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5 août 2013 1 05 /08 /août /2013 06:40

J'AIME A SPLEENER MUSICAL
Contrevers inégaux

 

1.
Il y a dans une rue que je connais pas il
Y a dans une ville où je ne m'arrête pas il y
A dans un temps qui n'est pas le mien il y a
Une fille dont je ne connais pas le nom une
Fille qui passe dans une flaque de lumière
Que le temps efface et puis qui revient
Je n'étais pas dans cette flaque Je
Ne vois cette flaque que parce que j'y pense je ne
Connais pas cette ville je ne connais
Pas ce pays je ne connais pas cette langue
Et le temps emporte ses morceaux de réel
Un fleuve passe un autre le remplace
Liquide le temps liquide comme le sang que le
Métal fait couler ici et là dans ce monde assez
Fou pour qu'on le prenne au sérieux.

 

2. "- Seul - mais toujours debout avec un rare aplomb"
(Tristan Corbière, Le poète contumace)

 

Seul chonchi ronchon rachant dérachant chagrin
Mais enviant le jump vivu aigu pointu car
Toujours quand il gorgogne il déploie son lucide
Debout contemplant la mer qui fait planche grise
Avec dans s'tête un pack de crabes scaramouches
Un pack de crabes qui tricotent des chansons
Rare y est la mélodie et sèche et cassante
Aplomb d'chacal aplomb claque aplomb d'chacal a-
Plomb claque aplomb d'chacal aplomb claque aplomb a.

 

3.
"Je grogne malgré moi - pourquoi ? - Tu n'en sais rien..."
(Tristan Corbière, Sonnet à sir Bob)

 

Je suis varan, et si gong ; je suis cassant et je
Grogne ; je suis tout en grogne ; grogne est mon je;
Malgré la souple soie du soleil, le clair sourire,
Moi, je déplace avec moi mon mur d'ombre et de grogne
Pourquoi ? Parce que je suis parce qu'assez ri ; moi,
Tu ne sais pas quel moi tourne en moi son loup ; moi, tu
N'en reviendrais pas de me voir m'effriter ; tu le
Sais pourtant qu'on peut donner sa langue à la grogne, à
Rien d'autre qu'à ce son sourd noyé dans la fanfare.

 

4.
"Ma girouette dérouille en haut sa tyrolienne"
(Tristan Corbière, Le poète contumace)

 

Ma pomme a l'arc tendu comme violon j'ai la
Girouette qui crécelle pis groince et grince et
Dérouille sa carouille et fait grouiller les dépouilles
En deux temps trois hop là s'armontent les arlecouilles
Haut la tête qu'ça tombe sans rouler sous la pluie
Ma pomme trop qu'elle carabistouille
Girouette cinoche elle vous voit trop look of love elle
Dérouille de vieux rossignols et

En v'là tiens du singin' in the rain
Haut la tête j'vous dis sans rouler sous la pluie
Sa mouillée carouille j'vas lui r'faire la dénonce
Tyrolienne façon, le vent en accordéon.

 

5.
J'aime à spleener musical
A chanter en dedans faux
Débiter d'la recommence
Des tangos d'assassins des
Rengaines à ressac des
Rengaines pour piano claque
Des chagrins en couplets et
Débiter d'la girouette
A passer le temps qui coule
J'aime à spleener musical.

 

6.
Il y a dans une strasse que j'coince point il
Y a dans une cité où j'me stoppe pas il y
A dans un temps sans trotteuse il y a
Une fille à l'appellation non contrôlée une
Fille qui passe dans le poinçon clair des flaques
Que le temps délète et puis qui trollent quand même
Je la hante pas cette flaque Je
Ne vois cette flaque qu'en caboche je la
Connais pas cette cité je le connais
Pas ce landerneau je le connais pas ce langage
Et le temps fiche à l'huche tous les vieux miroirs
Un quidam passe un autre le chasse
Liquide le temps liquide il nous emporte restent le
Métal et les araignées qui trottent dessus un chien
Braque nous regarde pis nous on caravane.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 5 août 2013

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3 août 2013 6 03 /08 /août /2013 23:40

SPHINGE MIRETTES
Notes sur le sonnet Le Flambeau vivant, de Charles Baudelaire.

 

Le narrateur baudelairien du sonnet Le Flambeau vivant est un précédé, un précédé de "Yeux pleins de lumières". Quel être étrange se tient ainsi sur ses deux jambes et sous ce masque lumineux ? Notons déjà qu'il est en marche - il n'a donc pas que des yeux, il a des pieds aussi - et donc le narrateur a des pieds de même, puisqu'il le suit, comme dans un rêve, d'autant plus rêve que ce regard est magnétique, aimanté sans doute par un Ange très savant ; ce qui est heureux car si l'Ange eût été crétin bovin, le regard de l'être en eût été changé.
Donc, le narrateur baudelairien du sonnet Le Flambeau vivant  suit des yeux, et même des Yeux avec un Y majuscule. Ce qui épate, c'est que l'être précédant, çui-là qui ouvre la marche, des fois, il se retourne (il n'est donc point Orphée, et le narrateur baudelairien, nous le savons, n'a rien d'une Eurydice), il se retourne et il les secoue, ses Yeux, puisque ceux-ci jettent des éclats "diamantés" dans les yeux du narrateur.
Pourquoi se retournent-ils, ces Yeux mystérieux ? Est-ce pour vérifier qu'il est toujours là, le narrateur ? Est-ce pour lui blaguer du Toto, lui gossiper la cogite, le chamailler, lui détailler la bataille de Pharsale, lui poser des devinettes, l'avertir des dangers en chemin ?
C'est qu'il a tout de l'Ange gardien, celui qui sauve de tout piège et de tout péché grave ; et c'est qu'on dirait aussi l'Ange de l'esthétique, vu qu'il conduisent les pas dans la route du Beau. Et pour voir le Beau, vaut mieux avoir de bons yeux ; du coup (d'oeil), des yeux lumineux, qu'on dirait des phares, quoi de mieux ? Et s'il était dans une automobile, le narrateur baudelairien, ou un hélicoptère, ou une soucoupe volante ? En tout cas, il est accro, le Charlot, qui entretient avec ce regard devant lui une relation d'intimité façon "Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave", et que tout son être obéit à ce vivant flambeau.
Le premier tercet vire mystique - je dis ça à cause de l'expression "clarté mystique" et la comparaison des carreaux volants à des "cierges brûlant en plein jour". Et quand on flanque du mystique à la rime, il n'est pas étonnant qu'on fasse jaillir une "flamme fantastique". D'ailleurs, le mystique à ténèbres, ça peut vite verser dans l'occulte, gothico-ouh-ouh-j'te-fais-peur, et la "flamme fantastique" ici, elle n'est pas si loin de suggérer le sphinx.
Le narrateur baudelairien du sonnet Le Flambeau vivant commence le second tercet en parallélisant que les cierges "célèbrent la mort" (d'où leur présence récurrente dans l'imagerie gothico-kitch) tandis que les Yeux, eux, "ils chantent le Réveil". Marcher derrière des yeux chanteurs puis qui vous réveillent, c'est pas courant, c'est même carrément époustouflant, hallucinant, qu'à mon avis, ces mirettes flottantes, c'est celles d'une sphinge, dont il est tombé amoureux, le narrateur baudelairien. Pas étonnant dès lors que ces yeux-là soient plus brillants que le soleil lui-même, puisqu'ils sont aussi mythiques que l'énigme.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 3 Août 2013  

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3 août 2013 6 03 /08 /août /2013 22:51

L'AUTRE CETTE ILLUSION QUI PASSE LE TEMPS

 

Entendu ce soir, samedi 3 août sur France Inter, entre 20 et 21 heures un très mauvais groupe de rock français pour adolescents, Fauve J'chais pas quoi qui quesse, une pâle copie de Sonic Youth que je dis pas que les textes de Sonic Youth soient plus malins, mais qu'au moins comme c'est en amerlo-angliche on comprend nib et qu'on se laisse porter par le rythme et l'électrique, et donc qu'ois-je qu'à un moment donné dans ce que le présentateur lui-même a qualifié d'hémorragie qu'j'ai entendu un théâtral "Et qu'est-ce que je ferais moi sans toi", qui est vraiment pas la bonne question, que la bonne question est : "Qu'est-ce je ferais moi sans moi" et donc "Qu'est-ce que je vais bien faire, moi, de toi, que t'as intérêt à savoir cuisiner et à pas rechigner à faire la vaisselle, à moins que tu fusses très habile dans l'art de faire du pognon, ou que t'écrivisses des épatances poétiques, ou que tu jouasses d'la guitare comme Hendrix, ou que tu illustrasses just like a déesse,  que sinon, toi t'as qu'a, t'as qu'à t'as (moi aussi j'peux en faire du tac tac pan pan !) aller voir à Lieurres (pays d'Oustrelas) si ma soeur habite toujours Pékin. Le rock, mes agneaux, faut qu'ça ironise, qu'ça vipérine, sinon autant passer en boucle les films de Claude Sautet et pleurnicher sur les malheurs de la classe moyenne supérieure. Heureusement, avec la crise du disque, on peut trouver dans des solderies des CD de Gene Kruppa, de Cab Calloway et d'Horace Silver pour même pas le prix de deux bières belges. Voilà qui rassure. Mais je vous entends d'ici ronchonner, mes boudins, que Kruppa, Calloway, Silver, c'est pas du rock, certes, mais c'est curieux tout de même comment le jazz de jadis swinguait dix mille fois plus que les électriques niaiseries de la soupe pop que l'on sert maintenant aux adolescents, comme si dans le pop/rock, il n'y avait plus possibilité de swinguer, de jouer le blues, de lancer son boogie sur la piste de son woogie, comme s'il n'y avait pas eu le Beggar's Banquet des Stones, The Seeker des Who, Apostrophe de Zappa, Dazed and Confused de Led Zeppelin, le Buck's Boogie du Blue Öyster Cult, et le Summertime de Janis Joplin, vous l'avez oublié ?

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 3 août 2013

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3 août 2013 6 03 /08 /août /2013 10:39

BOUTS DE PLUME

 

1.
"Souvenir de soi..."
(Tristan Corbière, Un jeune qui s'en va)

 

Qui passe son temps dans le souvenir de soi, sinon celui qui, sous son linceul, passe les murs, les portes et les fenêtres.

 

2.
"J'ai laissé tous les Dieux"
(Tristan Corbière, Laisser-courre)

 

J'ai eu tort. Voilà qu'ils complotent, même que ça fait des éclairs un peu partout, dans certains yeux.

 

3.
"Fiers d'avoir dans vos mains un bout de plume d'oie"
(Corbière, Décourageux)

 

Oyez, oyez le crissement de la plume d'oie entre les doigts du scribe. C'est un crissement du jadis que nous n'oirons jamais plus sans doute. Ou pour l'exemple.

 

4.
"Pour tes deux petites bottes
            "Que tu crottes,
"Prends mon coeur et le trottoir !"
(Corbière, Après la pluie)

 

Voilà qu'ça trottine dans ces bouts de vers-là ! Et pis ça zeugme !

 

Rappel : le zeugme est une figure de style qui consiste à atteler (d'où son synonyme "attelage") à un même nom ou à un même verbe deux substantifs compléments de nature sémantique différente (en général, un terme abstrait et un terme concret) : "Prends mon coeur et le trottoir".

 

5.
Dans le poème Nature morte, de Tristan Corbière, du coup qu'il y a "des coucous", ça coucoute, "à ténèbre" même, funèbre, Angelus, que ça se passe chez un "vieux", qu'il a une pendule, le vieux, que le texte emploie l'expression "pendule du vieux", et qu'on comprend après qu'il y a la mort là-dedans.
Du chat-huant aussi, que je me dis est-ce que le nom de l'oiseau a quelque rapport avec le mot "chahut" et le verbe "chahuter". Enfants, entendez-vous chahuter les chats-huants dans la nuit ? Dans le tercet, il est "dans sa carcasse", le bestiau, comme un chevalier dans son armure, même qu'il a d'la chandelle dans les yeux.
En tout cas, il ne s'agit pas ici d'écouter le chahut du chat-huant, mais "se taire la chouette", qu'elle se tait, la chouette, à cause d'un "cri de bois", car quand crie le bois c'est que passe la karriguel an ankou,et est-ce une brouette qu'elle trimballe la mort (cf Tristan Corbière, Les Amours jaunes, Classiques de poche n°16083, p.170, note 6) ou une charrette, comme je le pense d'habitude ? En tout cas, ça grince c't'engin, c'est sûr et certain ; et que si c'est une "brouette" qu'elle charrie "le long du chemin", la camarde, c'est peut-être pour que ça rime avec "chouette".
Enfin, la corneille est joyeuse, joyce la piaffe. C'est que chat-huant, chouette, corneille, c'est tout mauvais augure, ces oiseaux-là, et que si elle fait si joyeusement le tour du toit, la corneille, c'est sans doute qu'il y a cadavre en la maison du vieux, alors qu'en réalité, elle s'en tamponne le coquetier, la corneille, avec une patte de coquecigrue (je sais pas à quoi ça ressemble, une patte de coquecigrue, j'écris ça pour l'écho "co" coquetier, corneille, coquecigrue).

 

6.
"L'écho dit pour deux sous : Le Fils de Lamartine !
Si Lamartine eût pu jamais avoir un Fils !
"

(Corbière, Le fils de Lamartine et de Graziella)

 

L'écho dit, l'écho dit... il en dit tant, l'écho, que si on l'écoute, on n'en finit pas d'en entendre.

 

7.
"SOMMEIL ! - Loup-Garou gris !"
(Corbière, Litanie du sommeil)

 

Le loup-garou gris, celui qui se gave, s'engouffre, se goinfre goulafre et se régale des gras autant que des gringalets, des grosses autant que des maigrelettes, le loup-garou gris,  c'est le cauchemar d'Agatha, que c'en est grave, tellement c'est son cauchemar, à Agatha, qu'on se demande d'où ça lui vient ça.

 

8.
Le poème A la douce amie commence par une vacherie, qu'il dit qu'il va badiner, et donc prendre un ton léger, car il a sa "cravache", vu qu'une badine, ça sert aussi à frapper, et qu'il la prend pour une jument, sa "douce amie" : "Prends ce mors, bijou d'acier gris". C'est-y pas SM, ça, - même qu'il fait ce constat :
"- Tiens, ta dent joueuse le mâche...
En serrant un peu : tu souris..."
Le reste est à l'avenant, y a du "Han !..." et du "Vlan !...", et du chatouillis de l'éperon, que ça lui plait, au narrateur "Amour-cavalier" qu'il en a la Folle-du-Logis qui trotte (comprenez qu'il a l'imagination qui fantasme à tout crin) et qu'il "aime voir son beau corps ployer !..." et qu'il lui promet demain un collier, et qu'il lui joue de l'étrivière, de la courroie donc qui relie l'étrier à la selle, et tout ça pourquoi ? Parce qu'elle l'a aimé, et que donc elle ne l'aime plus faut croire, alors il lui fait le dada fatal, il la fourre dans un poème chevalin, il la liquide équide, il la rosse féroce sa rosse, sa douce amie... il lui en veut, c'est sûr.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 3 août 2013

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2 août 2013 5 02 /08 /août /2013 22:28

ET MÊME SI PERSONNE N'EST SON NOM

 

1.
Entendu sur France Culture, ce matin, que Baudelaire, condamnait "la prédilection des Français pour les métaphores militaires. Toute métaphore ici porte des moustaches." (cf Baudelaire, Journaux intimes). Ainsi peut-être condamnait-il le terme "Avant-garde", comme on peut le penser à la lecture des lignes suivantes :

 

"Littérature militante. - Rester sur la brèche. - Porter haut le drapeau. - Tenir le drapeau haut et ferme. - Se jeter dans la mêlée. - Un des vétérans. - Toutes ces glorieuses phraséologies s'appliquent généralement à des cuistres et à des fainéants d'estaminet." (Baudelaire, Journaux intimes).

 

Pour l'intervenante de France Culture, entre 10 et 11 heures, ce vendredi 2 août 2013, qu'il fait chaud à fiche tous les chats dehors (allez, ouste, les greffiers, mais je précise que je vis dans un lieu plus ou moins apparenté à la campagne), cela ne faisait pas de doute, Baudelaire désapprouvait l'appellation "Avant-garde" et ses métaphores à moustaches ; c'est drôle, me dis-je, car c'est justement en flanquant des moustaches à la Joconde métaphore de la sacralisation de la peinture que l'avant-garde européenne commença à faire froncer les sourcils des bien-pensants.

 

2.
Et maintenant, quelques brefs sur les premiers vers de "L'Irrémédiable", qui est un poème de Baudelaire, qui comme c'est écrit dessus, est consacré au diable Irrémé, celui que quand on le voit, bin, c'est déjà trop tard et vous savez que vous n'auriez pas dû jouer Balthazar gagnant dans la cinquième, alors qu'au train où il va, i s'ra même pas placé, le pingouin.

 

3.
Je réponds tout de suite à la question avec laquelle l'allumette de l'enthousiasme ne manquera pas de vous brûler les lèvres :
"- Pourquoi seulement, cher Maître, les premiers vers ?
- Parce que j'ai pas qu'ça qu'à faire."

 

4.
Jigo, et même jivago comme disait jadis un célèbre docteur qu'a eu bien des malheurs, allez :

 

"Une Idée, une Forme, un Être
Parti de l'azur et tombé"
(Baudelaire, L'Irrémédiable)

 

Une  idée vous tilte la cafetière, vous eurékate la rate, puis elle s'ectoplasme, l'Idée, se fantasme, puis devient son devenir. C'est ainsi que je définirai l'Être, non pas tellement que je comprenne exactement ce que je viens d'écrire, mais je trouve ça joli. Quant à "partir de l'azur", c'est risquer de tomber bêtement sur le sol, dzim, boum, pan, et même sur votre beau-frère qui passait par là et comme par hasard Balthazar qu'il s'appelle.

 

5.
"Dans un Styx bourbeux et plombé
Où nul oeil du Ciel ne pénètre"
(Baudelaire, L'Irrémédiable)

 

Définition du Styx par Frédéric de Scitivaux dans son édition des Fleurs du mal des "petits classiques Larousse" : "voir note 5, p.80." Voilà une définition qui en vaut bien une autre, et dont nous ne pouvons que louer la précision et la sobriété stylistique : "voir note 5, p.80", c'est admirable !
Pour ce qui est du Ciel, nous le savons bien, qu'il a le "regard pénétrant". Le ciel est plein d'yeux, c'est point douteux, et il en tombe cent à chaque fois qu'il pleut.

 

6.
"Un Ange, imprudent voyageur
Qu'a tenté l'amour du difforme"
(Baudelaire, L'Irrémédiable)

 

Les Anges, on ne le répétera jamais assez, sont, en tant que voyageurs, diablement imprudents. Par exemple, ils ne regardent pas toujours en traversant la rue, et c'est comme ça qu'ils se font écraser. Tout à leur joie angélique, vous les voyez s'engager prestement sur la chaussée, chantonnants comme des johnnys, et paf ! pif (le chien), les voilà renversés par un transporte-couillon quelconque qui par là passa et, comme par hasard, le chauffeur s'appelait Balthazar.
Quant à "l'amour du difforme", c'est là notre lot : avec le temps, voyez, nous nous difformons ; y en a même qui disent que nous nous déformons, mais ce sont de mauvaises langues.

 

7.
"Au fond d'un cauchemar énorme
Se débattant comme un nageur"
(Baudelaire, L'Irrémédiable)

 

Le problème des "cauchemars énormes", c'est que l'on ne sait jamais où les ranger ; i prennent d'trop d'place, ces machins-là ! Et pis i sont lourds. Faut faire attention ! C'est un coup à avoir les pieds plats définitivement, et même plats plus plats que plats.
Mais ce qui est turlupinant, c'est le "nageur se débattant"... Outre qu'il est étrange d'aller nager dans les étagères à cauchemars, on peut penser qu'il a a pu être frotti-frotta par la méduse pique-brûlé ouille, mais, comme il s'agit d'une méduse de cauchemar, la douleur devrait disparaître au réveil. Si ce n'est pas le cas, allez consulter le Docteur Borges, ou son remplaçant, le Docteur Balthazar.

 

8.
"Et luttant, angoisses funèbres !
Contre un gigantesque remous"
(Baudelaire, L'Irrémédiable)

 

Il n'arrive jamais que les angoisses ne soient pas sous-tendues par le funèbre. Et l'on a rarement l'angoisse guillerette youp la boum tagada tsoin tsoin, pimpante et jouant tout Gerschwin sur des verres à moutarde, comme l'écrivit joliment jadis David McNeil.
Pour le remous, s'il n'est pas "gigantesque", il ne vaut certainement pas le coup que l'on y frotte son prestige, que l'on s'en tracasse la cafetière, que l'on s'en gigote les méninges, et s'en batte l'oeuf dans la coque, jusqu'à en tarabuster ce pauvre Balthazar.

 

9.
"Qui va chantant comme les fous
Et pirouettant dans les ténèbres"
(Baudelaire, L'Irrémédiable)

 

C'est que, parfois, on a le remous chantant, qu'on en est tout fou, gaga, baba, gogo, bobo (amis de la poésie lettriste, je vous salue et vous balbutie bien bas !).
La pirouette ténébreuse, la in the dark cabriole, en voilà un truc à pas faire, un truc qui commence par dzim, pis boum, dans le mur, toujours. C'est même à ça qu'ça sert, les ténèbres, à tomber dedans, comme par hasard, et même si personne n'est son nom, pas même Balthazar.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 2 août 2013

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2 août 2013 5 02 /08 /août /2013 03:59

NOTES 1 A 10 SUR LES STATUES
Brefs en lisant Les Statues (Dessins de Ferry - Scénario de Pombal - Couleurs de Monic, Le Lombard, 1997)

 

1.
Théâtre de trognes. Il y a un public. C'est que la représentation est l'un des sujets de l'album Les Statues de Ferry et Pombal (Le Lombard, 1997). Je me souviens que lorsque j'étais étudiant, l'un de nos bons maîtres insistait pour que, dans nos pensums, l'on remplaçât "sujet" par "problématique". C'est peut-être plus rigoureux, mais c'est moins joli. Et puis on finirait par ne plus comprendre la fameuse réplique de Rivarol (dit-on) au roi Louis XVI dans ce dialogue refait par mes soins et d'après ce que j'ai vu dans un film dont le titre m'échappe :
- "Monsieur, on me dit que vous avez beaucoup d'esprit. Faites-moi donc un trait, un mot, là, au débotté.
- Mais sur quoi, Sire ?
- Eh bien, mais sur moi, sur ma personne !
- Sire, le Roi n'est pas un sujet !".

 

2.
Les deux costauds de la course portent des métaphores. Des métaphores bien lourdes, bien pesantes. C'est à qui la portera la mieux, sa métaphore. Je me demande si c'est pas elle, la sauterelle significatrice, qui nous dévore en fin de compte.

 

3.
Un personnage légendaire est un personnage qui ne fait plus qu'un avec sa métaphore.

 

4.
Les tragiques prennent la fatalité pour une malédiction. Ils se dressent donc contre des dieux invisibles, contre les puissances de l'autre. Les tragiques deviennent alors ou héroïques, ou fous. Il n'y a pas de malédiction, il n'y a que de la malencontre.

 

5.
Sur la planche 4 et les planches de la voguette, la fille, guillerette, se moque. C'est moqueur, les filles ; remarquez, les garçons aussi. Pis des fois, ça se blesse. C'est dans une chanson de Nino Ferrer, ça : "Mais ce que je ne veux pas, c'est que l'on se moque de moi." Moi, hélas, j'ai l'esprit moqueur. Je le regrette. J'aurais tant aimé être charmant. J'ai dû être crapaud pis embrassé par la fée de la désinvolture.

 

6.
Les moqueurs aiguisent souvent eux-mêmes les poignards avec lesquels ils vont se faire planter. Je connais des gens qui, pour un trait, une saillie, une poignée de bêtes syllabes, en veulent leur vie durant à quelqu'un. Le moqueur est donc souvent inconscient ; mais s'il écoute l'ange de sa lucidité, il finit par se méfier, et ne se moque plus que dans le secret de son cabinet. Il évite donc de trop fréquenter les autres, lesquels d'ailleurs se fichent bien de lui, sauf s'ils sont amoureux, mais être amoureux d'un esprit moqueur, autant aimer un scorpion, ou un coeur en hiver (très joli film).

 

7.
Il vaut mieux vivre avec quelqu'un qui a l'esprit de sérieux. Certes, l'esprit de sérieux trahit souvent une imbécillité générale, mais cette stupidité souvent s'arrête cependant à la compétence professionnelle, laquelle est pétrie d'esprit de sérieux, de bonne volonté, d'adaptabilité aux contraintes qui garantissent la bonne menée d'une carrière. Un esprit moqueur est une bénédiction littéraire, et un handicap social.

 

8.
Il y a une citation de Milton : "The Mind is its own place, and in in itself can make a Heav'en of Hell, a Hell of Heav'n." Comme quoi, la bande dessinée a aussi ses humanités.
La phrase signifie que nous décidons de la nature du réel. Non pas du réel lui-même - le réel en-soi - mais du réel dont nous faisons l'expérience - le pour-soi. Ainsi, nous pouvons faire du réel une expérience divine, transcendée, sublimée, de même que nous pouvons diaboliser le réel, le rendre infernal. Le plus grand mal qu'un vivant puisse faire à un autre vivant, c'est de le couper de toute transcendance, de lui rendre à ce point l'existence insupportable que, non seulement il finira par renoncer à vivre, mais aussi qu'il ne fera plus qu'un avec une conscience diabolique du monde. Je suis assez porté à croire que Stefan Zweig s'est suicidé en 1942 parce qu'il s'était persuadé que le réel était de nature diabolique, que le nazisme était une composante du réel qui finirait par l'emporter sur toutes les autres, et même qui, d'une certaine manière, avait déjà alors remporté la partie.

 

9.
J'aime beaucoup "The mind is its own place" miltonien. L'esprit est sa propre place, son lieu d'être, son devenir. L'esprit est l'attribut de lui-même. Comme Dieu. Avec les pouvoirs limités d'un dieu.

 

10.
C'est bien beau d'affirmer la probable pluralité des mondes, encore faut-il se mettre d'accord sur l'unicité ou la multiplicité du ou des Créateurs. Et si Dieu était équivoque ?

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 31 juillet 2013

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2 août 2013 5 02 /08 /août /2013 03:25

NOTES 11 A 20 SUR LES STATUES
Brefs en lisant Les Statues (Dessins de Ferry - Scénario de Pombal - Couleurs de Monic, Le Lombard, 1997)

 

11.
Planche 6, il est tout découvrant, l'homme au kilt qui crie "Terre ! Terre ! Terre !". Le kilt, ça me rappelle ce que j'ai entendu dans un documentaire sur la Première Guerre Mondiale, que les soldats écossais étaient surnommés "Les Filles de l'Enfer" par les Allemands, et aussi cette réponse faite par un vieil Ecossais à la question muette d'une classe de petits Français : "Vous vous demandez ce que j'ai sous mon kilt, je vais vous le dire : un spitfire et deux bombardiers."

 

12.
Ils commencent par découvrir une statue. C'est-à-dire une représentation. Un masque qui est en lui-même une révélation: le réel est une diachronie que l'humain ne cesse de travailler, de faire, défaire, refaire. Dans quel but ? Empêcher le Chaos de se faire jour, empêcher les ténèbres de fissurer nos masques et de jaillir soudain, couteau de néant qui égorge aussi bien que couteau de boucher.

 

13.
La composition des planches 8 et 9 est remarquable en ce qu'elle confronte un même couple tantôt affirmant publiquement son amour (cf planche 8 : "Je ne peux pas vivre sans elle" / "Je ne peux pas vivre sans lui") et tantôt se disputant en privé (cf planche 9 : "Tu n'es même pas capable d'entretenir ta fille !" / "Quant à la fille, je doute que je sois son père"). Les deux pages se répondent case à case, constituant ainsi la séquence en séries d'échos aux sujets divers (les statues, la fille, la nature du lien qui les unit...). Cela fait structure en miroir, chiasme : le roux faisant l'éloge de la brune puis la brune querellant le roux. Et puis cercle aussi : au centre des deux pages, un autre couple, plus jeune, en contrepoint. Allez-y voir, remarquable, je vous dis.

 

14.
Le réel tente de tromper le temps en s'épatant de tout un tas de trucs plus ou moins étonnants. En cela, l'humain est son propre trompe-l'oeil, permanent, sophistiqué, médusant.

 

15.
Planche 11, la brune fait parler le buste, le buste à tête de tête coupée - bouche ouverte, yeux ouverts - le buste qu'on devine tarabustant, médusant.

 

16.
Que signifie "être plus âgé que le temps" ? Dépasser la mesure admise du temps ? Tendre à la durée ? C'est la légende qui tend à être plus âgée que le temps, à se confondre avec sa durée. Ainsi, la légende se présente souvent comme se perdant dans "la nuit des temps", ses origines en sont incertaines, discutées, jusqu'à l'immortalité vampirique.

 

17.
Aller chatouiller l'érinye. Se chatouiller l'érinye. Est-ce jouer avec son destin ? Est-ce une tentative de désamorçage des fatalités ? de désacralisation ? Une manière de dire : "Oui, face de sphinx, tu n'es qu'humanité." Le mystère est une posture. Ou un péril. Une représentation. Ou un enjeu.

 

18.
Le noeud des désirs dans bon nombre de têtes : de quoi sans doute nourrir quelques générations de serpents. En chacun un dragon et soi-même comme Saint-Georges.

 

19.
Orphée laisse tomber Eurydice aux Enfers. Et depuis on ne cesse de se lamenter l'Eurydice et de se chatouiller l'érynie. Plainte et dérision de la plainte. Voilà tout l'art.

 

20.
L'industrialisation de la fiction n'a pas tué les êtres légendaires. Elle les a multipliés. Têtes repoussant et se multipliant. La fiction est le sol où la fascination nourrit sa villa des mystères. Tant de divinités, d'avatars, de monstres et d'énigmes pour nous rappeler au réel, à la fascination morbide du réel.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 1er août 2013

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2 août 2013 5 02 /08 /août /2013 02:58

NOTES 21 A 31 SUR LES STATUES
Brefs en lisant Les Statues (Dessins de Ferry - Scénario de Pombal - Couleurs de Monic, Le Lombard, 1997)

 

21.
La fiction est par défaut de la vérité. Je suis assez persuadé que bon nombre de vocations fictionnelles se sont déclenchées au moment même où l'apprenti scribe comprend que jamais il ne sera physicien, mathématicien, explorateur de continents nouveaux.

 

22.
On dit que la jeune Agatha Miller était douée pour les mathématiques. Mais comprenant qu'elle n'y obtiendrait au mieux qu'un rang de bon professeur, de chercheuse consciencieuse, elle a préféré devenir Agatha Christie la première place dans la composition d'énigmes policières.

 

23.
"C'est toujours "Elle !..." (cf planche 14). C'est la fatalité de l'individu. Il s'inscrit toujours dans une généalogie, une galerie de portraits qui, tous, le renvoient à sa propre image. Chaque humain est un bout de généalogie, un héritier qui ne peut refuser l'héritage. Qu'il essaie pour voir, et les erinyes fondent sur lui, le fourvoient ; le voilà alors, l'homme, prophétisant des religions nouvelles, armant des légions, massacrant des peuples, se damnant aux yeux de l'humanité entière, se jetant dans les flammes de son propre enfer.

 

24.
Diogène (Comment ça va, patron ?), par définition, n'a lu ni Kant, ni Spinoza, ni Husserl, ni Heidegger, ni Sartre. Il n'a même pas pu entendre tel penseur radiophonique vitupérer contre la décadence de l'éducation nationale et l'usage abusif du roman policier dans les classes moyennes. Et cependant, l'écho de la claque qu'il flanque au satisfait résonne encore.

 

25.
"y aller de son texte" (cf planche 15) : chacun son rôle, sa peau, son masque, son souffle. Et les décors seront bien gardés.

 

26.
Planche 16. L'enjeu : la découverte du "Nero Antico". Le noir antique. L'étoffe opaque des songes. La matière du Faucon maltais. Vous pouvez toujours gratter, ce n'est pas l'or que vous trouverez dessous, mais le rêve de l'or, l'idée de l'or, et c'est ce rêve qui constitue votre quête, qui en fait même tout l'intérêt.

 

27.
Sans l'énigme, les humains ne sont que fourmis.

 

28.
Ce qui importe, ce n'est pas de finir par comprendre, c'est au contraire de ne pas en finir de comprendre. Sinon, quel intérêt ?

 

29.
"Pourquoi vous ne pouvez pas la tuer ? !" (cf planche 17) : On ne tue pas une énigme. On ne tue pas le nom. Ils finissent toujours par resurgir, sous d'autres masques, dans d'autres syllabes, mais c'est toujours la même énigme, c'est toujours le même nom, celui de l'être.

 

30.
Là où il y a énigme, il y a théâtre. Il faut bien la mettre quelque part. Sinon, on perd un temps fou à courir partout après.

 

31.
L'hôte dans le théâtre. Une autre statue. Une autre tête à la bouche ouverte, aux yeux blancs. Une parole qui n'en finit pas de faire écho.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 1er août 2013

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2 août 2013 5 02 /08 /août /2013 02:31

NOTES 32 A 41 SUR LES STATUES
Brefs en lisant Les Statues (Dessins de Ferry - Scénario de Pombal - Couleurs de Monic, Le Lombard, 1997)

 

32.
La ville. C'est Thèbes. La ville où nous rentrons d'une manière énigmatique. Une fois le mystère dissipé, une fois que vous êtes dans la place, aux portes de Thèbes, inexplicablement, inéluctablement, réapparaît le Sphinx. Quant à Thèbes, vous découvrez bientôt que votre ville est un labyrinthe, un cercle, un théâtre. Une perspective en trompe-l'oeil qui vous attrape et ne vous lâche plus.

 

33.
Une très jolie expression, planche 21 : faire rentrer l'avenir dans le présent : c'est là le but même de tout humain qui cherche. Ce qu'il espère trouver, et dont il ne peut que spéculer la nature exacte, c'est l'avenir de sa recherche. Son but est donc de faire rentrer cet avenir spéculatif dans l'apparente évidence du présent, c'est de transformer une abstraction en objet sensible. Ce qui, je suppose, dans le domaine de la physique quantique, n'est pas sans poser problème.

 

34.
A rebours, l'Histoire est la discipline qui a pour but, non pas de faire revenir le passé, mais d'assurer la permanence de la représentation du passé. Les historiens sont les gardiens d'un théâtre dont ils composent le répertoire, l'actualisant sans cesse, essayant de trouver un sens à ces histoires idiotes de tyrans, de diplomates, de marchands, de colons et de maîtresses.

 

35.
Les personnages prononcent des répliques qu'on leur souffle. Alain Resnais, dans Vous n'avez encore rien vu fait prononcer les mêmes répliques par des acteurs de générations différentes. Dans le film de Resnais, c'est le mythe d'Eurydice qui est ainsi revisité ; dans l'album Les Statues, c'est le mythe d'Oedipe auquel il est fait écho.

 

36.
Le sphinx de la planche 23 est une sphinge ; la belle et la bête en un même corps.

 

37.
La sphinge est jalouse (ou est-elle simplement joueuse ?) : c'est que si son homme répond à l'énigme, il épousera la reine.

 

38.
Le devin est aveugle. Oedipe est inconscient. Thèbes est en proie. Voilà à quoi ça mène de résoudre les énigmes. Mais ceci dit, si l'humain n'avait pas résolu l'énigme, il aurait été dévoré.

 

39.
Nous n'avons pas le choix, il faut accepter d'être un aveugle en chemin.

 

40.
Les modernes ont fait descendre dans le public les masques tragiques, puis ont fait porter au public ces mêmes masques; afin que les humains se reconnaissent tels qu'ils sont : des acteurs tragiques enfermés dans un théâtre dont les murs ne cessent de se rapprocher, un cercle qui, inéluctablement, se resserre, un noeud coulant.

 

41.
Les répliques de théâtre font rire dans la vie réelle. Elles ne peuvent servir qu'à prendre, ou feindre de prendre, par le biais de la citation, une certaine distance avec son propre discours. Ce n'est pas en citant que l'on démontre. La citation n'est jamais qu'un indice.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 1er août 2013

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1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 21:21

NOTES 42 A 50 SUR LES STATUES
Brefs en lisant Les Statues (Dessins de Ferry - Scénario de Pombal - Couleurs de Monic, Le Lombard, 1997)

 

42.
Sam et Eline ne savent jamais à l'avance où leurs étranges hôtes vont les mener. Ils ne dominent absolument pas la diachronie où le récit les plonge, d'autant que cette diachronie a tous les airs d'une synchronie, d'une boucle spatio-temporelle.

 

43.
Tout récit tend à devenir circulaire. Une succession de pages que l'on tourne, pour en arriver à l'inéluctable fin. Il y a dans toute fiction quelque chose de puéril, une mômerie, une singerie du réel. Aussi, cette inéluctabilité, cette malédiction téléologique, est-elle heureusement contrebalancée, voire contrariée, par les détails de la narration, par l'étrangeté des péripéties. Ce qui fait l'intérêt de certains mythes grecs, c'est que chaque péripétie porte un masque intéressant en soi. Tout semble mener à une fin ; tout semble déjà joué. Et pourtant, le Sphinx toujours réapparaît ; et pourtant, Iphigénie est sacrifiée ; et pourtant, Iphigénie n'est pas sacrifiée.

 

44.
Il y a des enfants aussi, "des concurrents venus des îles voisines" (planche 30). Est-ce donc que "leur concours étrange" serait un jeu d'enfant ? Est-ce donc que les îles voisines seraient, elles aussi, hantées par le théâtre ?

 

45.
Le réel est plein de discours incompréhensibles. Certains le sont par leur langue ou par leur jargon. Tous le sont par leur visée réelle. Ce n'est pas le Sphinx qui pose l'énigme, c'est l'énigme qui induit le Sphinx.

 

46.
Le mot "énigme" - il est fin comme une aiguille, le mot "énigme" - quand je le prononce, quand je l'écris, il m'évoque la finesse d'une élégance singulière, les personnages des romans où tout se passe dans une sorte d'aristocratie de l'esprit, sinon de l'argent. Cependant, l'énigme ne peut se passer de la brute. Pas de légende sans dragon puant, sans monstre hideux, sans force brutale d'un homme féroce, sans charrette honteuse. De même, le débat des idées, sous une apparente courtoisie, masque souvent des brutalités, des enjeux de carrière, des jalousies de chien, des mépris souverains. Et je ne parle pas du sourire du loup qui caractérise le politique.

 

47.
La brutalité, c'est le muscle utile. Elle s'achète. Elle s'organise en force armée. Mais elle n'est que cela. Aussi faut-il la surveiller de près, sinon elle est toute prête à l'initiative stupide et brutale, à la "charge héroïque de la brigade légère", à la mission impossible, à la "Je vais vous le faire parler, moi, mon Général". C'est ainsi que, généralement, elle fait trébucher le politique. C'est ainsi que m'apparaît la Première Guerre Mondiale, une confrontation de cerveaux - ceux des généraux à pedigree - d'une égale lourdeur, des ivrognes imbibés disputant une partie d'échecs, une opération à coeur ouvert confiée à un chirurgien atteint de dégénérescence cérébrale. Ou alors, ils l'ont fait exprès.

 

48.
Ce dont la brute ne peut douter, c'est qu'elle doit agir en brute.

 

49.
Je suppose que pour certaines brutes, il n'est de paradis qu'en enfer.

 

50.
Mourir, c'est devenir un élément du décor, une croix dans le paysage.

 

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 1er août 2013

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