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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 14:43

SPATIALISATION DE L’ABSENCE
Notes sur « elle lui parle parce qu’il est mort » de Jean Le Boël (Le paysage immobile, Les Ecrits du Nord, Editions Henry, janvier 2009, p.41)

Le poète Jean Le Boël publie, en ce mois de janvier 2009, aux éditions Henry, un nouveau recueil, Le paysage immobile. Le texte de la page 41 a retenu notre attention :


« parce que »
(cf vers 1 : « elle lui parle parce qu’il est mort ») : La mort est cause du discours. Ici, c’est un pronom sans précision de référent, un « elle » bien humble, sans même sa majuscule de début de vers, qui « parle » à un mort, « parce qu’il est mort ». C’est donc que l’être entretient des relations étroites avec le n’être plus, cet euphémisme du néant.


Chanson
: Les deux premiers vers commencent par le pronom « elle » ; les deux suivants par la préposition « avec » de telle sorte que ces quatre premiers vers distillent un rythme qui, me semble-t-il, n’est pas sans rappeler le rythme des ballades, des chansons lentes :


« elle lui parle parce qu’il est mort.
   elle lui parle très doucement
   avec d’infinies précautions
   avec tremblements dans la voix »

« un être très faible »
(cf vers 5 : « elle lui parle comme à un être très faible ») : L’être, c’est aussi de la très grande faiblesse, de la flamme qui s’éteint, de l’énergie vitale qui s’épuise. De fait, nous passons une partie de notre temps à nous épuiser et à épuiser les autres. L’humanité est une manière d’épuisement de l’être, cependant qu’il est impossible de concevoir l’être sans conscience de l’être. La conscience est ainsi la cause de l’être : « elle lui parle parce qu’il est mort ».


«elle lui pardonne le silence où il s’obstine »
(vers 9) : Le n’être plus perdure dans son absence d’être. Le silence est ce qui souligne cet indice de l’être qu’est l’absence. Le silence est dans le poème ce qui se « pardonne » puisque l’on peut pardonner à l’être cette conscience douloureuse que nous en avons cependant que le non-être est ce qui échappe à tout, et donc au pardon.


«pour apprivoiser l’horreur
» (vers 11) : C’est ce que nous tentons sans cesse. La lecture des journaux et le spectacle des actualités nous prouvent chaque jour que l’humanité est autant capable d’horreurs que de merveilles. Il est toujours assez étonnant que, malgré les massacres, les charniers, les bombardements d’écoles et d’hôpitaux, les gens continuent à faire confiance à l’hypocrisie politique qui n’est jamais que l’habit d’arlequin de « l’horreur économique ».


« ignorance de cette chose »
(cf vers 11-12 : « pour apprendre si peu / dans l’ignorance de cette chose ») : Le mot « chose » semble ici mis pour le mot « être ». Elle parle à ce qui est devenu ce qui est : une « chose / étrange / terrible / violente ». Ce devant quoi toute notre science, toute notre philosophie, toutes nos illusions humanistes restent impuissantes : la violence du n’être plus.


« dans le vide »
(cf vers 18 : « elle lui parle dans le vide qui envahit la vie ») : Parler dans le vide, c’est parler sans être écouté. Ainsi, le dernier vers du poème place le « lui » de l’être « mort » dans le « vide » auquel est attribué le potentiel de la relative « qui envahit la vie ». Des trois pronoms du vers 1 n’en restent que deux ; le pronom « il » a disparu :


« elle lui parle parce qu’il est mort » (vers 1)
« elle lui parle dans le vide qui envahit la vie » (vers 18)

C’est donc cette annexion de la vie par le vide, cette spatialisation de l’absence, qui met en œuvre le discours. Le poème aussi. Comme une manière de combattre le vide puisque le texte seul persiste ; « elle » seule reste à « lui parler » alors qu’à la cause (« parce qu’il est mort ») s’est substitué le vide.


Ontologie du coma
: La lecture de ce beau texte de Jean Le Boël (dédié à Philippe Jaccottet) peut nous rappeler ces personnes qui parlent à leur proche plongé dans le coma, être entre deux êtres, dans la boîte opaque dont on sait si peu.


Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 janvier 2009

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 13:29

CHEVALIER EPARPILLé

CHEVALIER_EPARPILLE_encre_sur_papier_Auteur_Patrice_Houzeau_Hazebrouck_1999

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 16 octobre 2008

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 12:53

UNE AUTRE IPHIGENIE ? – EH OUI…
Notes sur le personnage d’Eriphile dans Iphigénie de Racine

 

Rappel : Iphigénie aime Achille. Eriphile aussi. Achille aime Iphigénie. Donc Eriphile déteste Iphigénie. Iphigénie doit être sacrifiée sur l’ordre d’Agamemnon, son propre père. A la fin de la pièce, c’est pourtant Eriphile qui mourra à la place d’Iphigénie. Pourquoi, parce qu’en fait, - vous n’allez pas me croire -, Eriphile s’appelle Iphigénie.

 

« admire » (cf vers 1763 : « On admire en secret sa naissance et son sort ») : admirer, c’est reconnaître le caractère extraordinaire d’une chose ou d’un être. Au vers 1763, la révélation du secret de la naissance d’Eriphile (cf vers 1745 : « Un autre sang d’Hélène, une autre Iphigénie ») et le sort qui lui est réservé (son sacrifice afin que la flotte grecque puisse enfin quitter l’Aulide) apparaissent comme tout à fait extraordinaires et provoque donc l’admiration des Grecs, comme du spectateur d’ailleurs.

 

C’est qu’Eriphile est devenue Iphigénie. Racine a substitué à la biche traditionnelle – l’animal sacrifié à la place d’Iphigénie – un autre être humain. Pour cela, il a renommé son personnage, en a fait « une autre Iphigénie » :

 

« Thésée avec Hélène unis secrètement
   Fait succéder l’hymen à son enlèvement.
   Une fille en sortit, que sa mère a celée ;
   Du nom d’Iphigénie elle fut appelée. »
   (Racine, Iphigénie, vers 1747-1750, V, 6)

 

Le changement de nom permet donc le sacrifice et la révélation de l’identité d’Eriphile s’apparente à la mise au jour d’un lourd secret : cf ce que dit Clytemnestre à Agamemnon à la scène 5 de l’Acte IV (vers 1277-1282) :

 
« Avant qu’un nœud fatal l’unît à votre frère,
   Thésée avait osé l’enlever à son père. »


Le pronom « l’ » renvoie à Hélène.

 

« Vous savez, et Calchas mille fois vous l’a dit,
   Qu’un hymen clandestin mit ce prince en son lit. »

 

C’est ce qu’ignore Eriphile qui, amenée par Clytemnestre, est venue en Aulide pour tenter d’en savoir plus sur elle-même :

 
«      Elle [Clytemnestre] amène aussi cette jeune Eriphile,
   Que Lesbos a livrée entre les mains d’Achille,
   Et qui, de son destin qu’elle ne connaît pas,
   Vient, dit-elle, en Aulide interroger Calchas »
   (Eurybate à Agamemnon, I,4, vers 345-348)

 

Eriphile est donc une ignorante d’elle-même. Dans la scène 1 de l’Acte II, qui marque son entrée dans la tragédie, nous comprenons qu’elle est en proie à la jalousie et au désespoir :

 

« Hé quoi ! te semble-t-il que la triste Eriphile
   Doive être de leur joie un témoin si tranquille ?
   Crois-tu que mes chagrins doivent s’évanouir
   A l’aspect d’un bonheur dont je ne puis jouir ?
   Je vois Iphigénie entre les bras d’un père ;
   Elle fait tout l’orgueil d’une superbe mère ;
   Et moi, toujours en butte à de nouveaux dangers,
   Remise dès l’enfance en des bras étrangers,
   Je reçus et je vois le jour que je respire,
   Sans que père ni mère ait daigné me sourire.
   J’ignore qui je suis ; et, pour comble d’horreur,
   Un oracle effrayant m’attache à mon erreur,
   Et quand je veux chercher le sang qui m’a fait naître,
   Me dit que sans périr je ne me puis connaître. »
   (Eriphile, II,1, vers 417-430)

 

Jalousie d’autant plus nourrie qu’Eriphile apparaît souvent comme l’antithèse de cette Iphigénie qui ne cesse de rappeler qu’elle est la fille du roi des rois :

 
"Dieux ! avec quel amour la Grèce vous révère !

  Quel bonheur de me voir la fille d'un tel père !"

  (Iphigénie à Agamemnon, II, 2, vers 545-546)

 

 « Ce même Agamemnon à qui vous insultez,
   Il commande à la Grèce, il est mon père, il m’aime,
   Il ressent mes douleurs beaucoup plus que moi-même. »
   (Iphigénie à Eriphile, II, 5, vers 716-718)

 

Iphigénie est au centre d’un triangle familial (père, mère, fiancé) qui conforte sa position et lui assure son rang au sein de l’aristocratie grecque. Eriphile, au contraire, est un personnage de l’ombre : « J’ignore qui je suis » dit-elle au vers 427.
Aux vers 451-452, elle se définit elle-même comme en marge de cette société où elle n’arrive pas à trouver sa place :

 

« Vile esclave des Grecs, je n’ai pu conserver
   Que la fierté d’un sang que je ne puis prouver. »
   (Eriphile à Doris, II, 1)

 

C’est donc en vain qu’elle aime Achille, lequel est d’ailleurs son geôlier puisque la défaite de l’armée de Lesbos a fait d’Eriphile la prisonnière du guerrier promis à Iphigénie : cf cet aveu qu’elle fait à sa confidente Doris (vers 502) :

 

« Je l’aimais à Lesbos, et je l’aime en Aulide. »

 

Et cette lucidité aussi qui lui fait s’exclamer aux vers 707-709 (II, 5) :

 

« Avez-vous pu penser qu’au sang d’Agamemnon
   Achille préférât une fille sans nom »

 
C’est donc la jalousie qui caractérise ses sentiments et sa manière d'être à ce monde en crise que révèle la tragédie :

 

« Hé quoi ! te semble-t-il que la triste Eriphile
   Doive être de leur joie un témoin si tranquille ?
   Crois-tu que mes chagrins doivent s’évanouir
   A l’aspect d’un bonheur dont je ne puis jouir ? »
   (II, 1, vers 417-420)

 
Jalousie qui va jusqu’à refuser la protection de la fille du roi des rois :

 

« Iphigénie en vain s’offre à me protéger
   Et me tend une main prompte à me soulager :
   Triste effet des fureurs dont je suis tourmentée !
   Je n’accepte la main qu’elle m’a présentée
   Que pour m’armer contre elle, et sans me découvrir,
   Traverser son bonheur que je ne puis souffrir. »
   (II,1, vers 503-508)

 

Le verbe « traverser » signifie ici « se mettre en travers de » : Eriphile a la volonté de faire obstacle au bonheur d’Iphigénie.

 

« Triste effet des fureurs dont je suis tourmentée ! » s’exclame-t-elle au vers 505, sur un rythme ternaire qui souligne ce désespoir et cette lucidité sur ces « fureurs » qui la consument.  Vers particulièrement expressif avec cette accélération des syllabes brèves du premier hémistiche (« triste effet des fureurs ») qui ont pour effet de souligner les sifflements de la constrictive « f » et de mettre en relief le mot « fureurs ». Vers particulièrement signifiant aussi où l’être même d’Eriphile (cf « je suis ») ne peut s’affirmer que dans une subordonnée relative (« dont je suis tourmentée ») qui fait écho à ce « je » anaphorique des vers 497-502, ce pronom de l’abandon à son amour pour Achille :

 

« Je le vis : son aspect n’avait rien de farouche ;
   Je sentis le reproche expirer dans ma bouche,
   Je sentis contre moi mon cœur se déclarer,
   J’oubliai ma colère, et ne sus que pleurer.
   Je me laissai conduire à cet aimable guide.
  Je l’aimais à Lesbos, et je l’aime en Aulide. »
   (II, 1,vers 497-502)

 

Amour contrarié, amour voué à la haine, au complot. Ainsi, à la scène 8 de l’Acte II, Eriphile monologue et laisser s’exprimer son dépit. Son entretien  avec Achille (scène 7) l’a convaincu de l’amour du guerrier pour la princesse. Aussi, l’orgueil d’Iphigénie ne peut que l’exaspèrer : cf vers 757 :

 

« Orgueilleuse rivale, on t’aime, et tu murmures ? »

 

Elle aussi, Eriphile, comme Achille, pressent le complot :

 

« J’ai des yeux. Leur bonheur n’est pas encor tranquille.
   On trompe Iphigénie ; on se cache d’Achille ;
   Agamemnon gémit. »

 

Elle s’exprime en phrases courtes qui sont autant d'indices du complot pressenti. Eriphile est donc toute prête à exercer sa fureur jalouse contre le couple Achille-Iphigénie. Elle énonce d’ailleurs au vers 766 l’objectif de son action : « ne pas pleurer seule et mourir sans vengeance. »

 

C’est d’ailleurs sur ce mot - « vengeance » - que se termine l’Acte II de la pièce.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 21 janvier 2009 

Commentaires
Madame, Monsieur,

Un bref coup d’œil dans un dictionnaire vous confirmera l’absence de nombreux mots.
Voici l’occasion de corriger quelques uns de ces incompréhensibles oublis :
http://florence.sis.free.fr/indefini.htm Ainsi, vous pouvez certainement agrémenter le fond de notre patrimoine culturel francophone en y ajoutant votre contribution éclairée.

Amicalement
Florence SIS
Merci de jeter ce mail sur la voie publique

Posté par Florence SIS, 16 février 2009 à 15:38

merci!
bonjour,
merci pour vos écrits, qui nous font replonger dans ces magnifiques textes, et que j'apprécie toujours.
VP
Posté par Vladimir Plume, 23 avril 2009 à 12:11

Mais que j'aime ce texte. Je l'ai relu des dizaines de fois; Tout Racine, en fait, mais celui-ci particulièrement. Alors, merci d'en parler si bien.
Posté par Filleke, 28 juillet 2009 à 13:15

 

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 12:51

« BRÛLANT SUR CE RIVAGE »

 

« brûlant sur ce rivage » (cf « Vous qui depuis un mois, brûlant sur ce rivage » Racine, Iphigénie, vers 737, II, 7) : Voilà le genre d’hémistiche qui retient l’œil. C’est qu’elle sonne moderne assez, cette représentation d’Achille langoureux, dévoré de désir, amoureux impatient sur ce rivage où l’on sait qu’il n’y a pas un souffle de vent (c’est même là qu’est le problème). Il doit y faire sacrément chaud. Il doit frire, le bouillant Achille ! En enfer, les Grecs, dans la moiteur des attentes, dans l’obligé des purgatoires.
En tourment donc qu’il est, Achille, vu qu’elle vient de le snober, Iphigénie sa promise, à la scène 6 de l’Acte II. Alors, lui, forcé, il s’interroge et s’inquiète :

 

« Elle me fuit ! Veillé-je ? ou n’est-ce point un songe ?
   Dans quel trouble nouveau cette fuite me plonge ! »
   (Iphigénie, vers 729-730)

 

Tourmenté au point de questionner Eriphile, dont il est pourtant « l’ennemi » :

 

 « Madame, je ne sais si, sans vous irriter,
   Achille devant vous pourra se présenter ;
   Mais si d’un ennemi vous souffrez la prière,
   Si lui-même souvent a plaint sa prisonnière,
   Vous savez quel sujet conduit ici leurs pas ;
   Vous savez… »
   (Iphigénie, vers 731-736)

 

La répétition du groupe « vous savez », repris à la forme interro-négative par Eriphile au vers 736 (« Quoi ? Seigneur, ne le savez-vous pas »), souligne le désarroi de l’amoureux ainsi que sa volonté d’éclaircir cette énigme de la fuite de sa fiancée.
Du reste, la réponse d’Eriphile ne peut que rendre Achille plus perplexe encore :

 

                      « Quoi ? Seigneur, ne le savez-vous pas,
   Vous qui depuis un mois, brûlant sur ce rivage,
   Avez conclu vous-même et hâté leur voyage ? »
   (Iphigénie, vers 736-738)

 

 « Quoi ! lorsqu’Agamemnon écrivait à Mycène,
   Votre amour, votre main n’a pas conduit la sienne ? »
   (Iphigénie, vers 741-742)

 

De fait, Eriphile procède par allusions jusqu’à remettre en doute l’amour même d’Achille pour Iphigénie (cf vers 743) :

 

« Quoi ! vous qui de sa fille adoriez les attraits… »

 

Achille la détrompe aussitôt :

 

« Vous m’en voyez encore épris plus que jamais, »
(Iphigénie, vers 744)

 

Un homme comme Achille ne peut rester longtemps dans l’incertitude. Il lui faut une explication d’autant plus qu’il semble pressentir la conspiration :

 

« Mais je ne vois partout que des yeux ennemis.
   Que dis-je ? en ce moment Calchas, Nestor, Ulysse,
   De leur vaine éloquence employant l’artifice,
   Combattaient mon amour, et semblaient m’annoncer
   Que si j’en crois ma gloire, il faut y renoncer.
   Quelle entreprise ici pourrait être formée ? »
   (Iphigénie, vers 748-753)

 

Une conspiration donc, ou peut-être la persistance de rumeurs :

 

 « Suis-je, sans le savoir, la fable de l’armée ? »
  (Iphigénie, vers 754)

 

De toute façon, Achille veut en avoir le cœur net, comme le souligne l’expressivité du très concret « arracher » :

 

« Entrons. C’est un secret qu’il faut leur arracher. »
   (Iphigénie, vers 755)

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 14 janvier 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 12:48

ILLUSION D’IPHIGENIE

 

« Vous triomphez, cruelle, et bravez ma douleur. »
(Racine, Iphigénie, II, 5, vers 711)

 

C’est ce qu’elle jette, Iphigénie, à la figure de sa rivale Eriphile. Voilà qui est dit avec dignité. Avec autorité même, l’autorité de l’accusatrice, l’autorité de celle qui ne s’avoue pas vaincue, qui veut avoir le dernier mot. D’ailleurs, il y a un « toutefois » :

 

« Toutefois vos transports sont trop précipités.
   Ce même Agamemnon, à qui vous insultez,
   Il commande à la Grèce, il est mon père, il m’aime,
   Il ressent mes douleurs beaucoup plus que moi-même. »
   (Racine, Iphigénie, II, 5, vers 715-718)

 

C’est qu’Iphigénie s’illusionne, dans sa jalousie de promise, dans l’illusion de l’amour absolu d’Agamemnon, dans l’illusion de la bienveillance des sentiments.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 27 décembre 2008

 

 

 

 

 

 

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 12:44

DE LA LUCIDITE ET DE L’HUMOUR NOIR DANS IPHIGENIE

De la brune Iphigénie (ainsi apparaît-elle, interprétée par Isabelle de Lusignan, sur cette photographie de la mise en scène de Jean-Michel Rabeux, au théâtre Essaïon en 1976 – cf Racine, Iphigénie, Petits Classiques Larousse, édition Alain Viala et Marc Favier, 1999, p.141 ; ainsi apparaît-elle en 1977 interprétée par Tatiana Papamoskou dans le film Iphigénie de Michel Cacoyannis – cf ibid. p.74), de la brune, jeune et frisée Iphigénie, voici un regard lucide sur le héros Achille :

 

« Ces bras que dans le sang vous avez vu baignés » (vers 680) ;

 
ce qui montre que celle qui s’adresse à son père en l’appelant « Seigneur » :

 

« Vous vous cachez, Seigneur, et semblez soupirer » (vers 552),

 
que celle qui sait s’adresser simplement, humblement, aux hommes :

 

« Vous n’avez devant vous qu’une jeune princesse » (vers 561),

 

n’a pas peur de la vérité en face, pas peur d'évoquer les orages qui se préparent :

 

« Regarde quel orage est tout prêt à tomber » (vers 1492).

 

« Un moment quelquefois éclaircit plus d’un doute » dit-elle au vers 670, employant le présent de vérité générale et la régularité du rythme ternaire pour calmement affirmer que le « doute » ne serait être permanent et que l’énigme finit toujours par être « éclaircie ».

 
Eclaircissement qui va jusqu’à la révélation de l’heure de sa propre mort :

 

« Vous voyez de quel œil, et comme indifférente,
   J’ai reçu de ma mort la nouvelle sanglante.
   Je n’en ai point pâli. » (vers 1033-1035)

 
C’est que la lucide Iphigénie a compris que la transcendance n’était jamais qu’un arrangement des humains, qu’une manière de parler, qu’une manière d’être au monde, qu’une affaire de style :

 

« Hélas ! il me semblait qu’une flamme si belle
   M’élevait au-dessus du sort d’une mortelle. »
   (vers 1041- 1042)

 

Mais, cependant, a-t-elle saisi, la si lucide Iphigénie, cet humour noir dont le clairvoyant Racine fait preuve à son égard à la fin de la scène 2 de l’Acte II, au moment où celle qui devrait être sacrifiée par son père constate et, ingénument, demande :

 

« IPHIGENIE
   Calchas, dit-on, prépare un pompeux sacrifice.

 

   AGAMEMNON
   Puissé-je auparavant fléchir leur injustice !

 

   IPHIGENIE
   L’offrira-t-on bientôt ?

 

                                          AGAMEMNON
                                          Plutôt que je ne veux.

 

   IPHIGENIE
   Me sera-t-il permis de me joindre à vos vœux ?
   Verra-t-on à l’autel votre heureuse famille ?

  
   AGAMEMNON
   Hélas !

 
                             IPHIGENIE
                             Vous vous taisez !

 

                                                              AGAMEMNON
                                                              Vous y serez, ma fille.
Adieu. »
(Racine, Iphigénie, vers 573-579, II, 2)

 

Humour noir dont l’écho se fait entendre encore dans ce bref échange qui constitue la scène 6 de l’Acte II :

 

« ACHILLE
   Il est donc vrai, Madame, et c’est vous que je vois !
   Je soupçonnais d’erreur tout le camp à la fois.
   Vous en Aulide ? vous ? Eh ! qu’y venez-vous faire ?
   D’où vient qu’Agamemnon m’assurait le contraire ?

 

  IPHIGENIE
   Seigneur, rassurez-vous : vos vœux seront contents :
   Iphigénie encor n’y sera pas longtemps. »
   (Racine, Iphigénie, vers 723-428, II, 6)

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 décembre 2008

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 12:43

"ORGUEILLEUSE FAIBLESSE"


"Moi-même, je l'avoue avec quelque pudeur,
  Charmé de mon pouvoir et plein de ma grandeur,
  Ces noms de roi des rois et de chef de la Grèce
  Chatouillaient de mon coeur l'orgueilleuse faiblesse."
  (Racine, Iphigénie, I, 1, vers 79-82)


Agamemnon est un "Moi-même", un noeud gordien de devoirs et d'émotions contrariés sans cesse et que sans cesse nouent et dénouent les dieux - et que tranchent les coups de théâtre - semblant se jouer, les dieux, de ce "Moi-même", de ce libido dominandi (appétit de domination), de ce pouvoir des simples mortels, de cette royauté des royautés, à rendre ivre, à fasciner, à ensorceler, à "charmer", c'est-à-dire à substituer au libre-arbitre l'illusion de sa propre grandeur, de sa propre transcendance, cette illusion que nous serions plus que cette fonction qui nous détermine, cette obligation d'être qui finit par se confondre avec l'être singulièrement libre que nous persistons à être cependant - jusqu'à la contradiction, l'anarchie, le vertige - illusion du pouvoir bâtie sur le signe, sur l'oxymore de cette "orgueilleuse faiblesse" qui le caractérise et dont il est parfaitement conscient, Agamemnon, l'homme nominé, l'homme "aux noms de roi des rois et de chef de la Grèce", ce père "jaloux de son autorité", cf


"Et mon père est jaloux de son autorité."
  (Racine, Iphigénie, III, 7, vers 1060)


Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 décembre 2008

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 12:40

OBSCENE

« Un prêtre, environné d’une foule cruelle,
   Portera sur ma fille une main criminelle,
   Déchirera son sein, et d’un œil curieux
   Dans son cœur palpitant consultera les dieux ? »
   (Racine, Iphigénie, IV, 4, v. 1297-1300)


Clytemnestre évoque la mort annoncée de sa fille.
En quatre vers, Racine esquisse une scène de sacrifice, une scène de mauvais augure, une scène obscène donc puisque l’obscénité consiste à montrer ce qui sera sans doute, à porter au-devant de la scène ce qui pourrait être occulté, ici, la curiosité malsaine de la « foule cruelle », la « main criminelle » du « prêtre », la lecture analytique des entrailles, cette magie rouge des augures. Le sacrifice d’Iphigénie est donc une pure obscénité et la parole de Clytemnestre a pour but de déjouer cette obscénité de la raison des dieux (1).
Le théâtre montre ce qui n’est pas montré, ce qui n’est pas montrable. Révèle ce que chacun sait et préfère ignorer. Pour que ne s’accomplisse pas l’obscénité du meurtre d’Iphigénie, il faut qu’une autre obscénité la remplace : la scène que se partagent les hommes et les dieux doit ménager et la transcendance du monde d’en haut et la contingence du monde d’en bas (2). Iphigénie ne mourra pas ; il y aura bien pourtant un être sacrifié, « un autre sang d’Hélène, cette autre Iphigénie » (V,6, vers 1745).
La représentation est une monstration, voire une démonstration de l’obscène. C’est peut-être en cela qu’il faut comprendre l’anathème qui fut jadis lancé contre les comédiens, ce refus de les considérer comme des chrétiens ordinaires (3). Ce sont masques que les acteurs, masques révélateurs, d’autant plus coupables que nul ordre divin ne les oblige à jouer, qu’ils n’obéissent qu’à leur libre-arbitre et choisissent donc d’interpréter Don Juan, de se faire le porte-parole de la conscience contre Dieu, de singer l’Antéchrist, d’être obscène en défiant religion et ordre établi.
Il y a certes la dérision, et la bouffonnerie, qui tendent à échapper à cette malédiction de la comédie en considérant que Don Juan n’est jamais qu’un phallus, un bipède commandé par sa queue, un « Grand Seigneur » libertin, c’est-à-dire une brute qui ne se soucie guère que de ses désirs, et ne voit jamais en l’autre qu’un instrument de son plaisir. Mais il est aussi que bouffonnerie et dérision, en mettant sur le même plan maître et valet, en se moquant de Don Juan aussi bien que de Sganarelle, en confondant ainsi toutes les âmes dans la même universelle moquerie, donnent libre cours au diable des égalités, à l'égalitariste démon, ce refus de la noblesse au profit de l’ignoble et de la mauvaise foi.

NOTES
      (1)  Que sont les dieux, sinon de pures synchronies : ils ne traversent pas le temps, ils sont le temps. Que peuvent bien vouloir aux humains de pures synchronies ? Retourner à l'état du désir diachronique de la synchronie. Les dieux n'ont d'existence que par ce qu'ils tentent sans cesse de retourner à la diachronie des désirs mortels. Les dieux sont ainsi paradiachroniques, et fort jaloux de nous.
(2) Eh ! S’il y a une « France d’en bas », c’est qu’il y a une « France d’en haut » ; en d’autres termes, la France très contingente et très besogneuse et très docile, à laquelle une autre France, celle des transcendances des Grandes Ecoles et des portefeuilles, celle des vraies valeurs (et donc de la vraie culture), se doit de commander comme un maître à son valet.
(3)   «1673 (21 février, 9 heures du soir). Après intervention du roi auprès de Mgr de Harlay, archevêque de Paris, on enterre le poète de nuit (car il était mort sans avoir renié sa vie de comédien devant un prêtre), au cimetière Saint-Joseph, dans le terrain réservé aux enfants mort-nés (donc non baptisés), « sans autre pompe sinon de trois ecclésiastiques ».» (La vie de Molière, in l’édition présentée par Fernand Angué du Misanthrope, Bordas, 1969, p.13).

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 4 novembre 2008

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 12:38

LIBERTE D'IPHIGENIE

"CLYTEMNESTRE
  Les dieux ordonneraient un meurtre abominable ?

  IPHIGENIE
  Ciel ! pour tant de rigueur, de quoi suis-je coupable ?"
  (Racine, Iphigénie, III,5, vers 921-922)


Double interrogation : celle de Clytemnestre s’interrogeant sur l’arbitraire des dieux ; celle d’Iphigénie s’interrogeant sur sa propre culpabilité, ce présupposé de la condamnation.
L’ordre des dieux assujettit la justice des hommes, et fait d’eux des coupables tout désignés. Le tragique est dans l’incertitude sur l’objet de cette culpabilité. De quoi sont-ils coupables, les humains, sinon d’être humains, de vouloir vivre dans un ordre qu’ils déterminent eux-mêmes, de vouloir vivre malgré les dieux ? De quoi est-elle coupable, Iphigénie ? D’être la fille du Roi des Rois (Agamemnon) ? D’être la fiancée d’un guerrier réputé invincible (Achille) ?
L’annonce de son sacrifice (la tragédie est aussi, pour reprendre un titre célèbre de Garcia Marquez, la chronique d’une mort annoncée) semble rappeler que les hommes ne sont rien sans la volonté des dieux. C’est en cela qu’ils sont coupables, coupables d’être dépendants d’êtres imaginaires, coupables d’intérioriser cette culpabilité :


« D’un œil aussi content, d’un cœur aussi soumis
   Que j’acceptais l’époux que vous m’aviez promis,
   Je saurai, s’il le faut, victime obéissante,
   Tendre au fer de Calchas une tête innocente,
   Et respectant le coup par vous-même ordonné,
   Vous rendre tout le sang que vous m’avez donné. »
   (Iphigénie, IV, 4, vers 1175-1180)


Pourtant, elle y tient, Iphigénie, à sa dignité d’être libre. C’est elle qui décide d’être sacrifiée, de « rendre le sang » qui lui fut « donné » non par les dieux mais par les hommes, et, proclamant sa propre condamnation à mort, elle souligne l’entière responsabilité de son père, dans ce « coup » par lui-même « ordonné ». Ce n’est pas une « coupable » qui sera sacrifiée, mais bien une « innocente » que Calchas aura à égorger. Les dieux, ces brutes grandiloquentes, sont donc dupés puisque Iphigénie accepte de mourir en toute liberté, en toute connaissance de cause, sans tenir compte de leur volonté, de leurs intrigues compliquées et absurdes, de leur jalousie envers les mortels, de leurs sanglants enfantillages.


Patrice Houzeau
Hondeghem, le 30 octobre 2008

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Ne pas oublier la version de georges Fourest!

IPHIGENIE par Fourest

Les vents sont morts ; partout le calme et la torpeur
Et les vaisseaux des Grecs dorment sur leur carène
Qui cinglaient vers l'Asie au pourchas de la Reine
Hélène que ravit Pâris, l'hôte trompeur.

Ivre d'une fureur qu'Ulysse en vain réfrène,
Agamemnon, le roi des rois, l'homme sans peur
Déplore en maudissant la mer toujours sereine
Qu'on n'ait pas inventé les bateaux à vapeur.

Mais sa fille à ses pieds, la douce Iphigénie
Fermant ses yeux dolents de douceur infinie
S'endort comme les flots dans le soir étouffant...

Lors, ayant dégainé son grand sabre, le maître
Des peuples et des rois jugule son enfant
Et braille : "Ca fera baisser le baromètre !"

Posté par orlando, 30 octobre 2008 à 16:33

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 12:35

"WAKE UP THIS MORNING AND FOUND YOURSELF DEAD"


"Vous armez contre Troie une puissance vaine,
  Si dans un sacrifice auguste et solennel (1)
                Une fille du sang d'Hélène (2)
  De Diane en ces lieux n'ensanglante (3) l'autel. (4)
  Pour obtenir les vents que le ciel vous dénie
                Sacrifiez Iphigénie." (5) (6)
  (Racine, Iphigénie, vers 57-62)


(1)
La formule est un peu pompeuse, comme si les Dieux parlaient moins bien que les hommes, comme si le poète Racine privilégiait la parole des hommes à celles des puissances supra-terrestres.

(2) Hélène est la tante d'Iphigénie puisque Agamemnon et Ménélas ont tous deux épousé une fille du roi Tyndare : Clytemnestre pour Aga et Hélène pour Ménélas (quel hymen, hélas !).

(3) Le sang, ça ensanglante. Les Dieux, par la voix de Calchas, semblent vouloir rappeler ainsi la dimension tragique du sang.

(4) Il s'agit donc d'échanger une vive contre une morte. Sang pour sang. Comme si les Dieux avaient pour fonction de veiller à quelque équilibre secret des sangs, des lignées, des clans.

(5) Ce qui semble tout écrit pour un choeur avec cette rythmique à quatre temps : "Sa-cri-fi-ez / I-phi-gé-nie".

(6) Wake up this morning and found yourself dead" : Ce qui n'a rien à voir avec le sujet mais qui m'amuse. C'est le titre d'un blues enregistré par Jimi Hendrix et que l'on peut trouver au hasard d'une de ces innombrables compilations consacrées à l'électrique autant qu'époustouflant guitariste.


Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 octobre 2007

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