Enfin, le présent marque l'instance d'écriture et de réflexion :

         - Aussi loin que je me souvienne,...
       
- De mes premières années, je ne retrouve guère qu'une impression confuse :...

E) Le point de vue adopté est celui de l'adulte, celui de l'écrivain . Au contraire de Nathalie Sarraute qui dans Enfance (1983) avait pris le parti de la focalisation interne (le regard de la petite Nathalie), Beauvoir fait part au lecteur de ses réflexions, de ses impressions :

        - J'en fus, paraît-il, jalouse, mais pendant peu de temps.
       
j'étais fière d'être l'aînée : la première.
       
- J'avais une petite soeur : ce poupon ne m'avait pas.

F) Ces deux paragraphes présentent un contraste intéressant :
       1) La clarté (cf les meubles laqués de blanc, les photos prises en extérieur) opposée à l'obscurité du cabinet de papa (cf les meubles de cet antre sacré étaient en poirier noirci, (...) je m'enroulais dans les ténèbres; il faisait sombre.)
       2) La précision dans la description des photographies (cf jeunes dames en robes longues, aux chapeaux empanachés de plumes d'autruche, des messieurs coiffés de canotiers et de panamas (...) je porte une jupe plissée, un béret,(...) Déguisée en chaperon rouge, portant dans mon panier galette et pot de beurre,...) opposée au champ lexical du mystère et de l'indéterminé:
         - impression confuse
         
- quelque chose de...
         
- masquait
         
- antre sacré
         
- les ténèbres
         
- l'omniprésence de la couleur rouge (4 occurrences dans le second paragraphe) qui finit même par "crier" : et le rouge de la moquette criait dans mes yeux.

G) Pourtant, il n'est pas si inquiétant, ce mystère du second paragraphe. Le père est ainsi appelé "papa", terme affectif qui fait écho au "maman" du premier paragraphe.
La périphrase antre sacré qui désigne dans le texte le bureau paternel est humoristique, un brin ironique : le "cabinet de papa" est ainsi présenté comme le repaire d'un fauve farouche et inaccessible. Cependant, la petite Simone y semble tolérée puisqu'elle y "niche": je me blottissais dans la niche creusée sous le bureau,...
En fin de compte, la dernière phrase de ce second paragraphe indique de façon explicite que la clarté du cercle maternel et les ténèbres du bureau paternel constituaient ce que Beauvoir appelle sa "toute petite enfance", un "abri" où elle a commencé à observer le monde : Ainsi se passa ma toute petite enfance. Je regardais, je palpais, j'apprenais le monde, à l'abri.

H) Beauvoir dit elle-même que "de ses premières années, elle ne retrouve guère qu'une impression confuse".
L'album de photos permet cependant de présenter au lecteur une chronologie implicite qui peut rendre compte d'une certaine stabilité familiale : tout a l'air dans ce passage de se passer dans le meilleur monde bourgeois possible.

Chronologie donc :
- naissance de Simone (Je suis née à quatre heures du matin, le 9 janvier 1908 ).
- cercle familial ( ce sont mes parents, mon grand-père, des oncles, des tantes, et c'est moi. )
- Simone à deux ans et demi ( je porte une jupe plissée, un béret, j'ai deux ans et demi et ma soeur vient de naître. )
- la petite soeur et la fierté de Simone d'être l'aînée ( je me sentais plus intéressante qu'un nourrisson cloué dans son berceau. J'avais une petite soeur : ce poupon ne m'avait pas. )

Le second paragraphe, celui du "cabinet de papa" semble en dehors de cette chronologie. Seuls l'imparfait et les repères temporels "mes premières années" et "ma toute petite enfance" permettent de situer le récit dans le passé. Le bureau paternel semble ainsi mis à distance du reste de la famille, lieu du travail, "antre sacré" où la petite Simone aimait à "s'enrouler dans les ténèbres", dans une chaleur rouge qui n'est pas sans évoquer la chaleur d'un ventre : quelque chose de rouge, et de noir et de chaud. (...) il faisait sombre, il faisait chaud et le rouge de la moquette criait dans mes yeux.

G) Effets de style.
Les effets de style permettent ici de souligner le point de vue de l'adulte qui, en produisant des effets souligne la distance entre les impressions de la petite Simone et le travail de l'écrivain Beauvoir :

- allitération et assonance : aux chapeaux empanachés de plumes d'autruche
- chiasmes :(J'avais une petite soeur : ce poupon ne m'avait pas. (...) L'appartement était rouge, rouges la moquette, la salle à manger Henri II ).
- vers blanc et rythme ternaire : quelque chose de rouge, et de noir, et de chaud.
- périphrase : antre sacré.
- jeu d'oppositions entre les deux paragraphes ( meubles laqués de blanc/ meubles en poirier noirci; clarté et précision opposées à obscurité et "impression confuse".)
- 4 occurrences de la couleur rouge en 8 lignes.
- effet visuel : et le rouge de la moquette criait dans mes yeux.

Ces effets de style, ce travail d'écriture du passé ne sont pas sans humour, un peu taquin, un brin ironique , mais ce passage autobiographique témoigne surtout d'une grande tendresse envers un univers disparu, un monde où la petite Simone se sentait à l'abri et dont il ne reste plus qu'un album de photos et le sentiment d'une "impression confuse".

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 mai 2005

                                                                                      

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 15:11

bac français : la périphrase

La périphrase est une figure de la dénotation en ce sens qu'elle dénomme l'objet (lui enlève son nom) dans le but d'en expliciter une ou plusieurs connotations.


Par exemple, la périphrase "le roi des animaux"=le lion.
Ce que souligne la périphrase, c'est à la fois la majesté et la puissance du lion.

L'albatros
de Baudelaire est un bon exemple de l'utilisation de la périphrase en poésie.

On peut ainsi relever:
                                     - vastes oiseaux des mers (v.2)
                                     - indolents compagnons de voyage (v.3)
                                     - rois de l'azur (v.6)
                                     - voyageur ailé (v.9)
                                     - l'infirme qui volait (v.12)
                                     - prince des nuées
(v.13)

Les champs lexicaux employés relèvent du lexique du voyage (mers, compagnons de voyage, voyageur), du ciel (azur, ailé, volait, nuées) et de l'aristocratie (rois, prince).

Ces termes s'opposent au mot infirme qui traduit l'incapacité de l'albatros à se mouvoir lorsqu'il ne peut s'envoler.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 avril 2005

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 15:00

H4Blues (un bon bouquin!)

L'auteur du Poulpe écrit bien, écrit vif, écrit jazz ou rock (selon les moeurs du lecteur).
Ici, ce serait plutôt blues, le blues du détective unijambiste improvisé.
H4Blues de Jean-Bernard Pouy, disponible cette année en Folio Policier sous le matricule 367, tient du Céline raisonné (un Louis-Ferdinand qui ne se serait pas agité le bocal avec des considérations raciales), tient itou d'un San-Antonio guéri du populisme mais très loufoque comme.
En tout cas, il échappe à la démagogie gauchisante et au coutumier manichéïsme de beaucoup de polars contemporains.
Les salauds n'y sont pas aussi salauds que d'habitude et l'intrigue est un bon prétexte pour évoquer les souvenirs de lycée du narrateur (les portraits des pédagogues y sont anthologiques ; je cite
Quand, pour nous épater, il nous faisait une expérience, il se faisait tout péter à la figure et les mixtures étranges débordaient en moussant sur son plastron,...).
Mais il y a plus: on y trouve aussi une jeune, jolie, déjantée gothique cyclothymique, quelques réflexions sur l'histoire du rock, une histoire de couple (lui à Paname, elle en Presqu'Amérique pour reprendre la lucide périphrase de Robert Charlebois), une histoire de fils (
Ce grand con prépare Sciences-Po et est incapable de passer par une laverie automatique.), une histoire de copains d'enfance et une histoire de mec à qui, soudain, il se met à manquer beaucoup de choses.
Encore plus ? Ben oui car l'un des charmes de ce roman vient de ces passages en italiques qui en rythment le narratif par l'efficace parodie du style universitaro-libéré type Maître de Conf module "Théorie et pratique de l'écriture contemporaine : la vanité du fil" (corpus: Particules et Compléments de Jean Ouellos, Apache Pochoir de Michel Echinec, Turpitudes de la Torpeur de Jean-Yves Gratin, suivi d'une biblio longue comme un jour sans elle d'études et d'articles improbables dont tout le monde se tape le coquillard avec la plume d'oie de La Fontaine).
Enfin, bref, pour résumer, H4Blues est un très bon bouquin qui narre les péripéties d'un Nicolas chargé d'enquêter sur la bizarrerie de la mort d'un pote de lycée et sur l'étrangeté d'un monde aussi familier et curieux qu'un blues.

 Patrice Houzeau
 Hondeghem, le 17 avril 2005

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 14:54

PEUT-ON RAFRAÎCHIR UNE ÂME ?
Notes sur un poème de Jean Le Boël

« Tête nue
   sur les chemins ouverts
   dans la bruine
   sous la caresse de l’eau
   qui frise les joues
   et rafraîchit les âmes »
   (Jean Le Boël, Enfants de mon âge un jour de pluie… in Sur les Chemins ouverts, Panorama poétique Nord/Pas-de-Calais, Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, 2000, p.68)

1)
    
L’âme, c’est quoi ça ? Une petite flamme qui vacille et ne s’éteint pas, quittant la dépouille pour aller clignoter aux étoiles ? Un étant, l’âme, qui n’a de temporalité que le temps du corps qui la loge, qui n’a de qualités qu’à la mesure des actes qui constituent l’être humain ?

-
2)     Je note que l’épithète « humain » semble donner à l’être une spécificité qui tendrait à prouver que quelque chose « est » en-dehors de l’humain. Ainsi, le carré de 2 garantit l’être de 2. Et 4, garantissant ainsi 2, garantit aussi les autres nombres. C’est ainsi que se constitue sans doute la communauté des étants chiffrés. C’est ce que, je crois, l’on appelle la cohérence.

3)
    
Mais qui, de l’âme ou de l’homme, garantit l’être de l’autre ? C’est un débat continu entre deux métonymies qui s’éprouvent et se prouvent mutuellement. Les « bonnes âmes » justement, ne cessent de mettre en évidence la nécessité de l’âme, cette généricité des absolus (le Bien, le Beau, le Vrai) qu’elles posent comme l’impératif de l’être social. Les « humanistes », eux aussi, en appellent au Bien, au Beau, au Vrai dans le gouvernement des hommes, mais, plus soucieux de la liberté individuelle et plus conscients de la relativité des jugements, ils tendent souvent à s’arranger avec « l’âme », avec le Bon Dieu et tous ses Saints, - qu’ils nient même parfois -, et pensent habituellement qu’après tout « Paris vaut bien une messe ».

4)
    
« Rafraîchir les âmes », c’est suggérer qu’il est des êtres qui, n’étant pas encore des hommes et des femmes, sont donc des êtres en devenir, c’est mettre l’accent sur ce devenir de l’être, sur ce chemin à parcourir (cf « Tête nue / sur les chemins ouverts »). Je note que le mot « chemin » est ici au pluriel, indiquant peut-être qu’il est autant de chemins qu’il est d’êtres, autant de possibles pour chaque être.

5)
    
Nous sommes voués aux conjugaisons. L’être humain se conjugue : il fut, il est, il sera. Et les tableaux de conjugaison constituent la liste des modes d’être humain. Ainsi, presque tout le poème de Jean Le Boël est au présent, à l’exception du passé simple de l’avant-dernier vers (« nous allions / si chauds dedans »). Le texte actualise ainsi ce paysage « d’enfants de mon âge un jour de pluie… », cette réminiscence qui suscite le poème, convoque même sans doute l’acte poétique, rappelle au présent l’étrange puissance du passé.

6)
    
Alors oui, on peut « rafraîchir les âmes » puisqu’on peut rafraîchir un visage, puisque « la caresse de l’eau frise les joues ». Et l’on sera gré au poète de ce mot-carrefour placé là sur la page aux mille lignes invisibles, aussi déterminée et infinie qu’un plateau de jeu de go.

7)
    
Ecrivant tout en écoutant la trompette de Wynton Marsalis et le piano de Judith Lynn Stillman (On the Twentieth Century…, Sony Classical, 1993), je ne puis m’empêcher de penser que, souvent, on lie la musique au plaisir de l’actuel, à l’actualisation de cette part de l’être que nous nommons « âme ». Nous nous gargarisons ainsi d’une « âme slave » que le violon révélerait, - à moins qu’il ne s’agisse d’une « âme tzigane »- ; nous nous persuadons qu’il y a quelque chose de « l’âme de l’Espagne » dans le flamenco et de « l’âme des esclaves noirs » dans le blues. Ce qui fait rire évidemment les violonistes de toute l’Europe centrale, les rois du blues et ceux de la guitare espagnole. En fait, il est que la musique est si physiquement savante que l’on ne peut la concevoir sans la présence d’une âme si forte et si humaine qu’elle donne du sens à cette pure mécanique. Cette « âme forte », assez forte pour, elle aussi, rappeler l’étrange puissance du passé, relève, me semble-t-il, du savoir-faire magistral. Il n’est donc d’âme sans maître.

8)
   
Le Maître est ainsi celui qui a ce pouvoir de régénérer cette généalogie de l’être, cette nostalgie de l’ailleurs, des « chemins ouverts », que les arts ont le pouvoir d’expliciter. C’est ainsi que l’on peut « rafraîchir les âmes », comme on « rafraîchit » l’interprétation de pièces anciennes, de sorte que, soudainement, la musique que joue Wynton Marsalis et Judith Lynn Stillman, cette Légende de Georges Enesco, cette Pièce en forme de Habanera de Ravel, ces Rustiques d’Eugène Bozza, cette Eiffel Tower Polka, fantaisie dégingandée berzingue de Poulenc, nous paraissent infiniment plus précieuses que les discours opportunistes de nos distingués économistes des Universités et des Entreprises qui, à la faveur d’une crise boursière de plus, retournent très doctement leur veste, affirmant maintenant que le « capitalisme financier » (pléonasme !), c’est pas beau très vilain ! Ah les gueux ! Et l’on voudrait que je respecte cette racaille des Grandes Ecoles.

9)
    
Jean Le Boël ne m’en voudra pas, j’espère, de citer ici in extenso le texte qui servit de base à mes notes de ce jour. C’est un des rares poèmes contemporains qui a pour moi un tel pouvoir d’évocation qu’il me reste en mémoire à la façon d’une silhouette, au bout du chemin, qui s’éloigne, et que l’on ne peut rejoindre :

« Enfants de mon âge un jour de pluie…

 

 

 

   Tête nue
   sur les chemins ouverts
   dans la bruine

   sous la caresse de l’eau
   
qui frise les joues
   
et rafraîchit les âmes
   
front baissé
   
vers l’herbe épanchée
   
contre nos genoux rosis
   dans nos manteaux
   bousculés par le vent
   les mains froidies
   les oreilles brûlées
   et la salive coupant
   les mentons
   nous allions
   si chauds dedans »

 

 

 

               (Jean Le Boël, extrait de Tessons…, Editions Ecrit(s) du Nord)

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 9 octobre 2008

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Published by Patrice Houzeau - dans NOTES SUR JEAN LE BOËL
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