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8 novembre 2013 5 08 /11 /novembre /2013 13:40

NULLA ARS IN SE VERSATUR

 

1.
"au-dessus de tout plane la patriarcale sollicitude"
(Hegel traduit par Gibelin, Leçons sur la philosophie de l'Histoire, Librairie philosophique Vrin, 1963, p.127)

 

- Où ai-je mis mon arc ?

 

2.
"La nature est extérieure à elle-même"
(Hegel traduit par Gibelin, Leçons sur la philosophie de l'Histoire, Librairie philosophique Vrin, 1963, p.151)

 

C'est qu'en soi, rien n'est en soi. C'est ainsi que nous distinguons le rien du néant. Et que, de ce rien, nous arrivons à faire une tension vers l'infini du tout.

 

3.
Il est heureux que nous ne soyons ni télépathes, ni télékinésistes, sinon quelle bataille infinie des cerveaux et des yeux ! Heureusement, nous devons forger nos épées. Remarquez que les drones, c'est déjà de l'oeil qui tue, du lointain assassin, de l'ailleurs foudroyant.

 

4.
Cicéron cité par Montaigne au chapitre 6 du Livre III des Essais: "Nulla ars in se versatur" (aucun art ne s'enferme en soi-même)

 

C'est bien pour ça que je vais vous pêcher, ô phrases, dans ces boîtes qu'on appelle des livres.

 

5.
"Nulla ars in se versatur" [Cicéron] : aucun art ne s'enferme en soi-même, sous peine d'être pareil au chat dans la boîte opaque, à la fois mort et vivant.

 

6.
"J'aime à contester et à discourir, mais c'est avec peu d'hommes et pour moi, car de servir de spectacle aux grands et faire à l'envi parade de son esprit et de son caquet, je trouve que c'est un métier très messéant à un homme d'honneur."
(Montaigne, Essais, Livre III, chapitre 8)

 

A voir l'agitation continuelle des médias, et l'incessante polémique à propos de telle ou telle petite phrase, on s'aperçoit que bon nombre de nos politiques et de nos chroniqueurs manquent, en effet, de cet honneur qui consiste à discuter d'abord avec soi de ce qu'il convient de dire ou de taire.

 

7.
Peu à peu, nous en arrivons aux temps où la moindre petite phrase, le moindre mot déplacé sera considéré comme un casus belli. A force de progrès, nous retournons aux temps barbares où l'on s'étripait pour une parole, un regard ou l'ombre d'un doute.

 

8.
"Nous n'allons point, nous rôdons plutôt, et tournoyons çà et là."
(Montaigne, Essais, Livre III, chapitre 6)

 

C'est que nous progressons de façon excentrique, en élargissant toujours plus le cercle de nos intérêts, de telle sorte que nous nous éloignons souvent du coeur de nos préoccupations pour avoir l'air de nous disperser, de nous dissiper, de chuter comme feuilles en automne.

 

9.
Ce ne sont pas les idées qui font évoluer les sociétés, c'est le style.

 

10.
Les étrangers sont aussi différents de nous que nous le sommes de nous-mêmes. En cela, ils nous ressemblent comme des frères.

 

11.
Qui prétend éradiquer le barbare en lui-même se trompe. La civilisation n'est pas l'extinction de la barbarie, mais sa sublimation, sa stylisation, et probablement la manière la plus raffinée qui soit de la pérenniser.

 

12.
"Nulles propositions m'étonnent, nulle créance me blesse, quelque contrariété qu'elle ait à la mienne."
(Montaigne, Essais, Livre III, chapitre 8)

 

Ne voir dans les idées que des performances linguistiques. Après tout, bien des choses justes sont si mal exprimées qu'elles ont l'air d'être fausses, et bien des sottises, dites avec style - ou exprimées dans le jargon adéquat - paraissent si vraies qu'elles emportent l'adhésion d'esprits pourtant vifs.

 

13.
L'humain file sa phrase comme l'araignée sa toile. Le but est d'ailleurs le même : piéger l'autre pour s'en nourrir.

 

14.
"Je ne trouve pas bon d'enfermer ainsi la puissance divine sous les lois de notre parole."
(Montaigne, Essais, Livre II, chapitre 19)

 

Dieu échappe au filet des syllabes. Et c'est cet indéfinissable qui conditionne toute définition.

 

15.
C'est l'inaccessible qui nous fascine. Si nous nous connaissions réellement, nous ne serions pas si fascinés par l'autre, et nous n'aurions pas créé un Dieu tout exprès pour justifier son étrange présence.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 8 novembre 2013

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8 novembre 2013 5 08 /11 /novembre /2013 07:42

PUISSANCES ETRANGES

 

1.
"je sentais sur moi les yeux de"
(Gaston Leroux)

 

Vite ! Sortons notre aspirayeux !

 

2.
"mais les géraniums géants continuèrent de saigner dans nos prunelles blessées."
(Gaston Leroux)

 

Abstraction lyrique.

 

3.
"Pour nous la religion est la connaissance de l'Etre qui est proprement notre être"
(Hegel traduit par Gibelin, Leçons sur la philosophie de l'Histoire, Librairie philosophique Vrin, 1963, p.121).

 

Pour nous la religion est la connaissance de l'Etre qui est étrangement notre être.

 

4.
Dans l'amour pour Dieu, je ne suis pas bien sûr que nous soyons deux.

 

5.
"à la place de l'oracle déchu surgit une autre volonté décisive"
(Hegel traduit par Gibelin, Leçons sur la philosophie de l'Histoire, Librairie philosophique Vrin, 1963, p.207).

 

Sans doute, la polititique est-elle l'art de déchoir les oracles, quand bien même ils auraient eu raison. Cassandre est souvent la première victime.

 

6.
"Ce qu'il y avait de plus simple devenait aussitôt un sacrum, se pétrifiant en quelque sorte sous cet aspect."
(Hegel traduit par Gibelin, Leçons sur la philosophie de l'Histoire, Librairie philosophique Vrin, 1963, p.224).

 

Ce sacrum étant traduit par la promulgation d'une loi, c'est ainsi que les sociétés finissent par se pétrifier dans une multitude de lois et de réglements.

 

7.
Une loi ne peut se pérenniser que par ses exceptions. Sinon, elle n'est qu'un interdit.

 

8.
La fascination pour Dieu induit le fanatisme, cependant qu'un amour modeste pour Dieu induit cette longue patience qui constitue justement l'amour de Dieu.

 

9.
"moins déterminés par eux-mêmes qu'ils n'ont pris la décision ailleurs."
(Hegel traduit par Gibelin, Leçons sur la philosophie de l'Histoire, Librairie philosophique Vrin, 1963, p.195).

 

C'est cet ailleurs qui constitue le fondement de la puissance publique qui outrepasse si souvent son rôle de service pour se faire censeur, petit chef.

 

10.
L'ailleurs décide si souvent de notre présent que je regarde parfois l'historien comme un agent au service du passé.

 

11.
La politique est une puissance étrangère.

 

12.
Le politique habile est tout autant un expert dans l'art de ne pas décider qu'un expert du "Je vous l'avais bien dit" et du "bien sûr, à l'époque..."

 

13.
Parfois, à force de ménager la chèvre et le chou, la chèvre finit par crever de faim, et on se retrouve face à une surproduction de produits agro-alimentaires.

 

14.
Je ne sais pas pourquoi, mais j'éprouve de la sympathie pour celui qui, ayant croisé Bonaparte dans la rue, a feint de ne pas le reconnaître.

 

15.
"la jalousie se manifestait, c'est-à-dire le sentiment de l'égalité, à l'égard du talent particulier"
(Hegel traduit par Gibelin, Leçons sur la philosophie de l'Histoire, Librairie philosophique Vrin, 1963, p.195).

 

Certes, les talents particuliers sont parfois insupportables, mais ils sont la condition de la pérennité des masses, de telle sorte qu'une société ouverte est une société qui sait le mieux utiliser les talents particuliers, cependant qu'une société se condamne elle-même en faisant systématiquement valoir le principe d'égalité contre la subjectivité décisive.

 

16.
"comme un chien suit son maître ou un policier son gibier"
(Gaston Leroux)

Et le chien policier, il suit à la fois son maître et son gibier.

 

17.
"Pourquoi ce fossoyeur sinistre"
(Gaston Leroux)

 

Dès que l'on veut donner une épithète à "fossoyeur", on est vite limité. S'il n'est pas sinistre - et il n'est pas obligé de l'être -, que voulez-vous qu'il soit ? Pince-sans-rire ?

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 8 novembre 2013

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7 novembre 2013 4 07 /11 /novembre /2013 23:04

AMERS CUICUIS

 

1.
"Variations pour une porte et un soupir" de Pierre Henry : géniale musique pour grinçant revenant.

 

2.
Celui qui parle par aphorismes passe pour un idiot, un fou, ou un sage; jamais pour un interlocuteur valable.

 

3.
La plupart des aphorismes induisent un "et après" suivi d'un "et après, rien".

 

4.
Le réel est un sentiment démenti par la douleur.

 

5.
"j'aurais donné ma fortune pour trouver des mots"
(Gaston Leroux)

 

Bah non, un dictionnaire suffit.

 

6.
Des fois, quand je regarde mon chien, on dirait que je vais lui parler.

 

7.
"Nous le voyons brandir son crâne et nous l'entendons rire... rire... rire."
(Gaston Leroux)

 

C'est dans quelle version d'Hamlet, ça ?

 

8.
"Elle tendit les bras vers la nuit et la nuit"
(Gaston Leroux)

 

Et la nuit ne les lui rendit pas. C'est ballot.

 

9.
Si vous regardez votre réveil et qu'il vous tire la langue, c'est que vous rêvez encore, ou que votre femme est réveillée.

 

10.
C'est quand il ne pleut pas que je vois qu'elle pleure.

 

11.
Je n'aime pas fréquenter les autres; j'y joue toujours un mauvais rôle : le mien.

 

12.
La politique est l'art de mettre les électeurs dans sa poche et son mouchoir par-dessus.

 

13.
La nuit appartient aux amants et le jour aux avocats.

 

14.
Mon premier mouvement est de trouver antipathiques les gens que l'on me présente; mon deuxième mouvement aussi.

 

15.
La sympathie est l'hyperbole de la politesse.

 

16.
Tomber amoureux, c'est tout bêtement être fasciné et n'a rien à voir avec la longue patience d'aimer.

 

17.
Je n'aime qu'une personne par siècle.

 

18.
J'ai le bon souvenir de personnes qui m'ont été bienveillantes; je ne voudrais pas les revoir.

 

19.
Suggérant que j'étais sans doute un "romantique", il ignorait évidemment l'injure qu'il me faisait.

 

20.
L'état critique étant l'état normal de l'être, la prospérité n'est jamais qu'une rémission.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 7 novembre 2013

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7 novembre 2013 4 07 /11 /novembre /2013 15:38

8 AMUSETTES EN SI PUIS AUTRE CHOSE

 

1.
Si je n'existais pas, il faudrait que je m'invente.

 

2.
Si en enfonçant votre couteau dans votre viande, elle se met à miauler, c'est qu'on vous fait passer du chat pour du lapin.

 

3.
Si en vous penchant l'un vers l'autre, vous avez soudain l'irrépressible envie de la mordre, c'est que vous avez été récemment vampirisé, ou qu'elle tout à fait appétissante comme saucisse.

 

4.
Si, de leur propre chef, vos sourcils se lèvent de surprise, faites donc un peu attention à ce que vous dites.

 

5.
Si des yeux limpides plongent dans votre regard et que vous entendez une drôle de voix vous poser une énigme, demandez-vous si, des fois, vous ne vous appelleriez pas Oedipe.

 

6.
Si, en débattant, vous vous piquez, faites attention où vous mettez vos mots; c'est qu'il y a des points épineux.

 

7.
Si vous trouvez étrange de le revoir après tant d'années, et surtout s'il est mort depuis des lustres, évitez de le revoir, c'est mieux.

 

8.
Si vous étiez moi, qui seriez-vous ?

 

9.
"Aussitôt rentré dans la batterie basse"
(Gaston Leroux)

 

Il se prit un coup de cymbale.

 

10.
"les rayons funèbres de la lune"
(Gaston Leroux)

 

Voilà qui annonce du cimetière, du revenant, du vent peut-être, un chien qui ulule au loin...

 

11.
"Le vieux Bob ne sort jamais sans son crâne !..."
(Gaston Leroux)

 

Ni moi sans mes bras, c'est plus pratique.

 

12.
"Je le redoute moins dehors que dedans !..."
(Gaston Leroux)

 

Qui ça ? Le chat mort-vivant de la boîte à Schrödinger ?

 

13.
"ils n'étaient point derrière les binocles noirs"
(Gaston Leroux)

 

Et des binocles sans yeux, sans visage, et qui vous regardent, c'est bizarre, non ?

 

14.
"et jamais ils n'avaient entendu crier le placard."
(Gaston Leroux)

 

Y a p't'être bien quelqu'un dedans.

 

15.
Je rêve de phrases qui tricoteraient leur roman toutes seules.

 

16.
Le sourire du loup n'est pas grimace de singe.

 

17.
Evidemment, la production en série a induit la camelote en série. Il y a même surproduction.

 

18.
Il n'arrive jamais qu'une cocotte en papier devienne une poule de luxe.

 

19.
Je suis mort. Profitons-en ! Trompons ma femme avec une ombre.

 

20.
Somme toute, quand on songe au nombre des morts, des revenants, il n'y en a pas tant que ça.

 

21.
Les aphorismes, puérils souvent, cruels parfois, comme des mots d'enfant barbare.

 

22.
Charlie Chaplin aurait dit :"Tu ne trouveras jamais d'arc-en-ciel si tu regardes toujours en bas". Certes, mais de la monnaie tombée d'une poche, si !

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 7 novembre 2013

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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 22:13

LA MAJUSCULE DES PIERRES

 

1.
"Mon coeur est une urne où j'ai mis certains défunts"
(Jules Laforgue, Complainte-litanies de mon Sacré-Coeur)

 

Et bien, bien qu'en cendres, c'est qu'j'ai dû bourrer, moi !

 

2.
"Ils hurlent en sifflant et l'ardente rafale
Emporte les éclats de leur voix sépulcrale."
(Jules Laforgue, La Chanson des morts)

 

Gothique ! Comme le rock !

 

3.
"Oui, ce monde est bien plat; quant à l'autre, sornettes."
(Jules Laforgue, La Cigarette)

 

Comme dit l'être au néant.

 

4.
"Qui bien que je sois mort s'obstine à sonner l'heure."
(Jules Laforgue, Litanies de mon triste coeur)

 

C'est moi que j'suis le fantôme Ding-Dong !

 

Var : C'est moi que j'suis le spectre à remontoir !

 

5.
"Seul, j'erre à travers tout, la lèvre appesantie"
(Jules Laforgue, Bouffée de printemps)

 

C'est souvent comme ça quand on sort d'chez l'dentiste !

 

6.
"Où sommes-nous ? Pourquoi ? Pour que Dieu"
(Jules Laforgue, Complainte du temps et de sa commère l'espace)

 

Bah ! le "s'accomplisse" est de trop.

 

7.
"Mais soudain vers les cieux jaillit un cri de rage"
(Jules Laforgue, "Impassible en ses lois...")

 

Pan ! Encore un qui s'a tapé sur les doigts !

 

8.
"N'apprendre à écrire qu'avec des mots qui n'en sont pas."
(Tweet de Alain Veinstein)

 

Des fois, on appelle cela dessiner, voire calligraphier.

 

9.
"Je ne vous aime pas, non, je n'aime personne"
(Jules Laforgue, Excuse mélancolique)

 

Bel exercice de déclamation devant son miroir !

 

10.
Moi, ce que j'aime, ce sont les poèmes mêlant comique.

 

11.
"Et voilà que mon Âme est tout hallucinée !"
(Jules Laforgue, Complainte d'une convalescence en mai)

 

Elle fume, l'âme, hoquette.

 

12.
"Les Hugo, les Césars, - un peu de cendre au vent"
(Jules Laforgue, Excuse macabre)

 

Et qui passe avec la grippe des canards de Chine.

 

13.
"Rien ! J'écoute tomber les heures goutte à goutte."
(Jules Laforgue, Curiosités déplacées)

 

Passe comme ça, c'te tisane, jusqu'au bouillon d'onze heures.

 

14.
Si les chevaux avaient des ailes, pendant la guerre de cent ans, il y aurait eu des batailles aériennes.

 

15.
Si j'étais un livre, je ne me comprendrais pas.

 

16.
"Sûr d'aller, ma vie entière,
Malheureux comme les pierres." (Bis.)
(Jules Laforgue, Complainte de lord Pierrot)

 

Je me suis quelquefois demandé si l'usage n'avait pas, et cela depuis des lustres, oublié la majuscule des "pierres". En effet, lorsque l'on dit "malheureux comme les pierres", quand on y songe, c'est idiot ! - Vous avez déjà vu une pierre faire une dépression nerveuse, vous ? Par contre, si on leur met une majuscule aux pierres, tout s'éclaire : malheureux comme les Pierres, c'est-à-dire comme les gens qui s'appellent Pierre. Voilà.

 

17.
"La Majuscule des pierres"... J'aime bien ce titre; il ne veut rien dire, mais il fait énigmatique...

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 novembre 2013

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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 17:08

IL EST QUE J'AIME ECRIRE

 

1.
"Et s'est montré vivant aux infernales ombres"
(Racine, Phèdre, II,1, v.386 [Ismène à Aricie])

 

Et le gaillard pas épouvanté, il s'est - était-il bourré qu'il a ainsi montré sa fraise de vivant incrédule à ceux d'en bas, aux âmes qui flottent sur l'autre rivage, ces infernales d'une autre éternité, ces ombres sans chair, sans visage et sans nom ?

 

2.
"On ne voit point deux fois le rivage des morts"
(Racine, Phèdre, II, 5, v.623 [Phèdre à Hippolyte])

 

On ne batifole pas ainsi là-bas; on ne part pas là-bas en goguette; on n'y voit rien de drôle. Je mettrai, moi, un point final à vos fantaisies, ô mes yeux ! Deux zigotos ne vont pas deux fois me rouler dans leur regard. Le lointain étrange n'est pas pour vous. Le rivage aux ombres, vous n'irez plus ! Des reflets sombres vous en restent. Les morts, c'est pas un spectacle.

 

3.
D'où me vient cette tristesse étrange ? Le plus curieux étant que je ne suis point triste... Ah le prestige du triste en poésie !C'est qu'il y en eut, des comiques à larmoyades existentielles, des auteurs à vous mettre dans l'être de ce confus dont on fait des confitures de cafard... D'où me vient cette tristesse étrange ? - De la vaine vie ? De mes amours mortes ? De la pérennité du n'importe quoi dont on cause ? Du grand tourment de ce monde ? Non, du fatras plutôt, du foutoir dans ma bibliothèque !

 

4.
Ce qu'on en écrit des bêtises quand on écrit ! Qu'on le sait bien ! Qu'on se dit : "Pourquoi ça l'ai-je écrit ?" C'est stupide; c'est puéril; ça ne fait pas avancer les choses d'un iota; ça ne donne rien que le plaisir de s'être épanché; c'est qu'une chose inutile, que ça vous fait une image de prétentieux, de personnalité incomplète, qui a besoin de sa béquille de syllabes, de sa jambe de papier... Ce qu'on en écrit de bêtises quand on écrit ! Qu'on le sait bien ! Qu'on se dit : "Il est que j'aime écrire, alors tant pis !".

 

5.
"C'était un songe, oh ! oui, tu n'as jamais été !"
(Jules Laforgue, Marche funèbre pour la mort de la terre)

 

C'était quoi toute cette agitation ? - Un rien, même pas une seconde... Songe, songe, tu ne fus jamais que songe... Oh ! tu y as bien cru pourtant ! Si réel, oui, si réel, que ça avait l'air le réel ! Tu as fait ton même pas temps...Tu n'as même pas vu que les choses s'échappaient... Jamais tu n'as vu les choses telles qu'elles sont... tu as été la dupe de l'être.

 

6.
"Je voudrais écouter toujours ce cor de chasse!"
(Jules Laforgue, Complainte des formalités nuptiales [Elle])

 

Je ne veux pas aller au restaurant... Je voudrais plutôt écouter encore, écouter toujours cette musique de cor... Toujours cette musique de cor me hante... Ce cor m'enchante comme la sirène le marin... Ce cor lointain, que je suis la seule à entendre... Ce cor de là-bas, ce cor qui revient d'une chasse à courre dans le passé.

 

7.
"On vient de se lever. Les sueurs de la nuit"
(Jules Laforgue, Intérieur)

 

On a dormi longtemps (ou pas); on vient d'émerger, tout fripé d'son âge; on vient d'se tirer des draps : c'est qu'il faut driiin se lever, se lever, se laver, déjeuner puis aller travailler. Les heures passent vite ; en été les sueurs, en hiver les froideurs; de la pluie en automne, de la pluie au printemps. La vie passe ainsi, la nuit aussi; on a dormi longtemps (ou pas).

 

8.
Dès qu'il fut mort, Mazarin, le 9 mars 1661, le lendemain même ai je lu - c'est qu'il n'a pas tardé, le jeune roi Louis XIV - il a 23 ans alors - le jeune soleil dansant, le roi que la fronde avait failli abattre - annonce - et quand le roi parle, n'est-ce pas... -que j'aime vos beaux yeux, ô belle d'hier, car le vert est une belle couleur oculaire, vraiment ! (1) le ministre donc - je vais me servir un café tiens, et non, je ne pense pas que la crise soit finie (2) - il ne sera, je l'imagine bien sous son grand chapeau, car pas nue-tête qu'il est, dans le film Louis Enfant-Roi, pas remplacé qu'il sera le ministre, et voilà.

 

Notes :
(1) Non, Louis XIV n'a pas annoncé ça puisque c'est moi qui le dis maintenant. Pourquoi ? Parce que j'en ai envie, voilà.
(2) Louis XIV n'a pas dit ça non plus. Y a-t-il seulement pensé ?

 

9.
Une fois que l'on bien assimilé, ça, une fois qu'on a pigé, intégré, qu'on l'a dans la tête, la vérité, on n'a plus qu'à en tirer la conclusion que, puisqu'on a compris qu'on est condamné à être seul - le secret, c'est ça, qu'il vaut mieux pas compter sur la présence; ce serait s'éberluer, s'illusionner, que de croire en la présence - vaudrait mieux crever, mais on n'en a pas le courage, pas l'envie, et sur cette idée qu'on reste là, à contempler l'heure qui passe, qui égrène ses minutes de solitude.

 

10.
La procrastination est une manière d'esquiver "le vertige des moyens" (est-ce une expression sartrienne ?). En effet, on a souvent l'impression que si l'on fait cette chose (que, du reste, l'on doit faire), cela entraînera fatalement une foule de petites choses à faire (sans compter les imprévus), lesquelles  induiront tant d'autres petites choses à faire que, soudain, vous regardez le futur de ce que vous avez à faire comme une source d'enquiquinements assez certaine pour que vous ayez envie de rester là, à fumer, à boire du café, à penser à Marcel Proust, ou à l'endroit où vous avez bien pu ranger ce fichu papier.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 novembre 2013

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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 09:08

ARMOIRE

 

Comme dans ce roman d'Agatha Christie - roman dont il venait d'achever la lecture, et dont la couverture présentait, sous le nom de l'auteur en capitales d'imprimerie, et sous le titre ("à l'hôtel bertram"), dont l'absence de majuscules témoignait d'une mode qui eut cours dans les années 70, et même, lui semblait-il, jusqu'au début des années 80, mode qui tendait ainsi à ne pas singulariser les noms propres, et à faire des titres et des appellations de simples énoncés, des séquences linguistiques sans autre intérêt que d'être purement fonctionnelles, éloignées de toute humaine vanité, et rapprochées ainsi d'une sorte d'efficacité égalitaire,  au premier plan, le dessin, qui ne semblait pas manquer de précision, et témoignait d'une volonté manifeste de faire réaliste léché, d'une longue main aux ongles vernis, verticale, tenant ce qu'il appellerait une balle - ou fallait-il dire cartouche ? - exactement comme on tient une cigarette, ou un fume-cigarettes - et un fume-cigarettes n'eût pas été incongru, puisqu'il s'agissait d'une  main de femme - placée par le concepteur devant un décor brumeux, presque vu à travers une sorte de rideau fin et transparent, une sorte de nimbe, ou de très fine trame, gris-mauve, d'une façade d'hôtel devant laquelle se tenait un portier - ne dit-on pas chasseur ? -  massif, mauve, statufié semblait-il, sentinelle postée devant une entrée de type hôtel particulier, d'où parvenait une lumière jaune, non pas de l'hôtel lui-même, mais de l'entrée de l'hôtel, cet espace qui, pour les clients, marquait sans doute la frontière entre  l'indifférence de la voie publique et  le confort de l'établissement - comme dans la traduction française de ce roman d'Agatha Christie - traduction dont il se souvenait qu'elle avait été faite par Claire Durivaux, ce qui lui rappelait, à chaque fois qu'il lisait ce prénom, une de ses amies de lycée qui s'appelait Carole et qui méprisait les romans policiers, et surtout les romans à énigmes de la collection Club des Masques, mépris dont il considérait, dans sa fierté mal placée d'adolescent boutonneux, et en dépit des dénégations de Carole qui préférait les livres sérieux, ceux de Proust par exemple, dont les longues phrases l'agaçaient, lui, qui préférait, et de loin, l'efficacité des auteurs de romans noirs américains tels que Raymond Chandler ou James Hadley Chase, qu'il était, lui aussi, l'objet - qu'il  puisse être troublé par une armoire, voilà qui était singulier, non pas tant qu'au cours de sa vie, il n'avait pas déjà été troublé, et bien sûr, à l'âge des premiers émois, par tel ou tel visage de telle ou telle jeune fille - celui de songeuse au visage rond de Carole, mais elle ne fut pas la seule - que la nécessité de passer son baccalauréat, nécessité dont il lui semblait maintenant qu'elle constituait les meilleures années de sa vie, lui avait donné l'occasion de fréquenter aussi assidûment qu'il suivait les cours de ses professeurs, cours qui presque tous l'ennuyaient comme s'il avait été condamné à composer une seule et même phrase pour expliquer quel était l'intérêt historique tout autant que littéraire de La Guerre des Gaules -  mais, à aucun moment, il n'avait été troublé par aucun meuble, quelle que fût sa forme, même lorsque son oncle, sculpteur moderne dont le nom aujourd'hui ne dit plus grand chose, mais qui eut, en son temps, son heure de gloire, lui montrait ses dernières créations - comme la table tamanoir, par exemple, ou le le lit lys, non pas un lit d'où l'on pourrait glisser comme d'une surface trop lisse, mais un lit en forme de fleur royale, ou encore la lampe lapidaire, créations qui faisaient de lui autant un sculpteur moderne de son époque (le surréalisme jetait alors ses derniers feux de girafe enflammée), qu'un hérétique du design, un zigoto, que les créatifs sérieux regardaient avec condescendance, quand ce n'était pas un mépris affiché -, aussi il s'étonnait de son trouble à la vue de cette armoire, qu'il ouvrit, qu'il ne put faire autrement que d'ouvrir, et qui révéla son contenu, une cavalerie de chevaux hennissants, en sang et poussiéreux, aux yeux fous, aux bouches hurlantes, montée par des hussards hallucinés, aux uniformes poussiéreux et sanglants ; ils le traversèrent de part en part, passèrent par la fenêtre, ne revinrent jamais. 

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 6 novembre 2013

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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 21:39

PERSISTER ET DISPARAITRE

 

1.
"Quoi ? Ni Dieu, ni l'art, ni ma Soeur Fidèle; mais"
(Jules Laforgue, Complainte de l'ange incurable)

 

J'aime bien ce mais; je m'y arrête et j'y mets, derrière ce mais le temps qu'il me faudrait, et l'argent pour le remplir.

 

2.
"En deuil d'un Moi-le-Magnifique"
(Jules Laforgue, A Paul Bourget)

 

Eh oui !

 

3.
"Depuis l'Eternité jusqu'à l'Eternité"
(Jules Laforgue, Mémento)

 

Ce qui me rappelle qu'il y a divers infinis, que ça fiche le camp dans tous les coins, l'infini, que ça se plie, se déplie, se multiplie, que ça se divise, se rétroactive, se poursuit infiniment, chat infini poursuivant une infinie souris.

 

Note : Si l'on veut, on peut remplacer le chat par le coyote, et la souris par le bipède à bec qui file et qui fait bip-bip.

 

4.
"Le vent jusqu'au matin n'a pas décoléré"
(Jules Laforgue, Complainte des grands pins dans une villa abandonnée)

 

J'aime la régularité de ce rythme qui semble presque contredire les rafales de la soufflance : "Le vent / jusqu'au matin / n'a pas / décoléré". Il y a là-dedans comme du constat désabusé.

 

5.
"Semant par l'infini les sphères vagabondes"
(Jules Laforgue, Sonnet pour éventail)

 

Je sais bien que c'est silencieux, qu'on peut pas le dire, ce grand silence-là, qu'on y trouve, nous, quand même de la sifflante, et en plus, ma pomme, je les vois bien tintinnabuler, les sphères, vibraphoner dans le grand jazz cosmique.

 

6.
"Tout est fini pour moi, cependant que les mondes,
L'autre éternité, vont continuer leurs rondes,
Aussi calmes qu'aux temps où je n'ai pas été."
(Jules Laforgue, Sonnet pour éventail)

 

Dans ce constat de l'humaine finitude, j'aime surtout l'expression "l'autre éternité", puisque l'éternité, l'infini, l'être relèvent du radical autre, de cette étrangeté originelle sans laquelle nous ne pourrions persister et disparaître.

 

7.
"Qu'il faut se résigner à l'immense mystère"
(Jules Laforgue, Sonnet pour éventail)

 

Qu'est juste un trou.

 

8.
"Pli qui fronce un instant sur l'infini des mers"
(Jules Laforgue, Sonnet pour éventail)

 

Qu'on dirait bien de la vague, toujours la même et toujours différente, qui tourne dans le cercle océan.

 

9.
"- Là, voyons, mam'zell' la Lune"
(Jules Laforgue, Complainte de cette bonne lune)

 

J'aime bien cette façon d'être familier avec la Lune, de lui dire "tu", comme à une bonne copine, mais bon, la Lune, c'est la Lune, elle s'en fout bien, de nos pommes. C'est pas trop la peine de lui dire "voyons", elle n'a pas d'yeux pour nous.

 

10.
"Lampes des mers ! blancs bizarrants ! mots à vertiges !"
(Jules Laforgue, Complainte à Notre-Dame des Soirs)

 

Trois séquences de quatre syllabes. Du flash que ça fait : "Lampes des mers" - j'imagine des lueurs sur l'océan ; "blancs bizarrants" - c'est que c'est bien bizarre, ces blancs-là, que ça ferait penser à un personnage de film qui dort et qui voit des blancs en songe, et qui se réveille, avec de l'étrange dans la caboche, du blanc qui s'fait écho ; "mots à vertiges" - on prend l'escalier des mots et, si on y réfléchit, ça vire vite vertige, ces bêtes-là, les mots, qui nous passent par la tête.

 

11.
"Lune aux échos dont communient les puits"
(Jules Laforgue, Complainte à Notre-Dame des Soirs)

 

Des bouches, les puits, donc, et qui les avalent, les hosties d'la lune.

 

12.
"Allez, coucous, réveils, pendules ;
Escadrons d'insectes d'acier"
(Jules Laforgue, Complainte des Mounis du Mont-Martre)

 

Ils vous égrènent le temps, ces insectes-là, avec leur sifflante entre les dentales, comme faux à moisson.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 5 novembre 2013

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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 16:23

AUTRES AMUSETTES EN SI

 

1.
Si Fantômas portait une perruque, on l'appellerait Fantômoumoute.

 

2.
Si la lune était une poule, picorerait-elle les étoiles ?

 

3.
Y a des fois, les pianos, j'suis sûr qu'ils diraient bien : Arrêtez de me tripoter ! Arrêtez de m'énerver ! de me triturer, de me torturer, de me romanticiser à n'en plus finir, de me larmoyer, de m'en fourrer de l'âme jusque là, de me hérisser les aigus et de me gaver les graves, mais ils n'osent pas, ou alors c'est qu'ils sont très très très patients.

 

4.
Si les fenêtres avaient des bras, elles pourraient empêcher bien des suicides, ou commettre bien des crimes.

 

5.
Des fois, les saucisses, je me demande si elles n'en ont pas marre d'être dans la choucroute. D'ailleurs, vous avez remarqué : elles ont cessé de pédaler.

 

6.
Je n'ai trouvé nulle part de comparaison entre ses yeux gris, à la belle que voilà que voici, et la fine peau que l'on trouve sur les sardines en boîte.

 

7.
Si l'herbe avait des piquants, seuls les masochistes et les fakirs s'y rouleraient.

 

8.
Si jadis était déjà, c'est que nous remonterions le temps, et si vite, encore !

 

9.
Si c'est en chat que le Christ avait rempli sa mission, nos matous de gouttière seraient traités comme coqs en pâte et Dieu en France.

 

10.
Si je ne vous aimais pas, je ne serais pas si loin de vous.

 

11.
S'il existait des big bands de canards, quel soliste eût fait Donald Duck !

 

12.
Si vous aimez ça, n'en dégoûtez pas les autres.

 

13.
Je n'ai jamais vu de frites danser le french-cancan dans leur cornet. C'est, m'a-t-on dit, un spectacle très rare, et, pour tout dire, absolument inédit.

 

14.
Je me demande si quelqu'un a déjà eu l'idée d'écrire un roman dont l'héroïne serait une frite. Elle serait fraîche, bien sûr, et aurait une copine moule. Après tout, y en a bien qui ont écrit des chefs d'oeuvre sur des morues.

 

15.
L'homme invisible, il a le chic pour sauver les apparences.

 

16.
Dieu n'a pas de miroir, sinon il croirait en lui.

 

17.
Si les chaussettes de l'archiduchesse sont sèches et archisèches, eh bien, je vous félicite d'avoir dit ça sans bafouiller.

 

18.
Si vous jetez un oeil dans la pièce, n'oubliez pas de le reprendre en partant.

 

19.
L'Arthur de Kaamelott, il a sa Dame du Lac ; moi, j'ai beau faire, même quand il pleut comme vache qui pisse, j'ai même pas droit à une dame de la flaque.

 

20.
Si les dents avaient des poules, elles pourraient se faire cuire un oeuf, et tous les jours si elles veulent.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 5 novembre 2013

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5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 12:56

JE NE M'EN LASSE PAS
En écoutant Again du groupe Archive (album You All Look The Same To Me)

 

1.
"Non, vous voulez en vain couvrir son attentat :
Votre amour vous aveugle en faveur de l'ingrat."
(Racine, Phèdre, V, 3, v.1439-40 [Thésée à Aricie])

 

Il persifle, Thésée, qui vibre des "v".

 

2.
"Croit-on que dans ses flancs un monstre m'ait porté ?"
(Racine, Phèdre, II, 2, v.520 [Hippolyte à Aricie])

 

J'imagine la grosse bête velue, ou pleine d'écailles, à gueule de dragon, ou tête de sphinx, groin de sauvage cochon et pleine d'Hippolyte !

 

3.
"N'était-ce pas assez de ne me point haïr ?"
(Racine, Phèdre, II, 2, v.516 [Aricie à Hippolyte])

 

Des fois, on voudrait passer inaperçu... se fantômer dans l'invisible... transparent, hors-champ...

 

4.
"J'ai pris ma vie en haine et ma flamme en horreur"
(Racine, Phèdre, I, 3, v.308 [Phèdre])

 

Comme dit le dragon amoureux de la princesse.

 

5.
"Préparez-vous, madame, à voir de tous côtés
Voler vers vous les coeurs par Thésée écartés."
(Racine, Phèdre, II, 1, v.371-72 [Ismène à Aricie])

 

J'imagine la jeune Aricie harcelée par un essaim de coeurs volants. Ironiquement, "les coeurs par Thésée écartés" se retrouvent au centre de l'alexandrin. Ismène exprime ainsi la revanche du destin d'Aricie sur les volontés contraires de Thésée.

 

6.
Si vous aviez un coeur volant, il faudrait l'équiper d'un parachute; on est si vite déçu !

 

7.
"Croirai-je qu'un mortel, avant sa dernière heure,
Peut pénétrer des morts la profonde demeure ?
Quel charme l'attirait sur ces bords redoutés ?"
(Racine, Phèdre, II,1, v.389-91 [Aricie à Ismène])

 

L'épithète "profonde" creuse l'ombre, évoque la descente. C'est la nasale "on" qui fait le boulot en suggérant un silence singulier, un silence de sortilège, un silence de fleuve secret, un silence de mort pas mort.

 

8.
"Croirai-je qu'un mortel, avant sa dernière heure,
Peut pénétrer des morts la profonde demeure"
(Racine, Phèdre, II,1, v.389-90 [Aricie à Ismène])

 

Et, comme dans du beurre, en enfer se glisser ?

 

9.
"Monstre, qu'à trop longtemps épargné le tonnerre"
(Racine, Phèdre, IV,2, v.1045 [Thésée à Hippolyte])

 

Pas content, le royal daron ! Aussi son vers tonne : préludé par l'éclat du son "qu'à" (palato-vélaire + voyelle ouverte), voilà que grondent bi-labiale [p] et dentale [t], de sorte qu'il semble même que l'on entende le claquement de l'épars, ce coup de tonnerre isolé, qui semble presqu'ici déséquilibrer le rythme habituel de l'alexandrin, qu'on en aurait la séquence suivante : "long - temps / é -par / gné (/) le tonnerre".

 

10.
Phèdre... Pourquoi vois-je en Phèdre une reine verte ?

 

11.
"Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur :
J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime,
Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même"
(Racine, Phèdre, II, 5, v.672-674 [Phèdre à Hippolyte])

 

Tout le désordre de Phèdre : le sifflement de son nom en proie à la "fureur", mis en évidence à la césure et à la rime, soulignés par les mots "donc", et "toute", qui rehaussent l'éclat des syllabes et froncent le visage de la reine, puis dans les vers suivants, la labiale "m" remplace la labio-dentale "f", comme si Phèdre était sur le point de s'attendrir, de céder à elle-même, de se laisser aller à cet amour qu'elle juge si coupable, si fatalement coupable. Mais la forme négative l'emporte (ne pense pas que je m'approuve).

 

12.
"J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime"
(Racine, Phèdre, II,5, v.673 [Phèdre à Hippolyte])

 

Je ne m'en lasse pas, de ce "je t'aime" là.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 5 novembre 2013

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