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2 février 2009 1 02 /02 /février /2009 00:22

NUIT

La nuit : l’absence de lumière ; le non-lieu de la lumière ; en est-elle absolument absente ? Elle peut y être tolérée, et même désirée (cf « une lueur dans la nuit »). La nuit sans lumière aucune est appelée « nuit noire ».

« La nuit qu’il entretient sur cet affreux séjour,
   N’ouvrant son voile épais qu’aux rayons d’un faux jour,
   De leur éclat douteux n’admet en ces lieux sombres
   Que ce qu’en peut souffrir le commerce des ombres. »
   (Corneille, L’illusion comique, vers 3-6)

Présentant à Pridamant le lieu du mage, Dorante en souligne l’obscurité :

« Ce mage, qui d’un mot renverse la nature,
   N’a choisi pour palais que cette grotte obscure. »
   (L’illusion comique, vers 1-2)

C’est donc dans une nuit soigneusement entretenue que se tient le mage. Il s’agit ainsi de favoriser le « commerce des ombres », la fréquentation des esprits qui se manifesteraient d’autant mieux que l’obscurité de la grotte leur fournirait ainsi la continuité des ténèbres où elles demeurent habituellement. La nuit est ainsi le médium de la manifestation spectrale.

Eclipse de la lumière. Voilà comment Matamore tourne une éclipse du soleil en merveille amoureuse, en fantasme de puissance sur le jour lui-même :

« Le Soleil fut un jour sans pouvoir se lever,
   Et ce visible Dieu que tant de monde adore,
   Pour marcher devant lui ne trouvait point d’Aurore :
   On la cherchait partout, au lit du vieux Tithon,
   Dans les bois de Céphale, au palais de Memnon ;
   Et faute de trouver cette belle fourrière,
   Le jour jusqu’à midi se passa sans lumière.

CLINDOR
   Où pouvait être alors la reine des clartés ?

MATAMORE

   Au milieu de ma chambre, à m’offrir ses beautés.
   Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larmes ;
   Mon cœur fut insensible à ses plus puissants charmes ;
   Et tout ce qu’elle obtint pour son frivole amour
   Fut un ordre précis d’aller rendre le jour.

CLINDOR
   Cet étrange accident me revint en mémoire ;
   J’étais lors en Mexique, où j’en appris l’histoire,
   Et j’entendis conter que la Perse en courroux
   De l’affront de son Dieu murmurait contre vous. »
   (L’illusion comique, Acte II, scène 2, vers 296-312)

La nuit est donc aussi un jour sans lumière. De quoi courroucer la Perse et tous les peuples qui ont divinisé le soleil. Qui veut attenter au Soleil ou même se mesurer au Soleil est donc coupable. On peut penser que la société française commence à se laïciser, à sortir de l’entretien scrupuleux des mystères à partir de ce postulat de Louis XIV : Le Roi des Français doit briller comme le soleil, être en toute chose assimilé au soleil, devenir "ce visible Dieu que tant de monde adore".

Là commença la transparence du politique. Par la mascarade dansante. L'illusion solaire. La scène. Tous ceux qui voulurent en revenir aux pratiques occultes d’un Etat retranché ne purent pérenniser leur pouvoir. Il est remarquable que cette naissance de la modernité politique française se soit faite sur le mode de la représentation, par la reconnaissance du théâtre comme mode de penser et façon d'être.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 11 juillet 2008

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2 février 2009 1 02 /02 /février /2009 00:17

CHÂTIMENT ONTOLOGIQUE

"Mon ombre chaque jour viendra t'épouvanter"
  (Corneille, L'illusion comique, vers 1016, Acte IV, scène 2)

Clindor, le pseudo-valet de Matamore, pour avoir tué son rival, le gentilhomme Adraste, est condamné à la peine capitale. Isabelle, désespérée, en veut à son père, Géronte, qui a d'abord repoussé Clindor, avant de l'avoir fait arrêter. Elle envisage donc de mourir à son tour :

"Mais en vain après toi l'on me laisse le jour;
  Je veux perdre la vie en perdant mon amour :
  Prononçant ton arrêt, c'est de moi qu'on dispose;
  Je veux suivre ta mort, puisque j'en suis la cause,
  Et le même moment verra par deux trépas
  Nos esprits amoureux se rejoindre là-bas."
  (L'illusion comique, vers 1003-1008)

Et, une fois passée là-bas, elle promet de revenir "épouvanter" Géronte.
C'est qu'une ombre sans corps, qui partout vous suivrait, glissant le long de tous les murs, surgissant des angles de chaque pièce, est en effet une promesse d'épouvante, de lancinant tourment. Ainsi, l'ombre survit au corps, et de même qu'elle se rencontre partout, en plein soleil comme au clair de lune, une fois détachée du corps, elle a cette faculté de continuer à être.
Le corps est donc l'étant, et l'ombre l'être.
Et c'est alors un châtiment ontologique qui attend Géronte :

"Mon ombre chaque jour viendra t'épouvanter,
  S'attacher à tes pas dans l'horreur des ténèbres,
  Présenter à tes yeux mille images funèbres,
  Jeter dans ton esprit un éternel effroi,
  Te reprocher ma mort, t'appeler après moi,
  Accabler de malheurs ta languissante vie,
  Et te réduire au point de me porter envie."
  (L'illusion comique, vers 1016-1022)

C'est le travail de deuil imaginé par la candidate au suicide. Une telle colère dans les sentiments pourrait bien être l'indice d'un véritable amour de la fille pour le père, puisque, après tout, elle souhaite qu'une fois morte, Géronte se reproche sa mort et l'appelle, puis, accablé "de malheurs", traînant une "languissante vie", en vienne à avoir, lui aussi, "envie" de mourir. Ce qui serait une manière de rejoindre Isabelle et Clindor dans un autre théâtre, celui des ombres, sur une autre scène, celle des amours mortes.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 22 mai 2008

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2 février 2009 1 02 /02 /février /2009 00:07

DESORDRE

"Juge un peu quel désordre aux yeux de ma charmeuse"
(Corneille, L'illusion comique, vers 757, Acte III, scène 4)

La "charmeuse", c'est Isabelle. Matamore en est amoureux. Ce qu'il craint, en ce vers, c'est de faire paraître le "désordre" aux yeux de la belle. L'hyperbolique Matamore s'inquiète des "feux", des éclats de lumière que son épée, une fois sortie du fourreau, afin d'effrayer quelques valets, pourrait lancer :

"CLINDOR
  Ce fer a trop de quoi dompter leur violence.

  MATAMORE
  Oui, mais les feux qu'il jette en sortant de prison
  Auraient en un moment embrasé la maison,
  Dévoré tout à l'heure ardoises et gouttières,
  Faîtes, lattes, chevrons, montants, courbes, filières,
  Entretoises, sommiers, colonnes, soliveaux,
  Pannes, soles, appuis, jambages, travetaux,
  Portes, grilles, verrous, serrures, tuiles, pierre,
  Plomb, fer, plâtre, ciment, peinture, marbre, verre,
  Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, greniers,
  Offices, cabinets, terrasses, escaliers."
  (L'illusion comique, vers 746-756)

C'est donc, cette épée, un genre d'excalibur de l'excellente série Kaamelott d'Alexandre Astier dont on peut suivre les épatants épisodes du lundi au vendredi sur M6 vers 20h. 30, elle-même, l'épée merveille d'Arthur, parodiant l'épée laser des cosmiques guerriers de La Guerre des Etoiles.
Désordre
dit-il, Matamore, cependant qu'il vient de déstructurer toute une maison, de façon très ordonnée, en 7 alexandrins et un hémistiche, du toit ("ardoises et gouttières") jusqu'aux "caves" et toutes les pièces et tous les accès ("Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, greniers, / Offices, cabinets, terrasses, escaliers"), détaillant même les matières de la maison menacée ("pierre, / Plomb, fer, plâtre, ciment, peinture, marbre, verre").
Dévorants, les feux, et étouffants aussi :

"Juge un peu quel désordre aux yeux de ma charmeuse ;
  Ces feux étoufferaient son ardeur amoureuse."
  (Illusion comique, vers 757-758)

D'habitude, ce sont les "yeux" qui jettent des "feux". Ici, les "feux" sont séparés des "yeux", antagonistes même. Ils en sont les ennemis au point d'en étouffer "l'ardeur amoureuse" qui pourrait s'y lire. "Ardeur amoureuse" d'Isabelle qui, à l'égard de Matamore, n'existe pas. Il s'illusionne, le fanfaron, et se donne de fausses raisons pour ne pas affronter le regard de la belle. Matamore est ainsi un être de mauvaise foi, qui préfère vivre dans l'illusion plutôt que d'affronter la réalité.

Note du 2 février 2009
: Entre-temps, la série Kaamelot s'est évaporée des étranges lucarnes non sans avoir laissé un dernier épisode sous forme de téléfilm aussi drôle que profond (si ! si!) : on y voit un Arthur en quête de lui-même repasser par son passé, comme quoi le Graal, c'est peut-être rien d'autre que la clé de notre humaine condition. Après tout, qui pense sérieusement que la vérité est joyeuse, la vérité, celle des philosophes, est peut-être infiniment triste, très tragique même, si ça se trouve, la vérité...

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 20 mai 2008

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2 février 2009 1 02 /02 /février /2009 00:01

ILLUSIONS

"Jugez plutôt par là l’humeur du personnage :
  Ce page n’est chez lui que pour ce badinage,
  Et venir d’heure en heure avertir Sa Grandeur
  D’un courrier, d’un agent, ou d’un ambassadeur."
        (Corneille, L’IIlusion comique, vers 477-480)

Clindor se moque de Matamore, en dénonce les mises en scène. L’Illusion comique est une pièce sur la représentation : la mise en scène du théâtre et de sa charge d’émotions, mais aussi la mise en scène des illusions humaines. L’Illusion ne peut donc qu’être « comique » (le grotesque de Matamore en est l’un des ressorts essentiels) autant que tragique (cf le monologue de Clindor en prison à la scène VII de l’Acte IV).

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 31 mars 2007

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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 23:57

IMPUISSANCE DE MATAMORE
Notes sur L'illusion comique de Corneille

"Tu connais ma valeur, éprouve ma clémence."
    (Acte III, Scène 9, vers 949)

Matamore s'adressant à son valet Clindor imite ici le style de la tragédie.
Ce qui le caractérise, Matamore, c'est son impuissance à se hisser au niveau du discours héroïque qu'il prétend incarner.
A la scène 9 de l'acte III, la rivalité Matamore/Clindor (tous deux se disent amoureux d'Isabelle) en arrive au point où Clindor est sur le point de se battre en duel avec son "patron" :

"Plutôt, si votre amour a tant de véhémence,
  Faisons deux coups d'épée au nom de sa beauté."
    (vers 950-951)

Matamore, bien entendu, ne va pas saisir l'occasion qui lui est offerte de prouver sa vaillance et, illico, s'empresse d'abandonner tout espoir de conquête du coeur d'Isabelle :

"Parbleu, tu me ravis de générosité.
  Va, pour la conquérir n'use plus d'artifices ;
  Je te la veux donner pour prix de tes services ;
  Plains-toi dorénavant d'avoir un maître ingrat !"
    (vers 952-955)

On notera le juron faussement viril ("parbleu") censé masquer la couardise du fanfaron sous une apparence de bonhomie.
De plus, l'offre de Matamore est assez insultante pour Isabelle qu'il prétend donner à son valet comme si elle n'était qu'un gage, une prime accordée à un serviteur méritant.
Cette offre si "généreuse" de Matamore révèle non seulement sa lâcheté mais aussi son impuissance.
Le fanfaron est dans l'incapacité permanente et ne peut se hisser au niveau de son propre discours. Il n'est lui-même que dans la fuite et reste toujours en-deçà et du discours héroïque et du discours amoureux.
Il est impuissant dans son désir comme il est impuissant à se battre.
C'est en cela que Matamore est la parfaite antithèse du Dom Juan de Molière qui n'a de cesse de passer à l'acte en séduisant le plus de femmes possibles comme en prouvant sa valeur au combat.
Cependant, nul n'est dupe des fanfaronnades et on ne paie que de flatteries les actions d'un maître trop faible :

"A ce rare présent, d'aise le coeur me bat.
  Protecteur des grands rois, guerrier trop magnanime,
  Puisse tout l'univers bruire de votre estime !"
    (vers 956-958)

Qu'il lui dit alors, Clindor, aux anges, évidemment.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 18 janvier 2007

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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 23:49

MATAMORESQUE INFANTILITE

"Matamore n'évoque la guerre, la terreur, la mort, les incendies et les massacres que pour dissiper aussitôt ces images funestes dans le rire lié à l'impuissance du personnage." (Marc Fumaroli, Notice de L'illusion comique, Classiques Larousse, p.25).

Ainsi Matamore n'est qu'un bouffon dont le sujet de prédilection est l'exploit, qu'il soit amoureux ou guerrier :

"Quand je veux, j'épouvante, et quand je veux je charme ;
  Et selon qu'il me plaît, je remplis tour à tour
  Les hommes de terreur, et les femmes d'amour."
    (Corneille, L'illusion comique, Acte II,Scène 2, vers 258-260)

Puéril , bien sûr, ce "quand je veux" qui suppose que le réel obéit à Matamore.
Aussi Matamore n'est-il un héros qu'en paroles. Comme un enfant, il joue au héros et, comme un enfant, se nourrit de mots.
Puérile aussi cette vanité qui laisse son valet, Clindor, le flatter :

"O Dieux ! en un moment que tout est possible !
  Je vous vois aussi beau que vous étiez terrible,
  Et ne crois point d'objet si ferme en sa rigueur
  Qu'il puisse constamment vous refuser son coeur.
    (Vers 253-256)

lui dit sans rire Clindor.
A ces mots, le bouffon ne se sent plus de joie et disserte illico sur ses nombreux exploits.
C'est qu'il est bavard, le bravache.
Tout le contraire du Dom Juan de Molière qui n'évoque jamais ses exploits passés et ne parle que pour agir.
C'est que Matamore n'est jamais qu'un archétype, un caractère type de la farce, un héritage de la Commedia dell'arte alors que Dom Juan est un personnage unique, un devenu mythe.
Et si l'archétype était un mythe inversé ? Ou plutôt, si le mythe était une inversion de l'archétype ?
Et si les mythes, parce qu'ils sont incarnés par des personnages aux qualités particulières, spécifiques, n'avaient pas, entre autres fonctions, celle de tuer les archétypes ?
D'où le fait que les "caractères-types" sont souvent ridicules (l'Avare, le Malade imaginaire, Matamore,...) et que les mythes sont souvent tragiques (Oedipe, Dom Juan, Hamlet,...).

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 15 janvier 2007

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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 23:39

"VOUS N'ÊTES POINT DE TAILLE"

"Vous n'êtes point de taille à servir sans dessein
  Un fanfaron plus fou que son discours n'est vain."
    (Corneille, L'illusion comique, Acte II, scène 7, vers 539-540)

Ainsi Adraste fait-il comprendre à Clindor qu'il n'est pas dupe de son jeu et qu'il le soupçonne de s'être fait le valet de Matamore, ce "fanfaron plus fou que son discours n'est vain", afin de pouvoir plus facilement s'introduire auprès d'Isabelle, - en attendant sans doute de s'introduire dans Isabelle.
Ainsi Adraste marque-t-il son mépris pour son rival Matamore, - l'allitération en "f" qui, fatalement le pousse à "cracher" ses syllabes, à les postillonner presque ("ce fanfaron plus fou"), et l'accent mis sur les dépréciatifs ("fou" à la césure, "vain" en fin de vers) en témoignent -, mépris donc pour Matamore ainsi que pour Clindor qu'il accuse d'être un faux-jeton.
Adraste s'en prenant à Clindor cache à peine ses sentiments et ce "vous n'êtes point de taille" qui constitue le premier hémistiche de ces deux vers assez offensifs pour être mentionnés, s'il rend hommage à la courtoisie de Clindor (cf le vers 538 : "Pour être son valet, je vous trouve honnête homme"), sonne aussi comme un avertissement.

Les choses vont d'ailleurs mal tourner pour les deux hommes. La Scène 11 de l'Acte III les voit en venir aux mains.
Matamore vient de reconnaître la légitimité du lien amoureux d'Isabelle et de Clindor (Scène 10) :

MATAMORE
"Ne pensez plus, ma reine, à l'honneur que ma flamme
  Vous devait faire un jour de vous prendre pour femme ;
  Pour quelque occasion j'ai changé de dessein :
  Mais je vous veux donner un homme de ma main ;
  Faites-en de l'état ; il est vaillant lui-même ;
  Il commandait sous moi.

                                               ISABELLE
                                               Pour vous plaire, je l'aime.

CLINDOR
  Mais il faut du silence à notre affection.

MATAMORE
  Je vous promets silence, et ma protection.
  Avouez-vous de moi par tous les coins du monde :
  Je suis craint à l'égal sur la terre et sur l'onde.
  Allez, vivez contents sous une même loi."
  (Acte III, Scène 10, vers 961- 971)

Voilà donc les fiançailles d'Isabelle et de Clindor bénies par le fanfaron Matamore.
Et l'on sait, bien sûr, ce que l'on doit penser de la "protection" de Matamore.
Adraste aussi d'ailleurs, qui interrompant cette scène idyllique, menace Clindor de rien moins que la mort (il est vrai que Clindor n'est jamais qu'un laquais, et l'on sait comment on doit en user avec ces gens-là) :

ADRASTE
"Cet insolent discours te coûtera la vie,
  Suborneur."
  (vers 974)

L'irruption d'Adraste fait fuir le fanfaron :

MATAMORE
                       "Ils ont pris mon courage en défaut :
Cette porte est ouverte ; allons gagner le haut.
           (Il entre chez Isabelle après qu'elle et Lyse y sont entrées.)"
(vers 975-976)

Cette fuite, - en compagnie d'Isabelle, qu'il est pourtant censé protéger -, laisse donc face à face les deux rivaux : Adraste et sa "troupe de domestiques" contre Clindor, qui réagit aussitôt :

"Traître ! qui te fais fort d'une troupe brigande,
  Je te choisirai bien au milieu de la bande."
    (vers 977-978)

Avant donc de croiser le fer, il faut donc qu'ils causent, les héros tragiques, comme dans les longues batailles versifiées de la littérature médiévale, ou comme dans l'Iliade, de Homère, - Homère, Oh Père de toute littérature ! -.
Là-dessus, du substantif "brigand" il fait un adjectif.
Ce qui n'est pas courant. Et peut-être même unique. (Je ne sais pas pourquoi, en écrivant ces lignes, je pense à Fernandel dans le Schpountz).

Bref ! Gling-gling ! On croise le fer et, Catastrophe ! Oh Bonne Mère ! :

GERONTE
"Dieux ! Adraste est blessé, courez au médecin.
  Vous autres, cependant, arrêtez l'assassin."
    (vers 979-980)

Voilà donc Adraste hors de combat et, du coup, Clindor en prison.
Le dénouement s'annonce donc tragique. Ce qui va alerter le père de Clindor, Pridamant, qui, placé derrière ce "quatrième mur" qui sépare les spectateurs des comédiens, croit assister à distance à une scène réelle, un peu comme s'il regardait les informations à la télé.
Dans la scène suivante (Scène 12 et fin de l'Acte III), il s'écrie donc, Pridamant :

"Hélas ! mon fils est mort.

                                               ALCANDRE
                                               Que vous avez d'alarmes !

PRIDAMANT
Ne lui refusez point le secours de vos charmes."
    (vers 985-986)

Croyant son fils condamné à une mort prochaine, il en appelle à l'incantation du mage Alcandre, à ces fameux "charmes", ces vers magiques, cette alchimie du verbe qui défait ce qui semble noué.


Patrice Houzeau
Hondeghem, le 13 janvier 2007

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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 23:29

TRAGEDIE

"Leurs vers font leurs combats, leur mort suit leurs paroles"
        (Corneille, L'illusion comique, vers 1621)

Leurs vers
: c'est du théâtre dont parle Alcandre, et de cette acceptation de l'illusion qui confère aux vers un pouvoir magique, c'est-à-dire une toute puissance virtuelle. La rimbaldienne "alchimie du verbe" , n'a rien d'ésotérique ; il s'agit de rappeler que le langage crée le réel, ou plutôt la façon dont nous percevons le réel.
Ce vers 1621 de L'illusion comique nous semble avoir été soigneusement composé. En effet, outre qu'il est construit sur un parallélisme, on peut remarquer aussi le chiasme ("vers" / "combats" / "mort" / "paroles" ) qui mêle les champs lexicaux du poème dramatique et de la lutte à mort. On peut y voir une brève définition de la tragédie :

ALCANDRE
                                   "D'un art si difficile
Tous les quatre, au besoin, ont fait un doux asile ;
Et depuis sa prison, ce que vous avez vu,
Son adultère amour, son trépas imprévu,
N'est que la triste fin d'une pièce tragique ..."
    ( L'illusion comique, vers 1629-1633)

Mais ce qui peut aussi retenir notre attention, c'est l'emploi de verbes d'action ("font", "suit") alors que des verbes d'état auraient été ici plus attendus : "Leurs combats sont en vers, leur mort n'est que paroles" aurait sans doute paru moins baroque.
Bien sûr, cette construction permet de faire contraste avec les vers suivants dans lesquels Corneille rappelle que la comédie est avant tout un métier :

"Et, sans prendre intérêt en pas un de leurs rôles,
Le traître et le trahi, le mort et le vivant,
Se trouvent à la fin amis comme devant."
    (L'illusion comique, vers 1622-1624)

puisqu'un comédien ne "prend pas intérêt en" son rôle, c'est-à-dire qu'il ne se passionne pas, au sens fort du verbe "se passionner", qu'il ne mélange pas sa personne privée avec son métier.
Mais, on peut y voir aussi une évocation discrète du pouvoir de la représentation, du pouvoir de "l'illusion comique", de la semblance du faire, qui, par le jeu des vers et l'art du comédien, renvoie à l'humaine condition et ainsi, d'une certaine manière, en constitue le commentaire et donc la critique.

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 3 janvier 2007

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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 23:21

LES JEUNES, VRAIMENT...

1636 : L'Illusion comique de Corneille et ce discours de Géronte, le "Vieux" habituel des comédies (du grec "gerontos" qui signifiait "vieillard"), cette plainte qui constitue la scène II de l'Acte III (vers 673 à 682) :

"Qu'à présent la jeunesse a d'étranges manies !" (vers 673)

Ce vers s'inscrit, malgré lui, malgré l'indicateur de contemporanéité "à présent", ce vers s'inscrit dans un présent de vérité générale qui nous amuse.
Les Géronte actuels, - moi-même je m'en sens devenir un exemple -, trouvent aussi :

"Qu'à présent la jeunesse a d'étranges manies !"

Il est vrai que la cause d'hier produit les mêmes effets qu'aujourd'hui : Géronte vient de se quereller avec sa fille Isabelle sur l'homme qu'il lui veut voir marier :

"Je sais ce qu'il vous faut beaucoup mieux que vous-même.
  Vous dédaignez Adraste à cause que je l'aime ;
  Et parce qu'il me plaît d'en faire votre époux,
  Votre orgueil n'y voit rien qui soit digne de vous."
    (Acte III, scène première, vers 629-632)

A cette proposition, Isabelle finit par répondre :

"Ce que vous appelez un heureux hyménée
  N'est pour moi qu'un enfer si j'y suis condamnée."
    (vers 665-666)

Du coup, Géronte ne peut que déplorer le peu de cas que font les filles des volontés de leurs pères :

"Les règles du devoir lui sont des tyrannies," (vers 674)

à cette jeunesse étrange

"Et les droits les plus saints deviennent impuissants
  Contre cette fierté qui l'attache à son sens."
    (vers 675-676)

Eh oui, les jeunes gens aiment à jouer les fiers, et contre cette fierté-là, la littérature sait bien qu'il n'y a pas grand chose à faire.
Ainsi, le Dom Juan de Molière est si fier que même face aux spectres et apparition du Commandeur, pourtant assurément trépassé, il se refuse à se repentir jamais de sa vie de libertin.
Certes, Isabelle n'est pas Dom Juan, mais c'est une fille et tous les hommes savent que :

"Telle est l'humeur du sexe : il aime à contredire,
  Rejette obstinément le joug de notre empire,
  Ne suit que son caprice en ses affections,
  Et n'est jamais d'accord de nos élections".
    (vers 677-680)

Par "élections", il faut comprendre ici "choix" et Géronte regrette, non sans parodier le ton précieux des jeunes filles qui peuvent se permettre de tenir tête à leur père sans encourir d'être battue comme plâtre, - ainsi peut-on l'imaginer détachant les syllabes afin d'en accentuer les "i" ("suit", "capri-ce en," "affec-ti-ons", "élec-ti-ons") -, Géronte regrette donc que les jeunes filles s'opposent à tout coup aux volontés paternelles, comme le soulignent les adverbes "obstinément" et "jamais" ainsi que le restrictif "ne suit que son caprice".
Cependant, il n'est pas prêt de céder, "le Vieux":

"N'espère pas pourtant, aveugle et sans cervelle,
  Que ma prudence cède à ton esprit rebelle."
    (vers 681-682)

Cette "prudence" est un héritage dans la langue classique de la "prudentia" latine, cette sagesse que l'on supposait au paterfamilias et qui s'oppose au fatal aveuglement de la jeunesse, - c'est jeune et ça ne sait pas ! -, à sa sottise, - ah ! les petits cons ! -, et à son goût pour cette rebelle fierté qui nous font penser que les jeunes, vraiment, ah oui, les jeunes, ils exagèrent !

Patrice Houzeau
Hondeghem, le 10 septembre 2006

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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 22:42

"Ah ! que je t'aimerais..."

  CLINDOR
"Ah ! que je t'aimerais, s'il ne fallait qu'aimer;
  Et que tu me plairais, s'il ne fallait que plaire !

  LYSE
  Que vous auriez d'esprit si vous saviez vous taire"
         (Corneille, L'Illusion comique, Acte III, scène 5, vers 800-802)

Simplicité de l'expression, évidence du parallélisme qui met sur le même plan le désir de Clindor et la grâce de Lyse. Répartie cinglante de la jeune femme : "Taisez-vous !" dit-elle en substance à Clindor qui lui fait une cour sans promesse.

           Patrice Houzeau
           Hondeghem, le 7 août 2005

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Published by PATRICE HOUZEAU - dans L'ILLUSION COMIQUE
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