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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 10:49

BOUCHE FLEURIE DES LEGENDES
Notes sur le poème Rosemonde de Guillaume Apollinaire (in Alcools)


"Longtemps au pied du perron de
  La maison où entra la dame
  Que j'avais suivie pendant deux
  Bonnes heures à Amsterdam
  Mes doigts jetèrent des baisers"
  (Apollinaire, Rosemonde, 1ère strophe)


"Longtemps" : Les longtemps nous font ce passé étale, marais d'où surgissent les figures, lande à s'y perdre, forêt qui constitue la nuit des êtres ; à la parcourir, cette forêt, on finirait peut-être par y trouver le trésor des contes, l'aube de la vérité, l'outre-temps des légendes.


"Longtemps au pied du perron de
  La maison" : C'est dire que l'on attend. Les maisons, ces territoires de l'Autre. Des pièges mortels, sans aucun doute. Y poussent des yeux étranges.


"La maison où entra la dame" : Vous voyez bien que c'est un piège mortel.

"Que j'avais suivie pendant deux
  Bonnes heures à Amsterdam" : La rime "dame / Amsterdam" fait ritournelle, laquelle est soulignée par les enjambements :


"Longtemps au pied du perron de
  La maison où entra la dame
  Que j'avais suivie pendant deux
  Bonnes heures à Amsterdam"


A part ça, on peut juger du peu de sérieux du narrateur apollinairien qui fait rien qu'à suivre des dames dans la rue au lieu de travailler à produire des automobiles, ou des frites surgelées, ou des canons de 20, ou des stylos à bille, ou des diplômés de l'enseignement supérieur, ou des brice hortefeux, des nicolas sarkozy, des rachida dati, des roselyne bachelot, des bernard laporte (sourire carnassier fourni sur toutes les séries) et autres personnages publics de la République en l'état actuel (lequel n'est pas bien brillant), tout ça pour en arriver à la principale :

"Mes doigts jetèrent des baisers" : C'est qu'il se comporte comme un quelconque latin lover, le guillaumesque narrateur.


"Mais le canal était désert
  Le quai aussi et nul ne vit
  Comment mes baisers retrouvèrent
  Celle à qui j'ai donné ma vie
  Un jour pendant plus de deux heures"
  (Apollinaire, Rosemonde, 2ème strophe)


"Mais" : Les longtemps, étales comme des nappes de synthétiseur dans un morceau de rock progressif, sont souvent suivis du bref coup de ciseaux de la conjonction "mais". Quant à lui, il était aussi teigneux que le peigne d'un chauve. Cette dernière phrase est pur parasite.


"Mais le canal était désert" :Y a que de l'eau que de l'eau que de l'eau que de l'eau qu'il-y-a-qu'-qu'il-y-a-qu'-qu'il-y-a-qu' (à dire au galop avec accompagnement de violon du Québec pour faire danser)


"Le quai aussi et nul ne vit " : La rime interne "aussi / vit" souligne la cadence de ces deux octosyllabes :

"Mais le canal / était désert /
  Le quai aussi / et nul ne vit / "


"Comment mes baisers retrouvèrent
  Celle à qui j'ai donné ma vie
  Un jour pendant plus de deux heures" : Prise de distance, auto-ironie. Le narrateur se moque gentiment de sa propension à tomber facile amoureux.


"Celle à qui j'ai donné ma vie" : Ritournelle encore, romantique en plus, comme dans une chanson à la mode de jadis, un lied aux paroles un peu ridicules.


"Un jour pendant plus de deux heures" : Gradation décroissante : "vie", "jour", "deux heures".


"Je la surnommai Rosemonde
  Voulant pouvoir me rappeler
  Sa bouche fleurie en Hollande
  Puis lentement je m'en allai
  Pour quêter la Rose du Monde"
  (Apollinaire, Rosemonde, 3ème strophe)


"Je la surnommai Rosemonde" : Le pouvoir de surnommer relève de la création poétique. Le surnom est une invention verbale, l'irruption du sujet dans l'objectivité de la langue. Cette surnomination a pour but de marquer l'étale mémoire d'un signe de reconnaissance ; ici, le nom "Rosemonde" est basé sur le néerlandais de mond, qui signifie "la bouche" et suscite donc l'image de la "bouche fleurie en Hollande".

Bon, une fois que le poète a bien poétiser, que lui reste-t-il à faire sinon, comme Luky Luke dans le soleil couchant, s'en aller pour d'autres aventures, d'autres quêtes :


"Puis lentement je m'en allai
  Pour quêter la Rose du Monde"


Là encore, la rime "Rosemonde / Rose du Monde" souligne la ritournelle cependant que le réel se charge de sens. De l'association aimable "Rosemonde" / "bouche fleurie", on en vient à l'énigme, cette "quête de la Rose du Monde" qui prend racine dans la langue elle-même.

une bouche fleurie de légendes
: c'est dans une chanson du groupe Ange que, me semble-t-il, j'ai jadis entendu cela.


Patrice Houzeau
Hondeghem, le 13 avril 2008

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 10:46

DE QUOI CLAQUER DES DENTS
Notes sur les deux premières strophes de La Maison des Morts de Guillaume Apollinaire (in Alcools).

Bien sûr, les morts sont nos familiers. Nous vivons dans leur être. Qu’ils soient encore visibles ou rangés dans l’ordre des cimetières, ils sont la preuve de l’humain. Il n’y a que les brutes sans doute qui ne respectent pas les morts, et qui ne sait vivre avec ses morts ne sait vivre avec les vivants. Ou alors, il fait semblant. Ce qui est probablement le mode d’être le plus partagé au monde.


« S’étendant sur les côtés du cimetière
   La maison des morts l’encadrait comme un cloître »
   
(Apollinaire, La Maison des Morts)

La maison des morts n’est donc pas seulement le cimetière. Elle est aussi autre chose. D’ailleurs, on peut y voir à travers ses vitrines :


« A l’intérieur de ses vitrines
   Pareilles à celles des boutiques de modes
   Au lieu de sourire debout
   Les mannequins grimaçaient pour l’éternité »

La poésie se nourrit d’yeux, - c’est qu’elle en gobe des regards ! Elle versifie la reluque, voyures et revoyures. Du coup, on voit ce qui passe les « modes », ce mode d’être distrait des vivants, cette nécessité du superflu à laquelle les humains travaillent avec le plus grand sérieux, car on a beau faire, les morts restent égaux à eux-mêmes (c’est là leur plus grande qualité) et au lieu de « sourire debout », leurs figures « grimaçaient pour l’éternité ».


De la nécessité du voyage chez les vivants, pour voir, pour voir encore, voir ce que l’on n’a pas encore vu, voir ce qui est à voir :


« Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours
   J’étais entré pour la première fois… »

Encore que, pour le narrateur des poèmes d’Apollinaire, le hasard est aussi un guide :


« J’étais entré pour la première fois et par hasard
   Dans ce cimetière presque désert »

La poésie, quelle gourmande de sensations ! La voilà qui se met à « claquer des dents » comme dans un conte fantastique, - à moins que ce ne fût le froid qui lui agite la mâchoire, au pèlerin :


« Et je claquais des dents
   Devant toute cette bourgeoisie
   Exposée et vêtue le mieux possible
   En attendant la sépulture »

Est-elle morte, est-elle vivante, cette « bourgeoisie » ? On la dirait bien apprêtée pour la cérémonie funèbre, « vêtue le mieux possible ». Nécessité d’être présentable dans la mort, d’être à son avantage ; c’est que nous sommes polis, nous les humains, les plus polis de la Création. Notre politesse valut autrefois superbe, seigneurie, élégance, parfois même chevalerie. Mais depuis que nous sommes devenus aussi les plus démocratiques, nous nous laissons aller à la plus commune des vulgarités et nous dépêchons d’envoyer, le plus démocratiquement du monde, le maximum de nos congénères à la sépulture. On appelle cela la guerre, laquelle est pratiquée sous deux formes, la militaire qui enrichit les marchands d’armes et dépeuple l’Afrique, et l’économique qui enrichit les plus malins et désespère les plus honnêtes. Et vrai, il y a de quoi « claquer des dents ».


Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 avril 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 10:44

AU CARREFOUR


"Au carrefour où nulle fleur sinon la rose
  Des vents mais sans épine n'a fleuri l'hiver
  Merlin guettait la vie et l'éternelle cause
  Qui fait mourir et puis renaître l'univers"
  (Guillaume Apollinaire, Merlin et la vieille femme in Alcools, vers 5-8)


Un "carrefour" de "nulle fleur" : la porte des possibles serait en-dehors du cycle des saisons. Ou alors c'est que ce cycle est contredit par la "rose des vents". Les points cardinaux, ce symbole de la nature géométrique du monde, seraient les seuls repères possibles à ce "carrefour" atemporel. Pourtant, deux précisions ("mais sans épine" et "l'hiver") rappellent le temps compté des hommes.
C'est peut-être ici une des sources de la Légende. Qui placer à ce "carrefour" symbolique et précisé par l'hiver ? Ce qui porte à la fois figure humaine et qui pourtant passe le temps ordinaire des humains : l'enchanteur, Merlin, ce guetteur de vie, cette sentinelle de l'invisible, qui donne soudain un sens à cette "rose des vents" en la faisant tourner sur l'axe d'une "éternelle cause / Qui fait mourir et puis renaître l'univers".
Eternel retour ? Oui, sans doute, mais aussi origine de la fable. Les figures prennent vie alors : le Phénix renaît de ses cendres, le Dieu Pan n'est plus aussi mort qu'on l'a crié, et :


"Une vieille sur une mule à chape verte
  S'en vint suivant la berge du fleuve en aval"
  (Merlin et la vieille femme, vers 9-10)


On peut maintenant raconter des histoires.


Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 mars 2008

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 10:41

LE SIMPLE SIED AU POEME
(Notes sur Les Femmes de Guillaume Apollinaire in Alcools)

 

Les citations faites du poème d’Apollinaire figurent ici en italiques


Le simple sied au poème
      Comme
La guitare à la chanson
Le sourire à la Joconde
La bête à cornes au pré

Ainsi les italiques qui
      Comme
L’écho répondent femmes
Causant dans
Les Femmes
Poème d’Apollinaire qui
Dit les paroles simples
Elles
dans la maison du
Vigneron
les femmes qui
Causent et cousent donc

-

Lenchen remplis le poêle et mets l’eau du café
C’est que la fille est de l’est nécessaire est
Le café dans ces pays froids ici les femmes au
Travail du fil et de l’aiguille font parole de
Tout de rien et l’on ne sait plus qui parle si
C’est le poète comparatif Ce cyprès a l’air du
pape en voyage/Sous la neige ou si ce sont les
Femmes - Encore un peu de café Lenchen s’il te
Plaît ou - Lotte es-tu triste Ô petit cœur – à
Lire ces mots on pourrait s’y croire dans le +
Réaliste des réels poétiques oui mais la magie
Est grande aux vers d’Apollinaire l’enchanteur
Le vent faisait danser en rond tous les sapins
Ecrit-il en intervenant dans la conversation y
Mêlant ses propres mots y jetant la féerie des
Images: la forêt là-bas/Grâce au vent chantait
à voix grave de grand orgue et dans ce souffle

 

Le songe Herr Traum survint avec sa sœur Frau
Sorge
Monsieur Songe donc et Madame Souci une
Famille esquisse en écho peut-être à ces mots
Des femmes à leurs songes à elles aussi leurs
Soucis aussi à ces femmes qui causent cousent
Familières et méconnues comme des cousines si
Lointaines maintenant que l’on n’y prête plus
Guère d’attention la nuit tombant et les ceps
Tordus des vignobles devenant dans cet obscur
De tout qui passe des ossuaires il faut alors
Attiser le poêle qui s’éteint
aussi se signer
Dans la nuit indécise alors se finit le poème

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 15 mars 2008 

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 10:38

COMME UN ŒUF SUR LE PLAT
OU MÊME UN CHEVEU DANS LA SOUPE
COMME VOUS VOULEZ

 

"C’est la lune qui cuit comme un œuf sur le plat"
(Guillaume Apollinaire, Les Fiançailles in Alcools)

 

"Les rues sont mouillées de la pluie de naguère"
(Guillaume Apollinaire, Les Fiançailles in Alcools)

 

Dans la même page qu’on trouve ces deux vers
Qui me plaisent pour leur fantaisie celle de
La lune qui cuit comme un œuf sur le plat vu
Que la nuit a déployé son parc à énigmes que
La machine à images se met en marche comme 1
Drogue que c’est cette féerie des images qui
Illustrent le monde le rythment font prodige
Pipe nègre et œuf sur le plat j’avais trouvé
Cet octosyllabe à la féerie qui fait prodige
De rien celle-là me rappelle un texte de qui
Je ne sais plus un auteur allemand étudié en
Cours il y a longtemps la phrase évoquait un
Soleil rouge comme le soleil des peintres du
dimanche pourquoi je m'en souviens plutôt de
Celle-là parmi tant d’autres allez savoir ou
Bien c’est l’image du cercle rouge qui s’est
Inscrite dans ma mémoire dans un ciel tout à
Fait bleu au-dessus d’une flore très lisse à
La manière des tableaux du Douanier Rousseau
Quant à l’autre celle des rues mouillées qui
Indiquent la pluie de naguère la messagère à
Rappeler que la pluie a pour nous ce pouvoir
De suggérer la fuite du temps le temps passe
Et ne peut se rattraper c’est pas aux lianes
De la pluie que l’on peut s’agripper dans le
Même mouvement la pluie des trottoirs se lie
A toutes les autres pluies à toutes les rues
Que nous avons traversées dans ce passage du
Temps que nous fûmes cette persistance de la
Lune de la pluie dans la mémoire reliant nos
Regards aux regards de tous les réflexifs de
Tous ceux qui passent et pensent Toutes même
la plus laide a fait souffrir son amant dans
Zone de Guillaume Apollinaire lit-on cela et
Si vous vous demandez pourquoi je le cite ce
Vers eh sachez que je ne vous répondrai pas.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 9 mars 2008

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 10:35


ARLEQUINE

 

 

 


« Frôlée par les ombres des morts
  Sur l’herbe où le jour s’exténue
  L’arlequine s’est mise nue
  Et dans l’étang mire son corps »
  (Apollinaire, Crépuscule in Alcools)

 

 

 


Frôlée
qu’il dit comme si elle était l’enjeu
De ce drôle de jeu que les ombres celles des
Morts jouent peut-être frôlée par ceux étant
Au vent comme chez eux sur l’herbe on dirait
Qu’elle est peinte cette herbe à y réfléchir
A cette préposition spatiale sur alors que +
Commun on dit que l’on marche dans l’herbe +
Ce jour qui s’exténue comme s’il était non +
Cette alternative à la nuit mais un être vif
Un phénix qui s’éteindrait le soir et l’aube
Venue se rallumerait lampion du monde ce qui
Fait un énigmatique décor pour une fille nue
En l’occurrence l’arlequine qui a laissé les
Couleurs de ses habits pour la flamme claire
De son corps se mirant dans l’étang figurant
Ainsi quelque vouivre quelque fille des eaux

 

 

 


Patrice Houzeau
Hondeghem, le 2 mars 2008

 

 

 

 

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 10:33

 

SI VIFS LIEUX D'ÊTRE


                 "Ô vous chers compagnons (1)
Sonneries électriques (2) des gares chant des moissonneuses
Traîneau d'un boucher régiment des rues sans nombre
Cavalerie des ponts (3) nuits livides de l'alcool
Les villes que j'ai vues vivaient comme des folles" (4)
(Apollinaire, Le voyageur in Alcools)


(1)
La strophe commence par un vocatif, une adresse du narrateur à ses "chers compagnons". Ce sont des objets pourtant qui ensuite sont évoqués. Non les hommes, mais les outils des hommes. Non les humains, mais leurs lieux d'être : "sonneries électriques", "gares", "moissonneuses", "traîneau", "rues", "ponts", "villes".
Un peintre, un photographe sait rendre compte de cette présence de l'être dans un lieu d'où l'humain semble cependant absent. Apollinaire souvent s'y colle. Les humains d'ailleurs ne sont pas si loin, avec leurs passages dans les "gares", les salles des pas perdus, avec leur "chant", le chant de la modernité d'Apollinaire, celle de l'électricité, celle des moissonneuses.
Avec leurs métiers donc, les hommes, celui du boucher, celui du militaire, - "régiment des rues, cavalerie des ponts" -, tout cela mêlé au point de vue subjectif du voyageur racontant, se remémorant les "nuits livides de l'alcool", "les villes" vues qui  "vivaient comme des folles".


(2)
Modernité d'Apollinaire, cf aussi dans le recueil Alcools :


"Soirs de Paris ivres du gin
  Flambant de l'électricité
  Les tramways feux verts sur l'échine
  Musiquent au long des portées
  De rails leur folie de machines"
  (Apollinaire, La chanson du Mal-Aimé)


"Et les roses de l'électricité s'ouvrent encore
  Dans le jardin de ma mémoire"
  (Apollinaire, Les fiançailles)


(3)
"cavalerie des ponts" : eh oui, les ponts sautent par-dessus les fleuves, rejoignent d'autres rives, d'autres "rues sans nombre", d'autres gares, d'autres villes. La strophe propose un itinéraire urbain, de la gare au dédale des rues, au lointain des ponts, plus avant toujours dans la ville.


(4)
Le mouvement de ces "villes vues" traversées par le voyageur est, me semble-t-il, bien vivement rendu par cette allitération du sonore [v] :"cavalerie", "livides", "villes", "vues", "vivaient",
allitération annoncée par le vocatif "vous" ("Ô vous chers compagnons") et qui termine sa course par le sourd [f] : "folles".


Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 octobre 2007 

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 10:29

4 NOTES SUR GUILLAUME APOLLINAIRE DONT 2 MYSTIQUES


1.
Le poème tend à faire de la langue un solfège sans cesse renouvelé de la petite musique du sens :


"Oh ! les cimes des pins grincent en se heurtant
  Et l'on entend aussi se lamenter l'autan
  Et du fleuve prochain à grand'voix triomphales
  Les elfes rire au vent ou corner aux rafales"
    (Apollinaire, Le vent nocturne in Alcools)


Ici les assonances (pins, grincent, prochain / en, heurtant, entend, lamenter, l'autan, grand'voix, vent / oh, l'on, aussi, l'autan, prochain à, triomphales, au, corner aux rafales) et ce frémissement des consonnes (cimes, grincent, se, aussi se / prochain / fleuve, triomphales, elfes, rafales) que semble chercher à couvrir ce grand vent sur la page.


2.
"Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes
  Qui étaient immortels et n'étaient pas chanteurs"
    (Apollinaire, Le brasier, Alcools)


L'emploi de l'imparfait peut surprendre puisque l'immortalité est un présent de vérité générale : l'immortel est immortel quels que soient le lieu et l'époque où il se trouve.
Comme Dieu.
Quant au Diable, ah bah, ce serait sans doute cela, le présent de l'illusion générale.


3.
"Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
  Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée
  Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
  Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances"
  (Apollinaire, Zone, Alcools)


C'est le dernier épisode du poème Zone. Le narrateur rentre chez lui pour y dormir.

Le complément "à pied" m'est clin d'oeil qui, faute d'argent, en ai parcouru des lieues. Mais passons...


Le poète donc rentre chez lui pour y cependant retrouver un ailleurs quasi mystique, celui des "fétiches d'Océanie et de Guinée" qu'il rattache aussitôt à la figure du Christ :


"Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
  Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances"

écrit-il en deux brèves mesures parallèles de 4 syllabes ("Ils sont des Christ" / "Ce sont des Christ") placées au début de ces deux 14-syllabes aux rimes signifiantes ("croyance" / "espérances").

La fin du poème Zone reprend ainsi l'un des motifs de son commencement :


"La religion seule est restée toute neuve la religion" (vers 5)

"Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme" (v.7)
  (...)
"Pupille Christ de l'oeil"


Et ce trait étonnant, faussement naïf, à la manière d'une image médiévale :


"C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
  C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
  Il détient le record du monde pour la hauteur"


4.
"Soleil cou coupé"
  (Apollinaire, Zone, Alcools)


Ce vers célèbre termine l'immense Zone. En lui-même, il constitue une image forte.
Le comparé en est "le soleil".
Le comparant : une tête coupée.
Les rougeoiements que l'on prête souvent au soleil couchant explique peut-être cette personnification (cf Baudelaire, "Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige" in Harmonie du soir)

Quant au participe "coupé", il coupe, en effet, la parole qui, jusqu'ici, déroulait sur la page séquences rythmiques, souvenirs, réminiscences, évocations. Le rythme se résout donc en un hiatus : "Soleil / cou / cou- (/) -pé /", lequel hiatus induit, en dépit des règles de la prosodie (un accent sur la dernière syllabe des mots de sens plein ; sur l'avant-dernière si la finale est constituée d'un "e muet") une accentuation sur la première syllabe du participe "cou-pé".

Epiphanie de l'analogie : ce qui pourrait tendre vers l'infini (le soleil) est semblable à ce qui est purement mortel (l'être vivant).
Cette expression (être vivant) est par ailleurs assez intéressante puisque, s'il y a de "l'être vivant", c'est donc qu'il y a aussi de "l'être mort" et, sans nul doute, de "l'être tout court", absolu, radical, et qui ne se manifeste à la conscience qu'à la solaire lumière de la révélation.


Patrice Houzeau
Hondeghem, le 19 mai 2007

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 10:24

POUR TOUJOURS D'UN SIMPLE PRE
Notes sur Les Colchiques de Guillaume Apollinaire


LES COLCHIQUES


Le pré est vénéneux mais joli en automne (1)
Les vaches y paissant
Lentement s'empoisonnent (2)
Le colchique couleur de cerne et de lilas (3)
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là (4)
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne (5)
Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne (6) (7)


Les enfants de l'école viennent avec fracas (8)
Vêtus de hoquetons (9) et jouant de l'harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères (10)
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières (11)
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément (12)


Le gardien du troupeau chante tout doucement (13)
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne (14)


    (Guillaume Apollinaire, Les Colchiques, Alcools)


(1)
Le poème commence dans la paix rythmique d'un alexandrin cependant qu'au centre du vers la conjonction "mais" souligne l'opposition "vénéneux / joli".


(2)
Le second alexandrin du texte (cf la rime "automne" / "s'empoisonnent") se découpe en deux vers : "Les vaches y paissant / Lentement s'empoisonnent".
Les rythmes de ces deux alexandrins initiaux sont d'ailleurs semblables :

Le pré / est vénéneux / mais joli / en automne
Les va- / - ches y paissant / Lentement / s'empoisonnent

et les rimes embrassées y font entendre leurs échos : "automne ; paissant ; lentement ; s'empoisonnent".


(3)
Colchique : "Plante des prés, très vénéneuse, et dont les fleurs peuvent être roses, blanches ou violettes" (Henri Scepi, note en bas de page, Alcools, La bibliothèque Gallimard, p.83).


(4)
Ce quatrième vers évoque la couleur que prennent les contours des yeux fatigués. On peut penser aussi qu'il s'agit aussi de "yeux maquillés" puisque les paupières elles-mêmes sont couleur colchique (cf vers 10 - 11 : "les colchiques (...) sont couleur de tes paupières").


(5)
Le mot-outil "comme" rythme l'association d'idées. Les colchiques du "pré vénéneux" sont semblables aux yeux du destinataire, ou de la destinatrice, du poème. Pré et colchiques se font alors métaphore du regard, cet apparaître de l'être vif, ce blason de la bien-aimée,  dont on ne sait s'il accompagne le narrateur mais qui le hante cependant, fantôme désiré.


(6)
L'assonance de la petite pointe du [i] parsème la strophe : "joli, y, colchique, lilas, y fleurit, violâtres, vie " (8 occurrences).
Par ailleurs, ce venin si joli se tient, visible, bien que perceptible à peine, dans la forme "s'empoisonne" pour s'ouvrir dans la forme "violâtres".
Cette petite pointe du [i] y rythme aussi les hémistiches : "mais joli / le colchique / y fleurit / et ma vie".


(7)
"Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne" : Le rythme ternaire de ce vers résout l'équation rythmique de cette première strophe, à la manière d'un accord de piano qui clôt un morceau.
Poésie et musique relèvent peut-être d'une sorte d'harmonie algébrique inconsciente. Ainsi, lorsque le poète Lucien Suel compose en vers justifiés (c'est-à-dire en vers comportant tous exactement le même nombre de caractères), son travail relève sans doute d'une volonté non pas seulement rythmique, mais algébrique, dans la mesure où c'est le chiffre du vers qui va permettre le dévoilement du sens.


(8)
Si la première strophe de ce poème est empreinte d'une paix certes empoisonnée mais aussi palpable que la tranquillité d'un troupeau, la deuxième strophe commence  dans le "fracas" des "enfants de l'école" : le fracas des harmonicas qui polyphonisent dans l'allitération ("école ; fracas ; vêtus de hoquetons ; harmonicas ").


(9)
Hoqueton : veste de grosse toile, casaque ; ce fut aussi la tunique des archers du XVème et du XVIème siècle.


(10)
Intervention donc des mômes qui "cueillent les colchiques" et détruisent ainsi le tableau paisible de la première strophe qui, dès lors, se révèle être un leurre.
La paix intemporelle du pré vénéneux est ainsi soumise à la loi des générations (cf "les colchiques qui sont comme des mères / Filles de leurs filles").
Cette temporalité induite par la présence des enfants fragilise soudainement le lien établi par le narrateur entre les colchiques et les yeux qui se mettent à battre.


(11)
"et sont couleur de tes paupières" fait écho au vers 6 ("Violâtres comme leur cerne").


(12)
Les paupières semblent battre à cause du "vent dément", ce vent qui évanouit la paix du pré et qui dissipe la métaphore colchiques / regard.
Certes, paupières et fleurs sont agitées du même mouvement mais sont aussi soumises à la même épreuve du "vent dément", ce temps qui passe et abandonne toute chose.


(13)
Ne reste que le pré sur lequel passe le temps incarné par "le gardien du troupeau" qui "chante tout doucement", - c'est-à-dire qui inscrit sa parole dans la douceur d'une illusoire atemporalité - ; signalé aussi, ce temps, par les indicateurs "tandis que" et "pour toujours".


(14)
L'alchimie de la métaphore s'est dissoute et "le pré vénéneux mais joli" est rendu à sa neutralité de "grand pré mal fleuri par l'automne".
Le paysage hanté est ainsi vidé de son apparaître pour redevenir une commune apparence, un aspect du monde dans lequel passe le narrateur jetant parfois un regard du côté des "vaches lentes et meuglant qui abandonnent pour toujours",  - puisque le poème a fini de dérouler ses rimes suivies -, cet étrange lieu d'être d'un simple pré.


Patrice Houzeau
Hondeghem contre l'A24,
le 11 août 2006

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 10:20

LA COMPAGNIE DES MORTS


Trop de tentations malgré moi me caressent
Tentations de lune et de logomachies
   
(Guillaume Apollinaire, L'Ermite, Alcools)


C'est l'Ermite de Guillaume Apollinaire qui parle ainsi et constate son humaine faiblesse, celle des "tentations de lune" c'est-à-dire des figures nocturnes de l'homme : le sexe et l'occultisme; celle aussi des logomachies, des joutes verbales, des métaphysiques oiseuses.


Nous traversâmes la ville (1)
Et rencontrions souvent (1)
Des parents des amis qui se joignaient
A la petite troupe des morts récents (2)
Tous étaient si gais
Si charmants si bien portants (3)
Que bien malin qui aurait pu (4)
Distinguer les morts des vivants (5)
   
(Apollinaire, La Maison des Morts, Alcools) (6)


(1)
Le passé simple accélère le mouvement ; la traversée de la ville semble si rapide qu'elle en devient atemporelle cependant que l'imparfait témoigne de la présence nombreuse des morts.

(2)
Les morts sont aussi de notre famille et sont ici de bonne compagnie.

(3)
Evidemment, la mort est une radicale guérisseuse de toutes ces maladies des corps et des coeurs que nous traînons partout avec nous et dont nous tirons les excuses de nos romans.

(4)
C'est peut-être là la suprême ruse du Malin, de nous faire croire qu'il y a une différence ontologique entre les vivants et les morts.

(5)
Cependant les morts ont ici même apparaître que les vivants.

(6)
Hasard objectif : annotant ces vers, je me souviens d'avoir été récemment visité en mon sommeil par deux morts et un vivant que je n'ai distingué qu'à l'imminence du réveil.

Sympathie singulière pour ces morts à qui s'adresse le narrateur des Rhénanes.
Sympathie singulière d'Apollinaire sans doute pour ces morts qui lui inspirent cette double énonciation, au lecteur vivant et à son mort, cette présence qui le hante :


Le cimetière est un beau jardin
Plein de saules gris et de romarins
Il vous vient souvent des amis qu'on enterre
Ah ! que vous êtes bien dans le beau cimetière
Vous mendiants morts saouls de bière
Vous les aveugles comme le destin
Et vous petits enfants morts en prière (7)

Ah ! que vous êtes bien dans le beau cimetière
Vous bourgmestres vous bateliers
Et vous conseillers de régence
Vous aussi tziganes sans papiers (8)
   
(Apollinaire, Rhénane d'automne, Alcools)


(7)
Le scandale de la mort prématurée est ainsi désamorcé, non pas que le narrateur manque de compassion mais cette conscience singulière du monde que fut Guillaume Apollinaire s'est arrangée de la mort comme nous ne pensons plus pouvoir le faire. Nous sommes choqués par la violence d'un accident de voiture, nous attaquons en justice nos chirurgiens si l'opération a échoué et ce n'est que parce que c'est dans l'air du temps de l'opinion publique que nous nous indignons des civils bombardés par cette tête vide de Bush ou par les généraux de peu de foi de Tsahal. Surtout qu'avec tout ça, Madame Michu, l'essence, elle pas prête de baisser !

(8)
Ces vers qui datent du début du XXème siècle résonnent parfois étrangement à nos oreilles, vous ne trouvez pas ?

Du reste, l'humaine condition peut aussi se résumer ainsi :


La vie vous pourrit dans la panse
La croix vous pousse entre les pieds
    (Rhénane d'automne)


En attendant et cependant :


Les humains savent tant de jeux l'amour la mourre (9)
L'amour jeu de nombrils ou jeu de la grande oie
La mourre jeu du nombre illusoire des doigts
Seigneur faites Seigneur qu'un jour je m'énamoure
   
(Apollinaire, L'Ermite, Alcools)


(9)
La paronomase est certes ludique mais établit un rapport révélateur entre le jeu amoureux présenté comme une illusion, un "jeu de nombrils" aussi hasardeux et répétitif que le "jeu de la grande oie" ou celui de la mourre, ce "jeu du nombre illusoire des doigts" dont une note en bas de page dans l'édition établie par Henri Scepi nous dit ceci :

"Mourre : jeu d'origine sicilienne (la morra) dans lequel deux personnes se montrent simultanément un certain nombre de doigts dépliés en annonçant un chiffre. Celui qui a annoncé le chiffre correspondant au nombre de doigts dépliés a gagné." (Henri Scepi, Alcools Guillaume Apollinaire, la bibliothèque Gallimard, p.151).


Patrice Houzeau
Hondeghem, le 5 août 2006

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